DE LA COMMUNE
Le XI* siècle , pour l'histoire de Beauvais, fat peut-être le plus important : c'est en effet pendant cette période que prirent naissance des institutions qui devaient durer, avec de nombreuses modifications, il est vrai, jusqu'à la Révolution française. Au début de ce siècle , Tévéque devint tout à fait prépondérant par suite de l'augmentation de son domaine temporel , puis il fut le seul maître du pays, et c'est h lui qu'appartint le comté. Dans les dernières années, la commune apparut, et même elle semble avoir déjè assez de vitalité en elle pour résister k de puissants ennemis. Malheureusement, les textes nous manquent en grande partie pour suivre pas à pas les développements et les progrès de ces deux pouvoirs, et l'on est obligé de remédier à leur insuffisance par une étude plus approfondie de leurs données et d'exposer avec de plus minutieux détails les événements auxquels ils se rattachent.
Aucun fait saillant ne se place dans l'intervalle qui sépare la mort de Roger (vers 109a) de l'avènement de Guibert au siège épiscopal de Beauvais (1069). Guibert lui-même ^^^ doit à l'irrégularité de son élec^ tion d'être particulièrement connu. Il avait été, en effet, consacré sans l'agrément du métropolitain, manquement grave aux règles canoniques; de plus, le bruit courait qu'il avait obtenu à prix d'argent la dignité épiscopale. Aussi le pape Nicolas III, en assignant Guibert à comparaître devant le synode de Rome la troisième semaine après Pâques io6o, prescrivit à Gervais, archevêque de Reims, de lui interdire l'exercice de ses fonctions
(') Mort vers la fin de io6t« S*il faat nones de décembre (6 déc.) : iVûtta
croire que le joor où les chanoine» de Reau- deeembriê, cbià GuSberlus qnteaptu, qui dêdà
▼aia priaient poar le saint de rime de Gui- b, PêtromBelvaemmiuburhio mokndinmm eum
bert est Térilablement le jour de la mort de Jwmo et eamba H xx toUdoi. (Ofrtl. de la car
cet éYâqae, celui-ci serait décëdë la veille des ihédrak, rapporté par Louvet, t. II, p. 19a.)
AS
et défendit aux clercs et aux laïques de Beauvais de lui obëir jusqu^iu moment où son élection serait régularisée ^^K
Gui, successeur de Guibert est plus connu, grâce aux luttes qu'il eut & soutenir contre ses diocésains, le roi, le pape lui-même, et contre un personnage qui apparaît pour la première fois dans l'histoire de Beauvais, le châtelain (^l Dès le mois de mai io63, Alexandre II fulminait contre Gui, accusé de dissiper les biens ecclésiastiques et de perdre le peuple de Dieu, et recommandait au métropolitain de faire un exemple en le frappant de son autorité ^^\ Ces menaces n'eurent pas beaucoup d'effet.
Gui, avant d*étre évéque, avait été doyen et gardien de l'église de Saint- Quentin dans le Vermandois, et il avait conservé la plus grande dévotion pour ce saint. Aussi, quand il occupa le siège de Beauvais, un de ses premiers soins fut de construire un monastère consacré h saint Quentin et de le doter richement ^^^ Pour subvenir à ces dépenses, il écrasa d'impôts le peuple de Beauvais; de plus, il détacha un grand nombre de propriétés du domaine épiscopal pour en doter la nouvelle abbaye. D'un autre côté, Lancelin de Bulles, un des personnages les plus importants du Beauvaisis à cette époque. ^^^ avait usurpé, grâce à la connivence de l'évéque, les domaines ecclésiastiques de Bertbecourt ^^^ et de LongueiH''^
Cette conduite eut pour résultat de soulever contre Gui le clergé et le peuple. Ceux-ci obtinrent même l'aide du roi Philippe 1*^ ^^^ contre l'évéque qui fut obligé de quitter Beauvais, et contre l'abbaye de Saint-Quentin qui vit la conGscation de ses biens. Gui, chassé de sa ville épiscopale
(') Bulle de loBg, da 95 août au i A octobre : JafTé, n° àtiia.
^') Les difficultés éprouvées par Gai pour se maintenir sur le siège épiscopal de BeaavaJs ont déjà été signalées par les auteurs du GaUia christ. (L IX, col. 708 et suiv.) et par les BoIIandistes dans la préface de la vie de sainte Romaine. (Aeta $anctonim, 3 oct.) Le récit que j*en fais diffère de celui de ces auteurs en quelques points; cela vient de ce que je m^cn tiens strictement et uniquement aux véritables documents.
t« Jafl'é,n'45i7.
W Cf. dipl. de Philippe [*', souscrit encore par le roi d^Ânglelerre, Gnillauroe V\ au siège de Geril>eroy, en 1079 (CartuUnre de Saint ^Quentin d» Beauvait, Gheltenham, n** 7604, fol. 8 ou p. i5); confirmation par Grégoire VII des biens accordés à Saint- Quentin par révéque Gui et autres person-
nages (2oc.ci(.., foL 10 v° ou p. 90); confirmation par Louis YI le Gros des biens donnés par Gui (dîme de deux moulins près des murs de la cité) et par Tévéque Godefroi, de 1 1 1 1 (ibid,, p. 61, etc.). Il y aurait à citer un grand nombre de chartes de ce cartubire, qui mentionnent les libéralités de Tévéque Gui, ou qui les confirment
(*) Quelques auteurs ont été jusqu^à en faire un comte de Beauvais. G^était tout simplement un dos principaux vassaux de Tévéque; son véritable titre était : coiaiuM Belvacmm eccUtiae, (Dipl. de Philippe I*' de 1079, déjà cité.)
<*> Oise, arrondissement de Beauvais, canton de Noailles.
(^) Ibid», commune de Berthecourt.
(*) Art. 95 du commentaire précédant la vie de sainte Romaine, par les BoIIandistes : Aeta $a$ictorwn, octobre, t. II, p. i33.
(1073), fulmina d'abord rexcommunication contre elle; mais bientôt, revenu à des sentiments de douceur et de conciliation , il s'adressa au pape Grégoire VII, entre les mains duquel il remit ses intérêts, en le priant toutefois d'user d'indulgence. De son côté, Lancelin au concile de Paris (107/1) renonça à toutes ses prétentions sur Berthecourt et Longueil^^^
Grégoire VU leva l'excommunication et ordonna au clergé et au peuple de Beau vais de recevoir leur évéque et de lui obéir ^^^ (i3 avril 107 4). Le même jour, il demanda au roi de réparer les torts causés par lui à l'église de Beauvais ^^\ Le clergé et le peuple se soumirent et, dans le courant de la même année , la réconciliation était complète.
Pourtant, il y eut encore bien des froissements : Grégoire VII, en effet, malgré les réclamations et les protestations de Gui , qui voulait s'en tenir aux décisions du concile de Paris et conserver la paix de son diocèse, rendit à Lancelin les domaines de Berthecourt et de Longueil. Les chanoines s'irritèrent, et comme ils ignoraient les dispositions de Gui, ils s'imaginèrent que cette reddition était voulue par lui, et lancèrent contre lui l'excommunication. Cette sentence fut annulée par le pape qui fit savoir au chapitre que, s'il avait rendu ses domaines à Lancelin, c'était malgré l'évêque^^^ Enfin, le 16 avril 1076, un concile, réuni à Beauvais, rendit au monastère de Saint-Quentin les biens qui lui avaient été enlevés ^5).
Rentré en grâce avec son clergé et son peuple. Gui éprouva bientôt de nouvelles difficultés. 11 encourut le reproche de faire argent des choses de l'église et de vendre des prébendes, et fut dénoncé au pape comme simoniaque par le concile de Poitiers (^). Le procès soulevé à cette occasion dura si longtemps et causa tant d'ennuis à l'accusé, que celui-ci, au moment où les évoques assemblés le déposaient, se retira à Cluny pour y revêtir la robe des moines ^''^ {io85)^*\
(*) LeUrc d^Elinand, cvéqae de Laon :
Louvet, t. II, p. 908.
W Jaffé, n« A8.5à.
« Id., n- /i855.
(') Id., n'Agi A.
t*) Labbe: Concilia, t. X, p. SCg, m not, — VévéquQ ne fut sans doute pas longtemps non plus à rentrer en faveur auprès du roi Philippe 1*^ puisqu'on le voit, en 1079, intercéder auprès de ce dernier pour obtenir un diplôme en faveur de Tabbayc de Saint-Quentin (be. ctl.)
(*) Lettre adressée, en janvier 1078, à Gré-
Bkacvais.
goire VII pr Hugues, évéque de Die. {Uist.
de France, t. XIV, p. 61 5.)
(^^ Guibert de Nogcnt : De vita sua, liv. I, ch. i3.
(*) La cathédrale de Beauvais célébrait l'anniversaire de Gui le 9 des calendes de mai (33 avril) : 06itt Guido episcoput, qui dédit b, Pètro VI modioê vint qui solvebantur quoi anniê de dauêo in Buriaeo et omnem juitidam et tenêomentum de terra b. Pétri m BailUmie Valîe et ad honorem fccleeif 11 pallia et itii capae et unam infuUun , et ptr efue juêticiam recuperamt i»ta fceletia deeimam euam, ( Martyr,
IHritlWrRIC MATIOMAU.
Un fait ([ui contribua encore à rendre important Tépiscopat de Gui, c'est la lutte qu'il engagea contre son v as sal, le châtelain En^es, C'est du reste la première fois, je l'ai déjà dit, que ce per sonnag e a pparaît d ans les fastes de Thistoire de Beauvais; aussi est-il très difficile de dire s'il doit son intitution aux com tes laîques^ou aux évéques. Cependant je serais porté à croire que les comleTlaïgues,gui avaient p s ur la frontiè re normande un vidame pour commander la forteresse de Gerberoy, n'ont pas eu de châtelain. La donation faite, en i o 1 5 , par Eudes de Blois à Roger eut bien pour conséquence de placer le vidame Francon sous la suzeraineté de l'évéque ^^^(mais ni le diplôme de Robert II ni d'autres actes contemporains ne font mention d'un ch&telainy Quelques auteurs, à la suite do Louvet^^^^ ont bien voulu reconnaître cette qualité à un certain Hillo ou Heilo miles, fondateur de la collégiale de Saint-Barthélémy de Beauvais; mais le personnage que désigne ainsi le diplôme d'Henri I*, à la date de loSy^^^ ne reçoit pas, h mon avis, avec ce nom de mile$ une détermination suffisante pour être déclaré le premier châtelain connu de Beauvais.
Il faut aller jusqu'à Eudes ,sou8 J'épiscopat de Gui, pour avoir des preuves plus convaincantes. Mais l'importance que possède alors le châtelain implique nécessairement son existence un certain nombre d'années avant cette date, car on comprendrait difficilement qu'un vassal de l'évoque devint immédiatement si redoutable à son suzerain , comme le fut Eudes à Gui.
y Je viens de dire que Gui était le suzerain du châtelain Eudes; en efiet.
Belvac,, Bibl. de Troussures); et le & des nones d*octobre (A oct.): Guido prfêtU dédit S, Pg'ro reditum, quem habebat de vineû S, iVtri in Buriaeo, propter proceêwmem qumn eanonicifaciunt in dedicatvme fccleiifS. Qtttnfmî. (Ibid.) La dédicace de Saint-Quentin eat lieu en effet le h octobre i07&, comme le rapporte cet extrait du martyrologe de Téglise de Noyon cité par Âfforty (t. XIU, p. 376, Bibl. municip. de Senlis) : ir non, oeL Eodem diê, dedicatio eeeUêiênumaitmi Saneti Qtimtmt m tuburlniê Behaeemibtu per Guidonem egnêcopum^ ad quant perduetum 9êI e Zvintinopoli carpwUrum mu capsa eorparis Sandi Qmntiin, cum tnuita frequentia eUri et nohilium, neque celtbritaê illa peracta mt in preuntia Gutdonù vIriusquÊ Bekacmmi et Ambianauii, Galteri Meidêmiê, hugoni» Trecenm^ Odtmis SUvamctentiê epiêcopcrum et Manatêi» noMie ckrici.
paulo pottjutmi Remorum arehipreeulie, Faeta eil nia dedicatio die dommica à oct, anno 1 07^. — Ajoutons encore que fëglise de Saint~Nicolas de Beauvais célébrait aussi le sa avril Tanniversaire de Tévéque Gui : x kai. maiL Ob. Guido preeul qui dédit nobie u bolengarioe in hae urbe (i" obit. de Saint-Nicolae , Bibl. de Troassures).
(^) Cf. bommage de Francon et réponse de Roger : Hermant, Hv. I, ch. 91; Loisel, p. a5o.
(3) Louvet, t. I, p. 686. La confirmation par le roi Henri I*' est bien de Tannée 1 037 ; mais qui prouve que \9l fondation de cette collégiale de Saint-Barthélemy eut lieu exactement cette même année, comme le vent M. de Gaix de SaintnAymour? (Les ekâteUdm de Bêttiuvaie, p. 7.)
contrairement à ce qa*ont affirmé MM. Guîzot ^^^ et Lefranc ^'^\ le châtelain de Beauvais était le vassal do Tévêque e t non du roj , et cela même an xi'' siècle ^^K Je n'en veux pour preuves que les documents racontant la lutle soutenue par le châtelain contre les évéques, et les nombreuses souscriptions laissées par lui au bas des actes. Au xi"" siècle, il souscrit avec les autres vassaux de Tévéque, sans que rien ne vienne le distinguer de ces vassaux ^^K Son nom est souvent Tun des premiers*, et cela s'explique très bien par l'importance de ses attributions; pourtant ce n'est pas là
(^) HUtoire de ia çmliâation en France, t. IV, p. 338.
(*) Hùtoire de Noyon, p. i lo et 1 1 1.
(') Les deux ndsona priocipaW que donne M. Lefranc poar prouver que le châtelain de Beauvais était vassal du roi, sont celles-ci :
L Si le chAtekio était vassal de Tévéque, comment admettre «qu'il ait acquis, dès le milieu du xi* siècle, une puissance et une indépendance assez grandes pour faire si complètement échec à son suxeraln ?»
IL «n n'est plus question du châtelain â partir du commencement du xii* siècle, peu de temps après rétablissement de la commune.» Le silence des textes, â partir d'environ 11SO «semble indiquer sa disparition, amenée probablement par raffermissement définitif de la souveraineté temporelle de l'évèqne».
Contre ia première de ces deux objections, je ferai seulement remarquer ce qui s'est passé A Noyon même. Le châtelain y apparaît pour la première fois comme vassal de révéque, dans un acte de 1066; son institution est tout A fait récente â cette date, puisque le châtelain royal fut chassé de Noyon en 1027 et que VHugo eoêtellantu qui parait en io46 souscrit encore Hugo vicedcminus. Puis M. Le* franc (p. 1 1 3) dit : «Ainsi, dès 106A, l'ori- ({ine de la juridiction du châtelain était pour ainsi dire oubliée. Il commençait â agir en seigneur indépendant, prétention qu'il devait encore affirmer plus nettement par la suite.» Si donc, â Noyon, le châtelain, institué vera 1066, a déjà, en 106&, oublié l'origine de sa juridiction, pourquoi n'en aurait-il pat été de même â Beauvais? pourquoi le châtelain Eudes n'aurail-il pas eu assez de puissance pour entrer en lutte avec Tévéquc Gui? Le châtelain épiscopal devant être, dans la pensée
des évéqu€s, le protecteur de l'église, il est raisonnable de croire que ces évéques avaient choisi de riches et puissants seigneure dont le secours pouvait leur être utile. Ces seigneure acceptèrent le titre de châtelains et devinrent vassaux des évéques; mais ne peutron pas supposer qu'en cela ils ne faisaient que chercher leur propre intérêt? A une époque anssi confuse que le xi* siède, ils poiivaient espérer profiter des circonstances pour augmenter ieure possessions et accroitra leur puissance. Quel sujet maintenant y aurait-il â s'étimner que, devant la résbtance des évéques â lenre visées ambitieuses, ils se soient révoltés contre leura suzerains, comme ils le firent, â Noyon et à Beauvais, peu de temps après leur institution ?
La seconde objection de M. Lefranc tombe d'elle-même si l'on examine quelque peu les textes beauvaiains. On verra plus loin que, loin de disparaître aussilèt après l'établissement de la commune , le châtelain s'est maintenu â Beauvais jusqu'au xvii* siècle.
(*) Charte de l'évêque Gui instituant nn chapitre dans l'église Saint- Waast ou Saint-Étienne de Beauvais, 18 mai 107a : Eudes castellamu souscrit après les vidâmes de Gerberoy et d'antres vassaux de l'évêque , et avant Milpus, sénéchal de l'évêque, Gautier et Guibert, venenra de l'évêque, etc. (Louvet, t. I, p. 696.) — Dans une autre charte que je suppose de Tévêque Gui (on n'en a pas le commencement, un feuillet du manuscrit ayant été coupé), datée de 1 079 , Ansel, châtelain, souscrit après des dignitaires du chapitre, et après Jean eomaron'iM, et avant Dieudonoé pincema; or il est certain que le eamerariut et le pincema sont, au xi' siècle, des vassaux de l'évêque. ( Cartu- UuredeSamt-QueniiHdeBeawfaiê, Gbeltenhara , n" 7iioâ, p. 19.)
une règle générale. Parmi les nombreuses souscriptions du xii' siècle, il en est une remarquable, qui ne laisse aucun doute sur les rapports qui existaient entre lui et Tévéque : le 99 juin iiSs, parmi les vassaux de Téglisc de Beauvais qui assistèrent à la mise en châsse des reliques de saint Germer ^^^ et de saint Just^^-, se trouva le châtelain Eudes : Convocavimtis tnsuper casatos Belvacenses . . . Odotiem castellanum. Se serait-il opéré depuis la (in du xf siècle un changement dans la condition du châtelain? Nous n*en trouvons la trace nulle part. Il est donc certain que, dès cette époque, le châtelain de Beauvais était le vassal de Tévéque.
Mais ce vassal avait pris rapidement une telle importance, qu'il causa de vives inquiétudes à son suzerain. Uévéque Gui, à une époque indéterminée de son épiscopat, mais avant 1079 ^^^ commença la lutte contre lui; mais le châtelain Eudes invoqua, pour faire respecter ses droits, l'autorité du pape lui-même. Grégoire VII lui donna raison et obligea Gui à rendre tout ce qu'il lui avait enlevé; de plus, il excommunia tous ceux qui, à l'avenir, tenteraient d'enlever à Eudes ses possessions et ses droits, et voulut qu'en pareille occurence l'interdit fût jeté sur Beauvais, tant que les ravisseurs resteraient dans la ville sans donner une juste satisfaction ^^\ C'était là une bonne protection contre l'évéque, car, en droit féodal, hors les cas prévus par les lois du temps, tels que la félonie, le refus d'obéissance, etc., le suzerain ne pouvait priver son vassal de tout ou partie de son fief.
Si les querelles qui avaient troublé la ville sous l'évéque Gui semblèrent apaisées sous son successeur Ursion^^^, ce fut pour renaître avec beaucoup plus de violence quand le fameux Lancelin de Bulles réussit à établir son fils Foulques sur le siège de Beauvais. Un des premiers reproches qui fut adressé à cet évéque , fut de devoir son élection au crédit et à l'argent de son père. Prévoyant tous les ennuis qui l'accableraient, le nouvel élu se rendit à Rome auprès du pape Urbain II, entre les mains duquel il remit sa dignité épiscopale. Le pape , satisfait de sa soumission , passa par-dessus les irrégularités de son élection, et, après avoir reçu les serments d'un chanoine de Beauvais, nommé Eudes, et de Lancelin de Bulles, il lui ordonna de reprendre sa dignité ^^^ De plus, il lui donna
(*) Bibl. nat, nouv. acq. lat. aSiS. ^^^ Rapporté dans une bulle d^Urbain H,
<^) Louvet, t. I, p. 5o9. février 109& : Jaffé, n** 55 10.
('} Car, à cette date de 1079, la chAtel- (*' Evéque de Beauvais de io85 à 1089.
lenie de Beauvais, qui avait eu Eudes pour — Le Martyr, Behac. le meotionne à la date
titulaire en 1079 , était possédée par un cer- du i/i des calendes de mai (18 avril).
tain Ansel. (Cf. la note U de la page précé- <*) Cf. bulle d'Urbain II du 1 3 mai 109^ :
dente.) Jaffé, n° 559 â.
pour conseiller et directeur Anselme, le célèbre abbé du Bec, plus tard archevêque de Gantorbéry ^^h Mais l'archevêque de Reims, Rainaud, ne se soumit pas à la décision du pape et continua à inquiéter Tévêque de Beauvais, surtout pendant le concile de Soissons de 1099. Urbain II intervint encore et déclara nulles les décisions prises par l'assemldée des évêques contre Foulques ^^K
Dans ce même concile de Soissons, on fit aussi remarquer que Lancelin avait, au concile de Paris en 107 A, renoncé à ses prétentions sur les biens de l'église; comme on le voyait encore détenir Longueil et Berthecourt, on n'examina pas si Grégoire VII lui avait rendu ces domaines; mais Elinand, évêque de Laon, s'emporta vivement contre Lancelin : il l'appela parjure et excommunié et alla même jusqu'à offrir de le combattre en duel ^^\ Elinand n'eut pas besoin de descendre en champ clos, car Lancelin se mourait. Sur son lit de mort, il reconnut qu'il avait occupé injustement les domaines de Berlhecourt et de Longueil; aussi il remit ces biens entre les mains de son fils Foulques par le moyen de son anneau d'or, qui fut , en souvenir de cette reddition , suspendu par une chaîne de fer sur l'autel de Saint-Pierre. Il fit aussi percer les deniers composant la somme de deux sous et demi, qu'il avait reçus le même jour pour ces deux domaines, et les fit déposer dans le trésor du chapitre (^).
Ainsi persécuté par les évêques de l'archidiocèse de Reims, Foulques avait encore de grosses difficultés avec le chapitre de sa cathédrale. A Beauvais comme dans bien d'autres endroits, au xi* siècle, certains chanoines étaient mariés; ils considéraient leurs prébendes comme des fiefs qu'ils avaient droit de transmettre à leurs enfants ou à ceux qui leur convien-
(*) Bidie du 1" août 1089 : Jaffé, n* 5&o6.
(*) BuJle du i3 mai 1096 : id.,n* 559 s.
— Gependaut Foulques dut promellre, entre les mains d^Urbaîn II, qu^au premier ordre du pape, il quitterait Tépiscopat. (Bulle du 9& février 1096 : id., n" 5509.)
(') Louvet, t. Il, p. 908.
^*) La mort de Lancelin arriva avant le 3o novembre 1099, car, dans nne charte de cette date, Lancelin, (ils de celui qui nous ocmpe, abandonnait toutes ses prétentions sur la garde des hommes de Sainte-Croix d'Oiiéans, habitant le diocèse de Beauvais, garde qu^il prétendait avoir recueillie par héritage après la mort de son père. ( Carhd. d$ VégUêe d^OrUatu , extrait dans la ColL Baluze, L 78, foK 1.) — Selon le i "^ ubUuain de Sam^NieoUu ( BihI. de
Troussures), il pourrait être mort le i5 janvier. Cet obituaire porte en effet : xviii kal, fAr. Item obierunt Laneelmtu d$ JSugli» et AdeUz, uxor eju$,pro quibuêJUnéorum, ManoMMêê atquê Laneelinut, Taobaidvê et Rtdfuddui, dederunt nobU Ubertatem cujus damhogpitis nogtri in FMitrolU (Fouquerolles). Mais il faut bien se garder de prendre pour la date exacte de la mort d'un personnage le jour où une église priait pour lui : on a de nombreux exemples du contraire; ce n*est lA qu'une présomption et non point une certitude historique. Dans ce cas particulier, il est à peu près certain que Lancelin et sa femme ne sont pas morts le même jour et que le 1 5 janvier peut être la date du décès de l'un ou l'autre des époux, ou de ni l'un ni Fanlre.
draient. La papauté , qui , depuis Grégoire VII , combattait cet état de choses , avait sans doute demandé à Foulques, lors de son voyage à Rome, en retour de la protection qu'elle lui accordait, l'engagement de ramener les chanoines à une autre vie : de là seraient venues la résistance et l'animosité du chapitre contre Tévéque. De plus, les laïques, qu'il voulait empêcher d'empiéter sur les biens de l'église, avaient voué la plus grande haine à Foulques ^^^
Ce n'est pas à dire que ce dernier fût lui-même sans reproches; bien au contraire, de graves accusations avaient été portées contre lui devant le pape, qui, à ce sujet, lui écrivit une lettre très sévère.
Sans parler des violences qu'il exerçait au dehors de Beauvais, contre le frère de l'évêque de Senlis, au mépris de la trêve de Dieu, il attaquait dans la ville même de Beauvais le châtelain Eudes, malgré la protection que le pape Grégoire VII lui avait accordée. C'est ainsi que les gens du châtelain, poussés par Foulques, tentèrent traîtreusement de l'assassiner devant sa maison , et puis se retirèrent sous la sauvegarde de l'évêque. Eudes veillait heureusement sur sa personne : le jour même de son mariage , quand un frère de Foulques et d'autres chevaliers l'attendaient sur un chemin pour le tuer, il prit une autre route et échappa ainsi à leurs coups. Ce n'est pas tout : le 19 décembre 1093^^^ l'évêque fit encore a^iéger la maison du châtelain , lui enleva son vin et fit garder les portes de la ville jusqu'au lendemain midi pour qu'il ne pût s'échapper; pour cela, il avait trouvé moyen d'enlever à Eudes les clefs des portes de Beauvais, quas ipse ex more tenuerat. Enfin il affranchit des serfs du châtelain qui avaient tenté de le lui livrer, et couvrit de sa protection le chapelain du même Eudes , accusé d'un pareil crime ^^\
Malgré ces fautes et ces attentats , Foulques trouvait encore des défenseurs : Ives de Chartres, tout en lui conseillant de ne pas lutter contre le pape^*^ recommandait à Urbain II le zèle qu'il avait pour la justice ^'^; saint Anselme, après l'avoir soutenu, finit cependant par avouer au pape
^^ LeUre de saint Anselme au pape Urbain Il vers 1093 : Louvet, t. II, p. ao6; Migne, Patrohgie latine, t. i5d, col. 1 18/i. — Voici les termes que saint Anselme emploie :
ftCammici et preêbyîeri hoc ilU [Ftdooni] faeitmip qvia eoe a pravU contuetudmibtu et maMme a mahtrwn reproba convertaUone vult juvMfere et fiiioi eorum, ewe quos seoundum plaeiium haeredes eîigunt, a ffraebendarum hae^ redUatia ewxeieione, atque êocrorum ordinum promotioM conatur areere. Laid vero, idcirco
quia, ûwaMÛmibuê rerum eecleeiae inordinate factis, non vultf avère.
(*) Sexto ante Natioitatem, dominiea die : le comput indique que le dimanche, sixième jonr avant Noël, fut le 19 décembre 109a.
('} Bulle du 94 février 109^ : Jaffé, n* 5609.
C*) Lettre 3o.
(*) Lettre 3. (Migne, Patrol. lat., i, i6n, coL i3.)
que son protégé n'était pas à la hauteur de sa tache : non est talis qui lantum onus possit susUnere, iantam malitiam trruentetn, tantas tnsîdias circumétantes cavere^^K
Après de tels troubles , qui étaient arrivés dans l'espace de six années (1089-1095), le successeur de Foulques^^^ Roger II, passa inaperçu, d'autant plus qu'il n'occupa qu'un an le siège de Beauvais (1095-1096). Mais Ansel, qui fut après lui titulaire de l'évéché, mérite plus d'attention : c'est en etiet pendant son épiscopat que les bourgeois de Beauvais durent se constituer en association jurée ou commune. Remarquons, avant d'aller plus loin, que son élection ne se fit pas sans difficulté et que le pape eut encore à intervenir ^"^^
Pendant son épiscopat eut lieu, en 1099, un procès qui nous révèle l'eiistence de la commune : il s'agissait d'un mouUn appartenant au chapitre depuis au moins trente ans, et qui était empêché de moudre par les ponts édifiés sur la rivière et par les détritus des teinturiers ^^^ Il semble que le procès fut engagé contre l'universalité des bourgeois et que, dans cette occasion ) la commune tout entière, obéissant au principe de solida* rite qui plus tard sera inscrit en tête de sa charte, soutint les teinturiers contre le chapitre; car le jugement ^^^ qui fut rendu en cette affaire désigne les deux parties sous les noms de chanoines (^canmici) et de bourgeois {burgeMes). La commune opposa donc au chapitre la coutume de la ville qui reconnaissait les droits d'une possession continuée pendant un an; et l'évêque, que les chanoines sollicitèrent, objecta la promesse qu'il avait faite d'observer les coutumes de ladite ville ^^K L'affaire se termina par un jugement prononcé, en présence de l'évêque Ansel, par un certain Adam; les parties furent entendues une dernière fois, les bourgeois mirent en avant le droit, qui leur avait été accordé par le quatrième évêque prédécesseur d'Ansel, de planter des pieux dans la rivière et d'établir des ponts, et déclarèrent que ce même Ansel leur avait accordé leurs œutumes ^'^\ Le juge décida que l'évêque, qui possédait sans conteste tous les droits
(>) Migne, Patrol laU, t. i58, col. 1186.
^ Poalques se trouve mentionné ainsi dans le Martyr, Bêhac. : nn. id. upL Eodem die, obiit Fuko qnêcopuê, qui dédit nobis froêcoê.
<^) Lettre 55 d'Ives de Chartres; bulle d'Urbain II de 1097 : JafiTë, n*" 5678.
^*^ Lettre 77 dUves de Chartres, adressée au chapitre de Beauvais en 1 099.
^^ Judictum Adami : Loiscl, p. 366.
{*) Oppoêitio vero annuae pos$e»noms teeun" dum eonêuetudmem $tta$ ewitaliê, êive Mgaiin
epiteopi, qua se promisit obeervaturum eontue^ tudinee ejuidem eivitatis, êive turbuïenta eonjth ratio faetae eommiumonis, nihil proejudidant legibus eccksiasiicie, (Lettre 77 dlves de Chartres.)
(^) Canoniei clamaverunt molendinum eeea impedùum de tribus rébus, sciUcet de palis, de plancis, de terramento, Responderunt burgerues quod istam consueludinem habuerant de quatuor episcopis ante eum, et ipse episcopus eis suas consuetudines concesserat, {Judic. Adami. )
sur les cours d'eau, devait faire débarrasser la rivière de toute espèce d'empêchements.
Plusieurs choses importantes ressortent de ce procès :
i"* Qu'il existe, en 1099, ^^^ commune bien établie et dont les droits sont respectés par l'évéque;
â"" Que Tévêque Ansel a donné leurs coutumes aux bourgeois, ce qui veut dire qu'il a reconnu et approuvé l'association jurée appelée la commune, et qu'il en a établi lui-même le code ou la charte;
3"* Que, parmi ces coutumes, il y en a, comme les droits de la possession annale, qui ont été accordées par les évéques précédents, au moins depuis Gui, quatrième prédécesseur d' Ansel.
Ce sont malheureusement les seules données que l'on ait sur les origines de la commune; cependant il est permis de conjecturer, avec plus ou moins de probabilité, il est vrai, ce qui a dû se passer pour l'établissement de cette association jurée des bourgeois. Depuis Gui, on le sait maintenant, c'est-à-dire depuis environ 1060, les évéques de Beauvais avaient été aux prises avec de nombreuses difficultés. Us avaient eu h lutter contre le pape, contre le roi, contre leur chapitre et contre leur vassal, le châtelain. Où trouver des défenseurs pour leur permettre de résister et de conserver leur siège épiscopal quand le clergé leur était hostile, sinon dans les laïques et les bourgeois de la ville? L'évéque Gui, au début de son épiscopat, ne les ménagea pas assez; aussi il fut chassé de Beauvais et ne revint que sous la protection toute puissante de Grégoire VII. Rentré en grâce avec son peuple, il dut essayer de lui faire oublier ses torts précédents et de l'attacher à son parti : aussi c'est à lui que remontent plusieurs droits qui appartinrent plus tard à la commune. Foulques, lui aussi, ne dut pas être sans faire de nouvelles concessions aux habitants de Beauvais et aux corporations industrielles. On a vu avec quel acharnement il lutta contre le châtelain Eudes, et le chapitre était loin de lui être favorable. Mais, chose remarquable, les textes se taisent complètement sur la part que prirent les bourgeois dans ces querelles : il est donc fort à supposer que Foulques ne les compta pas parmi ses ennemis. Dans ce dernier cas, il aurait très probablement payé leur soumission et leur bienveillance, en leur accordant les libertés et les franchises qu'ils pouvaient lui réclamer.
De là, un ensemble de droits et de coutumes possédés déjà par les bourgeois lors de l'élévation d'Ansel au siège de Beauvais. La commune était-elle formée à ce moment? Nul ne le sait; ce que l'on peut seulement affirmer, c'est qu'elle exista sous l'épiscopat de ce même évêque, que celui-ci la
reconnut, la protégea même contre les revendications et les prétentions du chapitre, et lui donna une consécration légale par l'octroi d'une charte [eis suas consuetudines concesserat). Certaines villes déjà, comme Cambrai, offraient une organisation communale : ce n'était plus en 1 096, à l'avènement d'Ansel, une chose inconnue et nouvelle que l'établissement d'une commune; il n'est donc pas étonnant que Beauvais ait suivi ces premiers exemples, quoique pourtant aucune des villes voisines de la Picardie ne fût encore organisée ainsi.
Dans beaucoup d'endroits, la commune fut précédée par des associations pppulaires, qui s'étaient constituées au x^ et au xi* siècle ^^^ Ces associations, dont les plus importantes furent à coup sûr celles qui furent formées par les industriels et les marchands, dans certaines villes donnèrent naissance à la commune elle-même; dans d'autres, elles se conservèrent au milieu de la commune pour ^1 devenir l'élément aristocratique. A Saint-Omer, par exemple, la gilde ou corporation marchande et indus-* trielle devint la commune : la charte de fondation , accordée par Guillaume Cliton en 11227, ne fut qu'un ensemble de privilèges commerciaux ^^^ Il en fut de même pour la Cliariié d'Arras, la Charité de Valenciennes, YAtnùié de Lille, etc.
En a-t-ii été de même à Beauvais? Les corporations les plus importantes de cette ville, celles qui remontent certainement au xi* siècle, sont les corporations relatives à l'industrie et au commerce des draps. En 1099, le procès qui s'éleva entre les chanoines et les bourgeois mit en cause les teinturiers. II n'est donc pas déraisonnable de supposer que c'est au milieu de ces industriels et par leur action que naquit la commune.
Il exista cependant à Beauvais une autre corporation dont les privilèges municipaux furent assez considérables* au xui^ siècle : les changeurs, en effet, fournissaient à la conmiune un maire et six pairs; ils formaient l'aristocratie. Est-ce à dire qu'ils aient dû ces privilèges à la part prépondérante qu'ils avaient prise à la formation du régiqie municipal? C'est assez peu probable, car on ne constate véritablement l'existence de cette corporation qu'au xiu' siècle , et on s'explique très bien les prérogatives dont elle jouissait alors par la richesse pécuniaire qu'elle possédait et par l'obligation où se trouvaient tous les marchands de Beauvais de re-
(*) Cr. 8ar ce point le chapitre des Asêocia^ ^^ Ce fait de corporations donnant nais*
tionê urbainêê dans le livre de M. Lucbaire, sanceaoi communes a été mis en lumière sai^
LêÊ communeê françaiêm à l'époque de$ Cape- tont par le livre de M. Giry, Htêlotre d$ la
tiens dxreeu (Paris, Hachette, 1890, in-S*'), viUe de Saint-Omer, (3i* (asdc de la Bibl. de
p. a6 et suiv. TÉcoIe des Hautes-Études.)
courir à son ministère pour le change des monnaies et les opérations de banque.
La commune était donc instituée sous Tépiscopat d'Ansel , qui la proté* geait contre les attaques de ses ennemis ^^\ Sous les successeurs de cet évêque, mort en iioo, peut-être le 21 novembre ^^^ elle dut se fortifier et développer ses institutions. L'occasion ne lui fit pas défaut : la succession d'Anselfut, en ciïet, disputée pendant trois années consécutives par Etienne de Garlande et Galon. Les circonstances étaient par trop favorables pour que les bourgeois de Beauvais n'eussent pas cherché à en profiter. Cependant la commune était encore entourée de bien des ennemjB dont il lui fallait vaincre la résistance : il y avait d'abord le chapitre , puis le châtelain; de plus, elle n'était pas assurée de posséder toujours la bienveillance de l'évéque; enfin il lui manquait la consécration royale. Heureusement, Louis VI se trouva à propos pour seconder ses efforts et pour lui assurer l'existence.
Louis VI s'occupa de très bonne heure des affaires de Beauvais. Du vivant de son père et lorsque lui-même n'était encore que roi désigné, il avait appuyé de tout son crédit et de tout son pouvoir la candidature d'Etienne de Gariande au siège épiscopal de cette ville (^). En 1101 ou 1 109 , les chanoines de Beauvais l'avaient appelé contre Dreux de Mouchi, qui les persécutait, et contre Lancelin II de Bulles ^^). Cela n'empêcha pas que, quelques mois après, des difficultés s'élevèrent entre les mêmes chanoines et le futur Louis VI; mais tout fut promptement apaisé par le voyage de ce dernier à Beauvais. C'est dans ce voyage qu'il confirma au chapitre ses libertés et ses coutumes et qu'il accorda que , si une querelle s'élevait entre ses membres, la preuve faite par deux d'entre eux ou par deux honunes leur appartenant serait considérée comme suffisante. De même, il voulut que, dans le cas oii il aurait à se plaindre d'un chanoine, la justice du chapitre connût du litige. J'aurai, du reste, l'occasion de revenir sur ce diplôme daté du 1 9 janvier 1 1 o& ^^\
Quand Louis fut devenu roi, les événements le rapprochèrent plus d'une fois de Beauvais. Lancelin II de Bulles était un de ces petits seigneurs contre lesquels il passa presque toute sa vie a guerroyer. Ce per-
(0 Parmi ses ennemis, on doit ranger Ives rum, et de potestaie excommunicandi et ahed-
dc Chartres, qui la qualifiait de tarbulenla vendi de nostrU forisfacturis. {Martyr. Bdvac,) conjuralio et soutenait le parti du chapitre ^^^ A. Luchaire, Louis VI h Gros, Annales
contre elle. (Lettre 77.) de sa vie et de son règne^ 1081-1 1 37 (Paris,
^) li koL deeembr. Ob. Ànsellus episeopus, Picard, 1890, in-S*"), n"* 17. qui dédit no6tt privilegium de Uiertate hospi- (*) Id., ibid,, n" 18.
(ttiîi Hervei episcopi et moUndinorum nostro^ ^^^ fd., ibid., n" 38.
soonage était parvenu à s'approprier sur Beauvais certains droits que Suger^^) appelle conduetus Belvacensis, expression qu'on peut traduire par droits de travers ou de péage. Thibaut IV, comte de Blois, parvint à le faire entrer dans son parti contre le roi^^^; mais celui-ci réussit à déjouer les desseins de ses ennemis et réduisit Lancelin, qu'il obligea à renoncer à ses prétentions fiscales ^^^ (m a-mars iii3). Quelques auteurs ^^^ ont voulu qu'à ce propos , Louis VI ait fait le siège de cette ville et que ce siège ait duré deux années; mais ils seraient très embarrassés, je crois, pour en fournir les preuves ^^\
Une affaire touchant directement la commune suscita, dans les premiers mois de l'année suivante (avant le 6 juin itili^^^)^ de graves démêlés entre le roi et le chapitre. Un dimanche d'été, un chevalier, nommé Renaud, fut assassiné par la populace de Beauvais, poussée par un des chanoines de la cathédrale ^''K Le roi voulut par ses agents prendre connaissance de ce crime, mais le chapitre lui opposa le privilège qu'il avait reçu de lui dix années auparavant. Ces remontrances n'arrêtèrent pas Louis VI, qui continua l'instruction du procès ; le chapitre riposta en jetant l'interdit sur la ville. Cependant les bourgeois, furieux de ces complications, se mirent du parti du roi; ils chassèrent de Beauvais plusieurs chanoines, pillèrent leurs maisons et dévastèrent leurs biens ^^^ Ives de Chartres se crut autorisé h intervenir en cette malheureuse affaire et à supplier Louis de se montrer équitable et juste ^^^ On ne sait si ce fut grâce à cette intervention que le roi céda, toujours est-il qu'il vint à Beauvais peu de temps après et qu'il confirma au chapitre ses droits de juridiction^'^^
L'année suivante (i 1 1 5), Louis VI témoigna de sa faveur pour la commune en délivrant les bourgeois de certaines exactions auxquelles les soumettait le châtelain Eudes. Celui-ci voulait que son prévôt exerçât la justice dans toute la ville, et d'un autre côté, comme il possédait les droits
(*) Vita Ludoviei gro$n, édit. Lccoy de la Marche, p. ga.
(') Luchairc, op. cit. n" i3â.
W Id., ibid., n* i58.
(*) Loûel, p. thû\ Louvet, t. Il, p. 9&8; Hermant, liv. IV, ch. 96; Simoo, Supplément, p. 37, ûo et & 1 ; Nobiliaire du Beauvaiêii , p. 10; Danse, Borel et Bucquet, broaillon de VHigtoire de Bem^vaie, carton n* I de M. Atu Gousteaux; Ed. de la Fontaine, Hiêtoire de Beawfoiê, t II, p. 1 3a ; etc. Toua ces auieurs placent ces événements en 1 1 09.
W Le point de départ de celle erreur doit
être cherché dans les Grondée ckromqMee de Franee, qui racontent à Tannée 1 1 1 7 ce àège de deux ans, avec les détails les moins vraisemblables. (Uiêtoriene de France, t. XII, p. 174.)
('^ Cf. Luchaire, op. cit., n^ 176.
t') Guiberl de Nogent, De vita eua, liv. 1", ch. 17, dans M igné, Palrol. lat., t. i56, col. 878.
(» Lettres doives de Chartres, n*' a63 cl
(») ifefj.,n«964.
(»•) Pièce ju8lif.,nMV.
de minage, il en proCtait pour faire acheter par ses mesureurs ce qui restait de grain au fond des sacs. Je ne sais pas jusqu'à quel point cette dernière prétention constituait un dommage aux bourgeois : peut-^tre les gens du châtelain forçaient-ils la mesure en sa faveur, peut-être aussi prenaient-ils ce grain à un prix moindre de sa valeur. Toujours est-il que Louis VI s'émut des plaintes de la commune, et qu'il restreignit la justice du vassal de l'évéque h la connaissance des causes portées devant lui ou devant sa femme, dans la maison des plaids ou dans sa propre maison ^^^
Ce ne fut pas le seul bienfait de ce vaillant roi capétien pour les bourgeois de Beauvais. La voirie de la ville appartenait à l'évéque, et nul ne pouvait édifier près de la voie publique ni même faire des réparations à sa maison sans l'autorisation de ce prélat, autorisation qui ne s'obtenait jamais gratuitement. C'était encore là une servitude que Louis VI adoucit dans une certaine mesure. Par un acte de 113a daté de Pontoise, il permit aux habitants de Beauvais de rétablir, sans aucune permission, leurs maisons tombées de vétusté ou incendiées, dans l'état où elles étaient auparavant selon l'attestation de trois témoins. Le cours des eaux appartenait encore à l'évéque, qui vendait l'autorisation de jeter des planches ou d'établir des ponts sur la rivière. Il fut permis également aux bourgeois de refaire ces ponts, dès qu'ils auraient obtenu une fois l'autorisation d'en établir, quand une cause quelconque les aurait détruits (^).
Mais la principale faveur dont Louis VI honora les bourgeois de Beauvais fut de confirmer leur charte de commune et de sanctionner le nouvel état de choses dans les institutions. On ne sait à quelle date eut lieu cette confirmation; M. Guizot^^^ et après lui M. Luchaire^^^ la placent vers la fin du règne de ce roi, après 1 laa, sans donner pour cela de bonnes raisons. Cependant on ne voit pas non plus ce qu'on pourrait leur opposer, et l'on peut, en attendant d'autres preuves, adopter leur décision.
Le règne de Louis VI avait donc été extrêmement avantageux pour la commune de Beauvais. Faible et chétive au commencement, entourée d'ennemis redoutables qui, un jour ou l'autre, pouvaient l'écraser, elle parvint, grâce à la protection royale, à conquérir sa place au soleil et à devenir une puissance avec laquelle il fallait compter. Les passions populaires s'étaient déjà donné libre cours, et les chanoines, sachant ce qui pouvait leur en coûter, étaient avertis qu'il leur fallait agir avec circonspection et ménager les bourgeois. Les prétentions du châtelain avaient été
'*) Luchaîre, 0/1. ctt, n** 198. t^) Hi$U det inttUutiont iou$ le» [ntmierê
<') Id., ibid,, n** Sa a. Capétien», t. II, p. 170, noie 1. — Cf. eocore
(» Hi»L de la civilt»aûon, t. IV, p. 33i. AnnaL de la vie de Loui» Vl, n' 6o3.
réprimëes, et ce vassal de Tévéque était déjà, en 1 137, rentré dans une obscurité qui Tenveloppera encore longtemps; Tévéque lui-même commençait à perdre de sa puissance absolue et devait s'habituer à voir intervenir le roi entre lui et ses sujets. La commune seule avait grandi, seule elle s'élait fortifiée; malheureusement, les événements qui suivirent ne lui furent pas tous aussi favorables, et elle ne devait plus s'attendre à rencontrer une protection aussi constante et aussi efficace que sous le règne de celui qui fut appelé le père des communes.
HISTOIRE DE BRAUVAIS SOUS LES REGNES DE LOUIS VII, PHILIPPE AUGUSTE, SAINT LOUIS ET PHIIJPPE LE BEL
Après la mort de Louis VI, Thistoire de la ville de Beauvais est intimement liée à rhistoire de la commune, ou plutôt ce n'est qu'une seule et même histoire : les bourgeois de la ville se trouvent mêlés à presque tous les événements; aussi vont-ils dès lors entrer sur la scène politique et y jouer un rôle important.
Louis VII fut loin d'avoir à leur égard toute la bienveillance de son père. Cependant, quelques années après son avènement au trône, il confirma [iilili) la charte de commune que Louis VI leur avait accordée dans la dernière partie de son règne ^^^ Il est vrai que ces confirmations de chartes étaient pour la royauté un moyen de battre monnaie, et qu'elles n'étaient guère une preuve de l'affection du roi pour ceux qui les obtenaient. Pourtant Louis VII , en partant pour sa croisade et en laissant la régence de son royaume à Suger, recommanda particulièrement à son fidèle ministre la commune de Beauvais : in manu et tutela vesira a dammo rege commim mimus.
Cette recommandation ne fut pas inutile, car il était dans la destinée des bourgeois de Beauvais d'avoir une existence extrêmement agitée et d'avoir continuellement à lutter contre leurs ennemis. Des troubles éclatèrent dans la ville en 11/17 ou 11/48, on ne sait à quelle occasion ni pour quel motif; mais ils furent promptement apaisés, grâce à la prudence de Suger et de Raoul, comte de Vermandois, à qui Suger avait remis le soin de veiller sur les affaires de notre commune. Ils tinrent une réunion à Verberie et parvinrent à calmer les esprits ^'^K Les bourgeois en furent reconnaissants à Suger; aussi c'est à lui qu'ils s'adressèrent encore en
(» Pièce jastif., n** YIIL cdit. Lecoy de la Marche, Soc, hi$i. de France,
(') Lettres d^Eiides UI, évéque de Beauvais p. 99a.) — Lettre de Raoal de Vermandois, à Sager, en 1 1^7 ou 1 i/i8. (Suger, Œuvrei, oiéme année. {Ibid.)
DE LOUIS VII k PHILIPPE LE BEL. 63
1 iâ8 ou 1 iÂ9f quand Galeran, seigneur de Lèvemont, fil prisonnier, au tnc^pris de tout droit, un juré de la conunune^^^
D'autres faits plus graves allaient se passer : en effet, après bien des résistances, Henri de France, fils de Louis VI, se décidait (i j Â9) à accepter le siège épiscopal de Beauvais. Ses prédécesseurs avaient, par faiblesse, accordé à plusieurs nobles des bénéfices, consistant en rentes annuelles à prendre sur le trésor de Tévéché ^^\ A son avènement» Henri refusa de servir à ces nobles ces redevances, qu'il considérait comme abusives. Mais les nobles s'allièrent au roi et se mirent en guerre ouverte contre Tévéque. Celui-ci avait réussi h mettre dans son parti le chapitre, qui y voyait son intérêt, et la commune, qui avait déjà eu à souffrir des petits seigneurs du voisinage. Cette querelle prit de telles proportions, que Suger, dont l'intervention en pareils cas avait déjà produit de bons effets, crut devoir, quoique souffrant de sa dernière maladie , écrire à l'évéque , aux chanoines et aux bourgeois une lettre très sévère, où il les menaça de la colère royale ^^\ Ce qu'il y a de curieux dans cette lettre, c'est que Suger rappelle par deux fois que l'intérêt qu'il porte à la commune de Beauvais est tout à fait désintéressé, et que, pour cela, il n'a pas reçu un seul denier : cette l'emarque sut&t pour prouver que la protection royale s'achetait ordinairement.
Cette lettre de Suger, qui calma l'esprit trop prompt à s'enflammer des bourgeois, ne finit pourtant pas la querelle entre les deux frères ^ Henri de France et Louis VIL Le pape lui-même fut contraint d'intervenir, car l'évéque de Beauvais alla le trouver et lui offrît de quitter son évêché; Eugène III, après avoir, à plusieurs reprises, refusé son abdication ^^^ prit son parti ^^^ et écrivit au roi, le i5 février ii5i, pour lui demander de protéger l'élise de Beauvais contre les vexations des nobles ^^l Le même jour, il manda à l'archevêque de Rouen, Hugues, d'excommunier ceux de ces nobles qui se trouvaient dans son diocèse ^"^ ; à Hugues, évêque d'Auxerre, et à saint Bernard, de s'interposer entre les deux frères pour rendre la paix à l'église ^^). Louis VII abandonna, l'année même, la cause des nobles et se réconcilia avec l'évéque de Beauvais; mais les nobles continuèrent encore pendant un certain temps leurs
(*) Lettre des pairs de la commane de ('*) Sager, Œuvrm, p. 978.
Beauvais à Suger. (Snger, Œuvm, p. 199.) ^^^ Jaffé, n** 9^67 et 9 A 69.
(*) Afmua bénéficia de eamera epUet^ : ^^^ l<L, n* 9^59.
Jaffé, n* 9&95. — Ces redevances sont encore ^*^ Id.^ n" 9^51.
appelées bénéBces ou fiefs de deniers, isne- (^^ Id,, a* gàbà,
JUia denariorum : Jaffé, n"" 9â53 et 9&5&. ('' Id., n" ghbS.
vexations contre l'église. En ii5q (le ii février), Eugène III était de nouveau obligé de demander aux archevêques de Rouen , de Reims et de Sens, ainsi qu'aux évéques de Paris, d'Amiens, de Noyon, de Senlis et de Soissons, de jeter contre eux l'excommunication, et sur leurs terres l'interdit »).
La réconciliation s'était donc faite entre les deux frères, mais c'était au détriment de la commune, qui avait eu le tort de se lancer inconsidérément dans cette affaire. Louis VII se chargea de faire expier, cette même année, leur faute aux bourgeois de Beauvais (i i5i), et voici dans quelle occasion. Un juré de la commune avait été devant l'évêque pour lui réclamer justice d'un tort qui lui avait été fait; mais les pairs, magistrats municipaux, revendiquèrent la cause comme leur. L'évêque, de son côté, soutint qu'il possédait toute justice dans Beauvais et fit venir le roi dans la ville, pour appuyer ses prétentions ^^^ Louis VII se fit lire la charte communale et réussit à faire confesser aux bourgeois que toute juridiction dans Beauvais appartenait à l'évêque, et que c'était seulement dans le cas où celui-*ci manquerait à rendre la justice, que leurs magistrats pourraient connaître des différends ^^^ C'était fatalement entraver la marche de la commune et lui faire perdre en partie le bénéfice des droits de justice qu'elle pouvait avoir acquis jusqu'ici. Ce jugement fut toujours opposé aux usurpations que, dans la suite, les bourgeois tentèrent de faire ^^^ et les juridictions supérieures reconnurent toujours sa validité contre eux.
Après tous ces démêlés, la commune de Beauvais jouit du plus grand calme pendant un certain nombre d'années; elle put à loisir développer ses institutions, les asseoir sur des fondements plus solides et bien déterminer sa constitution. C'est ainsi que , sous le belliqueux Philippe de Dreux (évêque de Beauvais depuis 1 1 7 5 ) , les bourgeois obtinrent, soit par faveur, soit à prix d'argent, le droit d'avoir un ou deux maires. La commune eut alors un chef, un représentant, ce qui lui avait manqué jusque-là ; aussi profita4-eUe de l'avènement de Philippe Auguste pour faire confirmer, en 1189, son ancienne charte, augmentée de quelques articles relatifs aux droits qu'elle avait acquis depuis la confirmation de Louis VII ^^K
(1) Jaffé, n' 955â. (») cf. Luchaire, Étudêi iur Ut acte$ de
(^) G^est là un des premiers exemples de Louis Vil, CalaL, n* 965. procès de commones portés devant le roi. (*) Il fut présenté dans une circonstance
M. Luchaire {hutiL dê$ premien CapéU, t. I, mémorable : ce fut quand le roi saint Louis
p. S77 et 378), antérieurement à celni-ci, ne entreprit sur la juridiction de Tévéque en
mentionne que le procès de la commune de ia39, comme on te verra plus loin dans le
Soissons, en 11 36, contre soir évèque Josse- même chapitre, lin. (») Pièce ju8lif.,nMX.
DE LOUIS Vil À PHILIPPE LE BEL.
Le xii'' siècle, pourtant, ne s'acheva pas sans de nouveaux troubles dans la ville. Ce fut pendant la guerre que soutenait le roi, aidé de son cousin Philippe de Dreux, contre Richard d'Angleterre ^^^; pour un motif que nous ignorons, la comoaune détruisit une maison appartenant à Enguerrand de la Tournelle. L'évéque, usant de ses droits de juridiction, la fit traduire à son tribunal. Je ne sais quelle fut la conduite des bourgeois : toujours est-il que les dissensions furent très vives entre les deux partis ^'^K Pour y mettre fin, on résolut de recourir au duel judiciaire, et Tévéque fit établir le champ clos près de Tabbaye de Saint-Quentin ^^K Heureusement, le roi vint lui-même à Beauvais, et sa présence parait avoir tout apaisé ^*^
Philippe Auguste s'occupa d'ailleurs assez peu de la commune qu'il ne semble pas avoir combattue : c'est qu'en effet, dans son idée, elle pouvait, en cas de besoin, servir contre l'évéque, dont la puissance était bien autrement considérable et portait bien plus ombrage à la royauté. Sans heurter de front cette puissance, le roi profita habilement de l'épiscopat de Philippe de Dreux et des dispositions guerrières de son cousin pour diminuer l'autorité de l'évéque au profit de la sienne. II arriva d'abord à ce résultat, de substituer sa monnaie royale aux espèces monétaires mises en circulation par l'évéque.
J'ai exposé dans un chapitre précédent que, dès le début du x** siècle, les titulaires du siège épiscopal de Beauvais avaient leur monnaie propre et que, sur ce point, ils avaient supplanté les comtes laïques. Pendant tout le XI* et le xii* siècle, ils restèrent en possession de ce droit : c'est ainsi que l'on conserve des exemplaires des monnaies d'Henri de France (11/19- 1 1 6 a ) ^^\ de Barthélémy de Montcornet ( 11 6 2- 1 1 9 5 ) ^^^ et de Philippe de Dreux (11 76-1 a 1 7) ^^^« Ces monnaies étaient d'argent; mais chaque espèce ne pouvait valoir plus d'un denier; les deniers, pesant à peu près vingtsept grains, avaient un tiers de cuivre en alliage avec deux tiers d'argent ^^\
(*) Ce8t4-dire, avant le mois de janvier
(') Quando PInUppuê l'ex hoMat guerram
eanira ngem Ricardum, communia deêtrtuni
quandam domum Jngerranni dp TomeUa, et,,,
êpiêcaput traxit eos in cautam caram m propter
hoc. Et cum magna diêcordia estel propter hoc
intêr «piicopum et communiam. . . — Déposit.
de Barthélémy de Fresnoy dans Tenquéle de
1935. (Giry, Documenté iur lee relatione de
la royauté avec le$ viUe$ en France de ttSo
h i3iù, p. 75.)
Beauvais.
(•">) 3 a* témoin dans la même enquête.
(Giry, op, cit., p. 80.)
W Déposition de Barthélémy de Fresnoy.
^^^ Poey d^Avant, Ln monnaiee féodalei de France, n~ 6663-6407.
^•) Id., ihid., n" 6/168-6472.
(') Id., t6iV/., n"' 6473.6/174.
(") Materia monetae tali» est : duae pariée tunt de argento examinato et /. de eupro, tel àrca, (Sentence arbitrale, en iao8, entre l^évêque et le chapitre : Loisel, p. 3o et 377.)
iVfiiiiiLata ■Arin<iiii.
Dans tout le diocèse, il ne pouvait y avoir d'autre atelier monëlaire que celai qui se trouvait dans la maison de l'évéque. C'était à ce seigneur qu'il appartenait de livrer les coings aux monnoyers et de percevoir sur chaque livre frappée un impôt de U deniers (^\
Cependant, dès le dernier quart du xii'' siècle, la monnaie royale apparaît dans plusieurs cas, oh la monnaie beauvaisis seule aurait dâ être employée ^^K Mais la monnaie parisis était d'un titre très inférieur : elle se composait de cinq parties d'argent contre sept de cuivre; son cours n'était donc pas obligatoire dans le Beauvaisis. Il était seulement toléré, dit une sentence arbitrale, intervenue en iao8 entre Philippe de Dreux et les chanoines de sa cathédrale, à cause de la rareté des espèces épiscopales et parce que ces espèces elles-mêmes n'avaient pas non plus cours forcé ^^K
Les choses en étaient là, quand, au mois de février lât/i, Philippe Auguste ordonna à l'évéque et au chapitre de Beauvais de recevoir et de faire recevoir i3 deniers parisis pour la deniers beauvaisis (^). C'était, du coup, faire tomber la monnaie épiscopale dont la valeur était plus grande; pourtant Philippe de Dreux ne parait pas avoir manifesté son mécontentement vis-à-vis de son royal cousin. Mais le chapitre se montra beaucoup plus affecté de l'atteinte portée auyii^ episœpale; ses propres intérêts étaient engagés, il est vrai, dans cette affaire, car le cours forcé de la monnaie royale à ce taux commença par lui faire perdre 60 livres de ses revenus. Il refusa donc d'obéir à l'ordre du roi; celui-ci riposta par la saisie des revenus des chanoines. Je laisse la parole aux documents eux-mêmes; ils sont très curieux et très caractéristiques.
Le â octobre 1 q 1 & , Nicolas de Montchevreuil interpella ainsi l'évéque , au nom du chapitre : c( Seigneur, hier nous avons attendu vainement qu'on nous donnât les cens appartenant aux chanoines et aux chapelains de notre église, aussi nous vous requérons, comme notre seigneur et notre défenseur, d'ordonner à votre prévôt, à vos ofBciaux et à vos baillis, de
(*) Voir la note W de la page précédente.
(*) En 1179* Baimond d'Auneaîl payait à Saint-Pierre de Beauvais 6 sons parisis pour 5 sons beauvaisis : Loisel, p. 976.
'') Et nune màifftrenier reciptuntur in ùm'^ nSntê vtnàlibut paritimuu et belvacenêei, tum propier paueitatmi Beloacemii monetê, twn qvia cunum dêhitum nonfaeit episcoptu habere numêtam $wan, (Même sentence arbitrale do iao8.)
<«} L. Delisle, Catal. de$ actet de PhiUppe Augwte, n" 1 538, ad atm. 1 9i5. — La oopio de D. Grenier, dans sa CoUeethn (t. m, fol. 1 6 ), porte février i s 1 3 ( v. st. ), tandis que , dans la Collection Moreau (t. 119, fol. 109), elle donne février iai& (v. st.); la suite des événements indique que la première date est la meilleure. — Ce mandement se trouvait dans un Cartulairt du chapitre de Beauvais, fol. 197 r^.
nous faire justice. 99 L'ëvéque répondit : «Je ne donnerai pas cet ordre à mes baillis, parce que le roi m'a ordonné de saisir vos revenus et que j'ai envoyé dans les rues de la ville mon clerc avec les messagers des maires et des pairs pour faire cette saisie de par le roi et de par moi. n II approuva cependant l'intention du chapitre de s'adresser au roi, mais lui-même refusa de joindre ses envoyés à ceux des chanoines. Le lendemain, noiivelles instances du chapitre : il voulait faire entendre à l'évéque que , pour le bien de l'église , il devait s'opposer aux ordres du roi ; mais Philippe de Dreax répondit : «Je suis l'homme du roi. »
Les prières et les supplications du chapitre ne réussissaient qu'à traîner les affaires en longueur ; aussi , le s A octobre , ses délégués assistés des abbés de Saint-Lucien, de Saint-Quentin, de Beaupré et de Froidmont, allèrent •trouver l'évéque à Paris où il s'était rendu, et le sommèrent en ces termes éloquents de leur faire rendre justice : «Seigneur, vous savez bien qu'un certain comte a donné en aumAne à l'église de Saint-Pierre le comté de Beauvais; ce comté, vos prédécesseurs et vous, vous l'avez tenu jusqu'ici en telle franchise, que le roi de France n'avait pas à Beauvais le droit de publier ses commandements ou ses défenses ^'^ et ne pouvait faire do saisie et d'arrestation. Cependant vous avez poussé le roi notre seigneur à saisir et arrêter nos cens, nos maisons et nos autres biens, et vous lui avez permis d'usurper le droit épiscopal : ce dont votre église est appauvrie et déshéritée. Nous vous requérons donc d'écarler, comme vous le devez, le bras séculier et le pouvoir royal; nous vous requérons encore, au nom de la cathédrale, de l'église de Saint-Lucien, de l'église de Saint-Quentin et des monastères de Beaupré et de Froidmont, de resliluer les cens et les maisons que vous avez fait arrêter de par le roi et de par vous, d'amender pleinement les torts causés aux églises tant par votre fait que par votre défaut, et de nous payer les sommes que nous dépensons dans cette affaire. Pour vous montrer noire bonne foi, nous vous faisons cette requête dans cette ville où vous avez des évêques, des jurisconsultes et des parents, auprès desquels vous pouvez prendre conseil.»
Philippe de Dreux, très embarrassé sur la conduite qu'il avait à tenir dans cette malheureuse affaire, demanda un délai d'un mois avant de répondre. Le Qi novembre, il envoya maître Godefroî à Beauvais protester de son attachement et de son affection pour le chapitre et lui annoncer le résultat des démarches qu'il avait consenti à faire auprès du roi. Ce dernier se décidait à rendre aux chanoines la possession de tous leurs
(') Batmum in precejHo vd proHibitione,
cens, à la condition quils vendissent dans le délai d'une année tous ceux qu'ils avaient acquis depuis cinq ans ^^\
L'évêque avait fini, en effet, par s'apercevoir lui-même que l'entreprise de Philippe Auguste allait contre ses propres intérêts : le âo décembre 13 1&, il protesta lui aussi devant le légat du pape, Nicolas, évéque de Tusculum, contre la conduite du roi, et promit au chapitre de l'aider dans toutes ses revendications, sicut débet ^^\
Philippe Auguste fit mine de céder aux résistances et aux réclamations du chapitre et de l'évêque : au commencement du mois d'avril isi5 ^^\ il suspendit provisoirement l'ordre qu'il avait donné Tannée précédente, de prendre i3 deniers et obole parisis pour lâ beauvaisis. C'en était fait cependant de la monnaie épiscopale, car Philippe de Dreux est le dernier évéque qui ait frappé des espèces monétaires; dans les comptes et dans les contrats, ce fut alors le denier parisis qui l'emporta de beaucoup; ainsi, vers laâo, la monnaie beauvaisis semble n'être plus en cours ^^l
C'était là un succès pour la politique royale, succès qui fut dû principalement aux complaisances de l'évêque de Beauvais pour le roi. Telle était la faiblesse de Philippe de Dreux en ce qui concernait la conservation et le maintien de son autorité, qu'il demandait au roi ses officiers» son prévôt de Senlis, pour faire une enquête sur le point de savoir à qui appartenait la justice de Liencourt, terre comprise dans le comté de Beauvais, où par conséquent les agents royaux n'auraient pas dû mettre le pied ^^K
0) Pièce justif., n** XIV. — La chai*te du roi Philippe Auguste ordonnant au chapitre de vendre les biens acquis depuis cinq ans est datée du mois de novembre laïA. (Delisle, CataL, n* i5i7.)
(*) a' CartuL du chap, de Bêauvaii, tit. 633, fol. 197 r'*.: Bibl. de Troussures, Va*, p. 108.
W Delisle, n' 15^9.
W On sait par une charte de Raoul de Milly et d^Eustache, son fils, qu^en 1 a 90, on payait dans le Beauvaisis en livres de parisis; il est même dit dans cet acte que Ton payerait en livres de beauvaisis, si cette monnaie reprenait cours : octo Ubroi paritteru. vel helvacmi.g n hehacami numeta in tuum redieriu ( Grand cartuL de Beaupré, fol. 117 V*, col. 9 : CollecL Grenier, t. 169, fol. 3a.) — Dans une charte de la commune de Ghambly, de 1999, la monnaie beauvaisis sert pour les évaluations et la monnaie parisis pour les
payements. (CollecU Grenier, t. 169, fol. 39.) — La monnaie beauvaisis apparaît encore en 1999 (charte de Royaumont : CoUect. Grenier, t. XII, n** 663), en i9g3 {ibid., u" 665), et même en 1 355 (90 mars 1 35&-5 , aveu è Vahbé de Saint-Denis d'un fief sis à Morancy-la-Vilie, par J. Lespart de Saint-Leu d^Esserent : tbid., if 666). An compte général de Tévéché de 1&65, on dit que la somme de 96 livres, monnaie royale, vaut 98 livres 7 sols U deniers, monnaie beauvaisis. Enfin le cueilloir des censives de Tévéché de 1 6o4 évalue 1 8 deniers beauvaisis à la somme de 3 sols 1 1 deniers tournois {ibid., n** 600). A vrai dire, ce ne sont plus là que des souvenirs de fmcienne monnaie de Beauvais, et Ton peut affirmer que, dès 1990 environ, celle-ci ne fut plus employée dans les transactions.
(^) a' Cartul. du chap. de Beauvaie, tit. 677 : Bibl. de Troussures, Va", p. 118.
Malgré tout, il n'y avait pas encore jusqu'ici de tentative d'usurpation par la royauté sur la juridiction proprement dite de Tévéque. Philippe Auguste ne profita même pas de la vacance du siège épiscopal , après la mort de Philippe de Dreux ^*^ en i a 17, ni du voyage ^^^ en Terre-Sainte de Milon de Nanteuil^^^, élu évéque de Beauvais le 19 décembre de la même année. Pourtant il réussit, au retour de cet évéque, en laaa, h s'affranchir des devoirs de vassalité auxquels il était tenu envers le comte de Beauvais, à cause du comté de Beaumont. Il se racheta de l'hommage en abandonnant les dtmes de vin et de blé qui lui appartenaient à Boran' et le fief de Dubert de Buri dans cette dernière localité (^\
Ce fut saint Louis qui se chargea d'empiéter, le premier, sur la juridiction de l'évéque dans la ville même de Beauvais. Mais je dois auparavant signaler les deux confirmations de la charte communale de 118a, données l'une par Louis VIII en 1 aa& ^^\ et l'autre par Louis IX lui-même ^^\
En 1339^'^), Guérin Verdelay avait été nommé maire de Beauvais et son mandat lui avait été renouvelé pendant deux années consécutives ^^K Mais quand, en laSa, il fallut le remplacer, des dissensions s'élevèrent dans la ville. La commune se trouvait, en effet, partagée en deux partis, qui se disputaient la conduite des affaires : d'un côté, l'aristocratie (mujores)^ dans laquelle les changeurs (^acanifiores) jouaient le rôle le plus considérable, grâce à leur influence commerciale; de l'autre côté, la plèbe ou le commun du peuple [minores) ^^\ Cette division, qui subsista au moins 5o ans encore, amena les plus déplorables effets en 1 a 3a : on
(0 Louvet, U II, p. 365-36 1, rapporte le testament de cet évéque et rioscription qui fut mise sur sou tombeau. — Le deuxième oëcrol. de ia catbédr. de Beauvais (Bibi. de Troossares, Obà. et néerol., p. 57 ) le menttonne ainsi au 9 des nones de novembre :
06. Philippuê bone tnemoriê^ hn^tu ecclsiie êpiicopuê, ^ dédit 5 Ubr, cnuut m hoc etoitatê, de quilmi habemui ad prêtmu U Ub.
10 ioL, etc.
W Ce voyage entrepris presqu^aussitôt après Télection de Milon durait encore en laai, puisque Jean, évéque de Soissons, se qualifiait encore à cette date de vice-^rant de Miion, élu pendant Tabsence de celui-ci.
(Louvet, t. U, p. 363.)
(S) Sur la (amille de cet évéque , voir Louvet , t. H, p. 36a.
W Delisie, n* aaoa. — Cf. charte de Milon et du chapitre, en avril laaa (Arch.
nai., J. i68, n* aS); Tacceptation de ce traité par Milon {ibid., n*^ 39) et par le chapitre {ibid*, n** a a).
^^ Arch. naL, J. 167, Beauvais, n* 1.
(') 9 La commune de Beauvais fut confirmée par saint Louis, comme on te voit par une charte qui est en la Chambre des comptes.»
(Carton n* IV de M. Aux Cousteaux.)
(') Pour les événements qni vont suivre, cf. surtout Louvet, t. II, p. 366-395 ; Le Nam de Tillemoot, Vie de eaint Louie (édiU de la Société de Vhittùire de France), t. II, p. i56- 176, et p. a5i-a59; enfin Giry, Documente, p. 66-81.
(') Hiit, eceïeeiaeL et temporel. , me, de Beanvoie et du Beawaieie : Arch. de Troussures, A, p. 39a.
(*> Enquête de 1 935 : Louvet, t. II , p. 379 ; Giry, Documente, p. 70. Déposition du a* témoin.
ne put s'entendre sur le choix d'un ou de deux maires. Le roi fut averti de cet état de choses, et, pour mettre fin aux dissensions, il envoya conmie maire un étranger (^\ Robert de Murât, originaire de Senlis^^^. C'était Ih une violation flagrante des droits des communiers et de Tévéque. Car les bourgeois, de par leur charte communale ^^\ devaient choisir parmi eux leurs magistrats municipaux; etl'évéque prétendait en outre, en sa qualité de seigneur suzerain de la ville, que ces magistrats devaient lui être présentés pour recevoir de lui leur institution ^*^.
En dépit de cette violation de droits, Robert de Murât réussit pendant quelque temps à se faire respecter dans Beauvais. Il était soutenu par l'aristocratie; mais l'évéque, au moins secrètement, nourrissait une cer* taine animosité contre lui et soutenait ses adversaires ^^K
Le 3i janvier i siSS ^^K la guerre éclata pendant Tabsence de Tévéqi^e, on ne sait sous quel prétexte ^'^\ et les passions contenues jusqu'à ce jour donnèrent libre carrière à toutes les violences. On en vint aux mains dans les rues de la ville; mais l'aristocratie, moins forte par le nombre, eut bientôt le dessous. Robert de Murât et plusieurs des siens réussirent k se retirer dans la maison d'un armurier, d'où ils purent un moment braver la fureur populaire. Mais on brûla la maison voisine , et ils furent obligés de se rendre t^^ Malheureusement pour eux, le peuple ne sut pas garder de modération après sa victoire : il se servit de ses prisonniers comme de trophées de guerre et les promena dans les rues de Beauvais, au milieu de vociférations et de cris de mort. De Murât vit sa tunique déchirée; sa pelisse jusqu'à la ceinture était en lambeaux; ses compagnons tombaient autour de lui morts on blessés. Et la populace de crier : «Murât, Murât, te voilà maintenant notre maire ^^M» Pourtant, le soir même, de Murât
(') Déposition du 3* témoin.
(^) 3* témoin.
(') Art. 1 8 de la charte communale confirmée par Philippe AuguMe en ii8a. Le 3* témoin dit aussi : Cofuuetudo êokbai Bdvaci eue, quod duodeckn parée, burgeneee de Belvaeo, eUgebani duoe de empeie majorée*
(•} 3' témoin.
(*) Namquê MUo, tjuedem urbis epiieopui, ianquam faveret tnmoribue^ in hoc faeto euepeetue habebaito'. (Vincent de Beauvais, Spéculum hietoriale, édîL de Douai, liv. XXX, cb. ]37, cité par Giry, op. cit., p. 68.)
(*) Les affirmations des témoins dans Tenquéte de 1935 ne sont pas toujours très précises et très exactes, surtout pour les dates.
Le système que j^adople est celui qui convient le mieui aux différentes dates données par ces témoins. Cette révolution de Beauvais commença bien le 3t janvier : Raoul, prêtre de Saint-Waast (3* témoin), a là-dessus des souvenirs précis : die lunae antefeetnm ( Atrt- Jteationie), ditril.
(') A mon avis, il y a qudque vraisemblance que ce soient les majorée qui aient les premiers commencé Tattaque : ce sont eux, en effet, qui allèrent trouver Tévéque à son arrivée, parce qu'ils se sentaient coupables. Ils agissaient selon les conseils du maire, Robert de Murât (6* témoin).
(») 6' témoin.
{•) 3* témoin.
finit par s*échappor ^^\ peut-ôtre grâce à une diversion heureuse et à un retour offensif de ses partisans.
Tout pouvoir s'était éclipsé devant cette émeute. Le bailli de Tévéqne fut réduit à envoyer avertir son seigneur dans sa résidence de Bresie. Barthélémy de Fresnoy, chargé de cette mission, rencontra Miion de Nanteuil à moitié chemin et chercha à le détourner de venir à Beauvais sans escorte suffisante. L^évéque n'en continua pas moins sa route et arriva dans la première partie de la nuit^^^. Le soir venu, les passions assouvies s'étaient un peu calmées. Quatre-vingts de ceux qui se sentaient les plus coupables se présentèrent devant Tévéque pour faire amende honorable. Milon leur demanda d'abord de se mettre entièrement à sa discrétion. Saisis de peur, ils prirent immédiatement conseil auprès de Robert de Murât, qui leur fit remarquer qu'ils courraient ainsi grand risque de leur personne. Ils se retirèrent donc, sans que l'évéque ait pu les retenir ^^^ Ce fut une faute de la part de ce dernier; plus tard, on la lui reprochera.
Au milieu de la nuit, on annonça à Milon l'arrivée du roi. Saint Louis était en effet dans les environs de Clermont avec la reine Blanche , sa mère. A la nouvelle de la révolution de Beauvais, il se mit en route pour venir châtier les coupables. L'évéque lui dépêcha immédiatement Barthélémy de Fresnoy et Robert d'Aurigny, son officiai, pour lui demander conseil et lui re{»*ésenter qu'il était prêt k suivre ses bons avis. Saint Louis leur donna pour réponse qu'il punirait lui-même les révoltes.
Le i*' février, il s'instdla à Bresie, dans la maison de l'évéque. Milon, étonné de la prétention royale qui allait directement contre son pouvoir, accourut lui-même trouver Louis IX : t^Je vous supplie, lui ditril, comme votre vassal lige, de ne pas vous entremettre de cette affaire. Je suis prêt à rendre justice d'après vos avis. Qu'un de vos conseillers m'accompagne seulement, il verra si je fais bonne justice. » Mais le roi lui répondit pour la seconde fois : «J'irai à Beauvais, et je vous montrerai comment j'agirai. »
Effectivement, le lendemain, fête de la Purification, le roi entra dans la ville (^) avec des chevaliers et les gens d'un certain nombre de communes qu'il avait convoqués ^^K Les parents des vingt morts et des trente blessés se portèrent aussitôt vers lui et lui adressèrent leurs plaintes ^^K C'est eu vain que l'évéque, accompagné de ses chanoines, alla encore le supplier
^') Ceux qui allèrent trouver Tévéque à son ^'> 6* léoioin.
arrivée se réunirent en conseil avec ce même <*> i", 9*, 3* et 6* témoins.
Murât (6* témoin). (') 3* et 8* témoins.
« «• témoin. W 6* témoin.
de le laisser agir, c'est en vain qu'il lui lut l'acte de Louis VII conBrxnatif de ses droits de juridiction et la bulle de Lucius III ^^\ saint Louis ne voulut rien entendre et prit lui-même entre ses mains la justice de la ville t2).
Sa conduite fut très sévère, et les représailles furent terribles. Il fit d'abord remplir les prisons de l'évéché, puis proclamer son ban dans la ville et ordonner aux bourgeois de s'assembler sur le marché. Quand ils furent tous réunis, quinze cents furent faits prisonniers et enfermés dans la halle ^^\ Le lendemain « d'autres bourgeois furent bannis du royaume ^^\ D'autre part, on démolissait quinze maisons appartenant aux plus coupables ^^^; le maire frappait le premier coup, et les gens des communes amenés par le roi achevaient la destruction (^). La terreur régna ainsi dans Beauvais pendant trois jours (q, 3 et & février).
Le 5 février, avant son départ, saint Louis réclama de l'évéque 8oo livres ^''^ pour droit de gîte des cinq jours qu'il avait été à Bresle et à Beauvais. Cette exigence, venant après la violation de tous les droits épiscopaux, pouvait bien surprendre Miion : il demanda donc une journée pour en conférer avec son chapitre. Pour toute réponse, Louis IX fit saisir tous les biens et revenus de l'évéché dans Beauvais. En partant, il laissa de ses gens pour garder ces biens et ces revenus ^^^
Aussitôt après, il envoya Simon de Poissy avec des chevaliers et des sergents pour occuper la ville; deux sergents royaux, Durand de Sens et Chrétien de Paris, se logèrent dans la maison épiscopale, s'emparèrent de tout le vin, qu'un autre officier royal, Pierre de la Halle, fit vendre, et perçurent tous les revenus de l'évéque. Milon n'eut même plus le droit de rentrer chez lui : toutes les fois qu'il venait à Beauvais, il était obligé de descendre chez le trésorier du chapitre ^^\
Une telle conduite de la part de Louis IX ^^^^ irrita aussitôt contre lui
(') Celte bulle est donnée par Louvet, t. II, p. 990, diaprés le vidimus fait dans le concile de Noyon de ia33. Elle est datée de Velletri, 9 mars 1189 ou 11 83.
W 1" témoin.
(') 6' et 8* témoins. Relation envoyée à Grégoire IX, par Henri de Dreux, archevêque de Reims, le 18 décembre i933.
(Waaters, Charte$ et dipL de Belgique, t. IV, p. i84.) — Le 8' témoin dit : homi^f» eapi, domo» dirui ueque ad mille quingenUu, alioê ebannivit. Il est bien évident que ce texte est fautif: Louvet est, du reste, sujet à de nombreqaes erreqrs; il faut corriger : d&moi dirui,
hùminee capi U9que ad mille quingenloe, alio* ebannivit.
(^) Relation d^Henri de Dreux {loc* cit.).
^•î 9* et 6' témoins,
(•) 6* témoin.
^> 8* témoin. Relation d'Henri de Dreux {lœ, cit.). Louvet fait dire au 8* témoin : ocioginta libras pariiieniium; mais il est évident qne c'est encore là une erreur de lecture de cet auteur.
W 8* témoin.
W 3* témoin.
(10) Tous les torts ne doivent pas être rejetés sur saint Louis, ils doivent aussi porter sur
tous les évéques de la province de Reims. Un concile fut aussitôt convoqué par Tarchevéque Henri de Dreux. Ce concile eut lieu à Noyon et ouvrit sa session le s i février ^^\ Milon de Nanteuil exposa , par la voix de son officiai, tous ses griefs envers le roi, et lut devant les évéques assemblés le diplôme de 1 1 5i et la bulle de Lucius III, q^i furent vidimés séance tenante ^^l On résolut ensuite d'envoyer les évéques de Soissons, de Laon et de Cbàlons demander justice au roi et, dans le cas où ils n'obtiendraient pas satisfaction, faire à Beauvais une enquête sur ce qui s'était passé. Cette enquête eut lieu; des témoins furent entendus de part et d'autre. Simon de Poissy, Pierre de la Halle, Robert de Murât et les pairs de la commune furent même invités à assister à leur audition ^^K
L'enquête terminée fut portée au concile de Laon, le i3 mars suivant ^^^ Trois évéques, ceux de Laon, de Cambrai et d'Arras, furent encore désignés pour réclamer justice du roi ; leur première monition eut lieu le 30 mars^^^
Une troisième réunion eut lieu le jour de l'Ascension; l'archevêque, accompagné de deux évéques, fut, à la suite, trouver saint Louis, mais sans obtenir plus de résultat ^^K
Milon de Nanteuil, pourtant, se lassa de toutes ces démarches inutiles, et il obtint des évéques de la province de Reims d'interdire leurs églises; il commença lui-même par jeter l'interdit dans son diocèse ^'^K Le chapitre de la cathédrale le soutenait dans ses revendications; aussi il ne se*refusa pas à accepter cette mesure de rigueur (i3 juin)^^^ Simon de Poissy et les gens du roi furent sommés, pendant trois jours consécutifs, de quitter la ville; sur leur refus, ils furent excommuniés. Le maire et les pairs furent aussi séparés de la communion des fidèles '^^
Les autres évéques temporisèrent encore : un quatrième concile, réuni à Senlis, avait déclaré que si le roi, avant les vendanges, ne rétablissait pas dans ses droits l'évéque de Beauvais, toute la province serait mise en
son entourage. La reine Blanche avait sans doate trouvé dans cette affaire im bonne occasion de se venger de Milon de Nanleiiil , qui , a^il faut en croire la chronique anonyme dite Chronique de Reimê (Hiêtorienê de France, t XXII, p. doâ-3o6), aurait répandu des bruita injarieuz pour Thonneur de la reine.
(I) i" et 8* témoins. Relation d'Henri de Dreux : Martène, Thêtaunu .twv, anecdoL, t. IV, col. i8i.
i') Ce sont ces vidimus que Louvet a donnés, t. II, p. 388 à 991.
(S) i*' et 8* témoins. Relation d'Henri do Dreux.
<*} Relation d'Henri de Dreui : Martène, loc. du, col. 181.
<^) Relation d'Henri de Dreux : Wauters, QuvrU et dipL de la Belgique, t. IV, p. 168.
<*) Martène, ibid», col. 181 et 183.
(') 6* témoin.
W Louvet, t. II, p. 878; Varîn, Arch, adminiit, de Reime, collection des Documenté inédite de Vhietoire de France, t. I, p. 56 A.
^•) 3* témoin.
interdit; des démarches furent encore faites dans le sens de la conciliation par le concile tout entier, mais toujours inutilement ^^^ Au concile de Saint-Quentin (3-i i septembre), on étendit le délai à laisser au roi jusqu'au 8 novembre ^^^ mais en même temps des messagers furent envoyés à Rome pour avertir le pape des malheurs de Véf^e de Beauvais^^^ et chaque évéque s'engagea à se rendre lui-même auprès de Grégoire IX, quand l'archevêque le demanderait^^).
Quelques semaines^ se passèrent encore dans les négociations, malgré l'impatience de Milon de Nanteuil et le zèle de son métropolitain. Mais, le 1 3 novembre ,' après de nouvelles objurgations inutiles faites à Beaumont par l'archevêqiie et les évéques de Soissons, Ghâlons, Senlis et Cambrai, Henri de Dreux envoya à ses suffragants, de par le pouvoir qu'ils lui en avaient laissé à leur dernière réunion, l'ordre de jeter l'interdit dans leurs diocèses à partir du s 3 novembre'^). Tous obéirent, excepté l'évéque de Noyon^^). Mais alors les chapitres des cathédrales intervinrent dans la querelle. Us refusèrent dans plusieurs endroits, conoume à Laon et à Amiens ^'^\ de reconnaître l'autorité d'un concile où ils n'avaient pas été convoqués, et de consentir à l'interdit ^^^ Par sa conduite et son attitude, le chapitre de Laon obtint même une lettre de félicitations de Louis IX (^). A Senlis, le mandement de l'archevêque fut bien lu dans la cathédrale en présence du peuple assemblé, mais le chapitre de la cathédrale et celui de la collégiale de Saint-Frambourg n'en observèrent pas les prescriptions; si bien qu'au bout de quelques jours, devant la résistance de son clergé, Tévêque fut lui-même obligé de retirer l'interdit ^^°).
La lassitude, du reste, était un peu générale chez les adversaires du roi , excepté cependant chez l'évéque de Beauvais et son métropolitain. Le 1 8 décembre , l'archevêque réunissait de nouveau ses suffragants à Saint- Quentin, daqs l'espoir de faire porter un blâme contre l'évéque de Noyon; mais les dispositions étaient changées. Milon s'en aperçut immédiatement et en appela au saint-père, pour que l'interdit ne f&t pas levé dans la province de Reims avant que satisfaction ne lui ait été donnée. Mais aussitôt
(') Martène, loc, ctï., col. 189. ("^ Le 1" témoin dit qu'il croit qae i'inter-
^') Id., ilnd,, coL 189, i83. dit fut seulement observé dans les diocèses de
(^) Mariot, MétropoL Rementii historia, Laon et de Soissons. Dans le diocèse de Laon,
t. II, p. 5 16. il faut encore remarquer que les chanoines
(^) Id. , ibid. de la cathédrale ne voulurent pas s^y sou-
(^) i"et 8* témoins. Relation d'Henri de mettre.
Dreux : Martène, i^ûi.^ col. i83, iSA. <'î Giry, Documenté, p. 69.
<*î Relation d*Henri de Dreux. t"J g* témoin , Jean , prêtre de Saint-Pierre ,
^^) 8* témoin. doyen de la chrétienté de Senlis.
après lui, l'ëvéque de Ghâlons, en son propre nom et au nom des évéqucs de Senlis, d'Arras et d'Amiens, en appela aussi au pape pour faire cesser cet état de choses. L'archevêque de Reims fut obligé d'accéder à leurs désirs et de rendre la province au culte public; mais, le même jour, il écrivit au pape pour lui demander de subvenir aux nécessités de l'église de Beauvaîs '^\
La cause de Milon de Nanteuil était donc momentanément abandonnée par les suQragants de Reims; ce fut le moment choisi par Grégoire IX pour intervenir lui-même directement. Le 6 avril iîi3&, il demanda à Louis IX ^^) et à la reine Blanche ^^^ de rendre la paix à l'église de Beauvaîs. Ses lettres, très habiles dans la forme, n'étaient qu'un long panégyrique des ancêtres de Louis IX et de leur affection pour les choses de Dieu. Sa propre bienveillance pour le roi, disait-ii, et son désir de paix et de concorde l'avaient seuls empêché de remettre eu interdit la province de Reims, comme il en avait été instamment supplié. Il envoya en même temps son chapelain, Pierre de Golmedi, prévôt de Sfii|itr-Omer, pour servir de médiateur entre saint Louis et Milon. Mais jusqu'ici le roi ne cédait pas, et le diocèse de Beau vais restait toujours privé du culte public. Grégoire IX, par l'intermédiaire de Pierre de Golmedi, et dans son désir de conciliation, persuada à Milon d'enlever l'interdit, en lui promettant de le remettre sans aucune difficulté, si satisfaction ne lui était pas accordée (s6 juillet) ^'^^ C'était là sans doute une politique contraire aux vues de l'évéque de Beauvais, car celui-ci se mit immédiatement en voyage pour aller conférer de vive voix avec le pape; la mort l'arrêta àGamerino, dans la Marche d'Ancône (6 septembre) ^^^
Son successeur fut Geoffroi de Glermont pu de Nesle ^^\ qui continua la lutte engagée contre le roi. 11 commença par remettre l'interdit dans son diocèse (juin lâSS)^^); puis il re6t le voyage que n'avait pu achever Milon de Nanteuil. Pendant ce temps, Henri de Dreux reprenait en main, avec ses suffragants, la cause de Tévêque de Beauvais. De nouveaux conciles furent assemblés à Saint^Quentin (aS juillet), àGompiègne (5 aoi\t) et à Laon^®^
(*) Ce9i la relation d^Benri de Oraux à (*) Voirfionobituaire:Lauvet, I. [I,p.d77.
Grégoire IX, que j*ai déjà dtée plusieun fois. t^) Fila de Raoul de Glennoot, conoëtable
— Gf. Martèoe, op. cU,, col. i84. de France. Gonsacré éréque de Beaovaia le
(') Potthaat, n' 9689. a5 décembre mdh : Id., ibid.
t»' Ibid., n» 9440. (') Id., Und., p. 378; Varin, op. cil., t. I,
(^} Louyet,t.II,p.376;PoUha8t,n''9â96. p. 586.
Celle leltre est adressée â Milon et non à <*) Le Nain do Tillemonl, op, ciu, t. II,
révéqnc Gcoflroi, comme Icprélend Polihast. p. 9 5 a.
Les ëvéques de Laon , d'Ârras et de Cambrai furent encore députés vers le roî.
Mais une telle agitation finit par inquiéter les barons du royaume. Dans une réunion qui eut lieu à Saint-Denis (septembre), ceux-ci protestèrent contre ce qu'ils appelaient l't^ audace '^ des évéques qui ne voulaient pas, au temporel, reconnaître la juridiction du roi, et s'en plaignirent à Grégoire IX (^^ Une nouvelle procédure semble dès lors avoir commencé, et une seconde enquête eut lieu, au commencement d'octobre isSS, sur les troubles de janvier-février laSS ; c'est cette enquête que nous possédons aujourd'hui et par laquelle nous sommes instruits de la plupart des faits de cette révolution ^^\
De leur côté, les évêques de la province de Reims, réunis à Senlis (novembre), excommunièrent tous ceux qui détenaient les biens des églises et prièrent le roi de confirmer ce décret ^^^ Le roi refusa. L'interdit fut remis dans toute la province, à l'exception cependant des diocèses de Laon et de Noyon^*\ Pierre de Golmedi voulut, à son tour, remplir le rôle de médiateur, mais Louis IX lui défendit expressément de s'occuper en quoi que ce soit de la commune de Beauvais et du temporel de l'évêché ( décembre) ^*^
Le pape rentra lui-même en scène , en se posant cette fois catégoriquement contre le roi. Il approuva l'interdit jeté sur la province de Reims, blâma les évêques de Laon et de Noyon de ne pas l'avoir observé et ordonna à saint Louis de satisfaire à l'église de Beauvais ^^K Son intervention fut très active ^'^; cependant elle ne réussit pas à terminer les différends avant la mort de Geoffroi de Glermont (août is36). Pendant un an, le siège épiscopal de Beauvais fut vacant ^^^ Robert de Gressonsac, doyen du chapitre, fut enfin élevé à ce siège. G'est lui qui eut l'honneur et la joie de rendre la paix à son diocèse; on ne sait malheureusement à quel moment ni à quelles conditions. La fermeté que Louis IX avait montrée jus-
<') Varin, 1. 1, p. 59t.
(^) Il est impossible de savoir par quelle juridiction les témoins ont été entendus. Presque tous sont favorables à la cause de Tévèque ; un seul , le sous-chantre Bernard Tdonne raifK>n au roi et trouve que Tév^ue de Beauvais (Mait coupable par défaut*
(^) Le Nain de Tillemont, loe, cit,
^^) Raynaldi, Ann, eecletianùci , an. i336, art. 37.
t5) Arch. nat. , J. 1 67, n' 3 , JJ. 3 1 , n" 67 ; Wauters, op. cit., t. IV, p. 339.
^*> Raynaldi, loe. eiL^ an. ia36, art. 37.
<^) Id. , ibid» ; Le Nain de Tillemonl , loe. cit.
(*) Cf. Le Nain de TillemonL Le roi jouit du temporel de Tévéché depuis le a À août 1936 jusqu*au même jour 1937. Pendant ce temps, Grégfiire IX continua sa campagne en faveur de Téglise. Il ordonna à son pénitencier, Guillaume, de TOrdre des frères prêcheurs, de sVnlremetlre encore entre le roi et Kéglise de Beauvais, a^ septembre i936 (Polthast, n" 109/16); il écrivit au roi de réparer ses torU (u" 109/17 ); etc.
qu'ici fait cependant soupçonner que ce fut l'évêque qui plia devant lui, pour rentrer en possession de Tintëgralité de ses revenus. La réconciliation eut lieu après le q6 mai iâ38, car, ce jour-lè, Grégoire IX mandait à saint Louis qu'il avait fait rouvrir les églises du Beauvaisis, en attendant la fin des différends ^^^; et avant le mois de juin i s A8, date à laquelle les droits de gîte du roi furent fixés pour l'avenir, le roi s'engagea à ne prendre que loo livres par an pour ses droits de gite à Bresle et à Beauvais et Qoo livres au plus les années où il viendrait dans l'un ou l'autre de ces endroits ^^\
La réconciliation semble avoir été complète, car Robert de Gressonsac partit, immédiatement après, à la croisade entreprise par saint Louis ^')* On ne sait trop ce qu'il advint des bourgeois faits prisonniers en ia33. Vincent de Beauvais ^^^ dit qu'ils ne furent délivrés qu'en payant de grandes sommes d'argent; mais nous ignorons à quel moment ils le furent.
Gette affaire, malheureuse en tous points pour l'évêque et les bourgeois de Beauvais, avait beaucoup contribué à l'accroissement du pouvoir royal dans la ville. Les moyens avaient été violents, mais ils réussirent. Le roi fut dès lors reconnu sans conteste comme le souverain mattre et le souverain juge; sa volonté fut maintenant respectée dans toutes ses exigences, et c'est à lui que, pour les moindres difficultés et les moindres conflits de juridiction, les parties adverses prirent l'habitude de s'adresser ^^^ Ges conflits de juridiction étaient chose fréquente; aussi, depuis cette époque, le paiiement eut-il à juger presque continuellement des différends qui s'élevaient dans la ville de Beauvais. Tous ces procès, par malheur, ne faisaient qu'échauffer les haines et entretenir la discorde, et un jour vint que la raison fut impuissante à retenir les passions et que la lutte à main armée recommença.
Ge fut sous Guillaume des Grez^^^ que se produisit un nouveau soulèvement populaire^''); cette fois, il fut dirigé contre l'évêque lui-même. La cause de ces troubles nous échappe encore, mais, pour la première fois, les communiers agirent avec une extrême violence contre leur suzerain (i â66iq68).
t») PoUhatJt, n" 10607. ^*^ ^ Nain de Tillemonl, foc. eu.; Giry,
<*) Louvet, l. II, p. 39/1. Documenté, p. 68.
^^ Robert mounit pendant cette croisade, (*) Successeur de Robert de Gressonsac. Il
en 1 9^8, à file de Chypre. mourut en février 1967.
(*) Pour les procès de la commune depuis ^^^ Aucun des nombreux historiens de Beau-
1953 jusqu^en 1 967, qui n^ont pas d'intérêt vais n'a signalé cette nouvelle émeute; un seul
immédiat pour mon sujet, voir Le Nain de document en fait mention avec un certain
Tiilemont, t. II, p. 959-969. nombro de détails: Pièce justif., n* XXIII.
Ils commencèrent par s'assurer des fortifications de la ville. Des ouvriers de Tévéque travaillaient aux murs de la cité et du bourg; ils furent expulsés. Deux sergents de Guillaume des Grez furent faits prisonniers. Mais la commune ne possédait pas de prison ; les bourgeois en établirent une dans la cité, au beau milieu du territoire soumis h l'évéque et au chapitre. C'étaient là les préludes de la lutte. Bientôt les maisons des gens de l'évéque furent pillées, et les habitants de Beauvais furent contraints d'expulser leurs fils, si ces derniers ne voulaient pas jurer la commune.
Les séditieux se réunirent ensuite en assemblée secrète et prirent diverses résolutions qui devaient aggraver encore la situation : plus d'aumônes ou d'offrandes aux prêtres pour les services religieux, plus d'obéissance à Guillaume et à ses officiers, l'insurrection aux cris de : Commune! Commune! si l'on arrêtait un bourgeois, plus de relations commerciales avec les clercs et les fieffés de l'évéque.
Guillaume des Grez, son bailli et ses vassaux furent chassés de ia ville, et les portes fermées derrière eux. L'insurrection triomphait : qu'importait alors aux bourgeois, si l'interdit était jeté sur la ville ^')? Us étaient beaucoup plus préoccupés de se fortifier dans Beauvais et d'interdire l'accès de la ville aux partisans de l'évoque. Aussi les portes restèrent closes nuit et jour; des balistes et autres gens armés veillèrent sur les murs et en défendirent l'approche. En même temps, les chanoines n'étaient guère mieux respectés dans leurs propriétés, les maisons des clercs étaient pillées; un sergent du chapitre fut même mis en prison.
Le succès des communiera fut court. Guillaume des Grez rentra bientôt dans sa ville épiscopale et commença l'instruction du procès contre les bourgeois, tout en maintenant l'interdit. Mais on lui annonça l'approche du roi. L'évéque eut peur que les fâcheuses complications de i a 33 ne réapparussent; pour se rendre le roi plus favorable ^^^ et l'empêcher de s'entremettre encore de sa querelle avec la commune , il fit lever l'interdit pour toute la durée du séjour de Louis IX à Beauvais ^'^ Je ne sais si l'interdiction des offices divins fut prononcée de nouveau après le départ du roi; toujours est-il que le procès continua d'être instruit devant le tribunal de l'évéque. Le jugement fut rendu le 9 mars 1 a 68, sous le successeur de Guillaume des Grez, Rainaud de NanteuiU^^ Les maires et les pairs de la
t^) LcUres de non préjudice an chapitre ^'^ Louvet, l. I,p. 989.
pour riuterdit jeté contre la cornmane, 17 mare ^^^ Grêlait le fils de Philippe de Nanteuil;
1 a66 : Louvet, t. II , p. àSS. il fut chanoine et chantre de Téf^lisc cathédrale
^*) CredenteB quod ex hoc dominum refrtm in de Beauvais, enGn évéque de Beauvais depuis
jiirenottrofavorabiliaremelbenigmoremhabea' le 9/^ février 1967 ju^qu^an 97 septembre
mut. 1983.
commune, outre l'amende qui leur fut imposée, outre les cautions qui furent exigées d'eux, durent faire réparation solennelle et s'humilier devant l'évêque.
Les droits et les devoirs de chaque juridiction de la ville de Beauvais étaient si peu déterminés, que les occasions de procès et de lutte à main armée étaient fréquentes. Ainsi Rainaud de Nanteuil ne put achever sans difficulté son épiscopat. En 1378, il prétendit déposséder le maire et les pairs du droit dont ils jouissaient d'établir des gardes et des sentinelles aux portes et sur les fortifications de la ville; mais il rencontra une vive résistance de la part des communiers. II lança contre eux son arme habituelle, l'interdit (*^; mais ce moyen ne réussit pas à ramener la concorde. Des complications surgirent sur des points de juridiction : la commune et Tévéque ne purent venir à bout de s'entendre. Enfin, au bout de deux ans, peut-être sur la demande des parties, Philippe le Hardi envoya h Beauvais, pour arbitres de la querelle, le légat du pape, Simon de Brion^^\ le chevalier Ansout d'Offemont et Thibaut de Ponci, chantre de Reims et clerc du roi. Le résultat de cette médiation fut la grande composition, qui régla la plupart des points litigieux ^^\
Les rapports de l'évêque et des bourgeois étant ainsi fixés d'une manière plus précise ; il fallut à la suite déterminer les droits du roi dans la ville. On y arriva après une enquête assez longue, dans laquelle le maire et les pairs de la municipalité furent entendus. Ces magistrats, pour se soustraire autant qu'il leur était possible à la domination de l'évêque, prirent le parti du roi et soutinrent que c'était à lui et à son parlement qu'il appartenait de juger le corps de la commune dans tous les cas qui intéressaient la commune elle-même. Enfin, après l'examen des chartes et des privilèges, il fut décidé par le parlement, qui était dans cette affaire juge et partie, que l'évêque devait jouir des droits de juridiction sur toute la commune et chacun de ses membres, pour ce qui était des obligations, contrats, conventions et délits; au contraire, les libertés et privilèges des bourgeois et les droits de toute la commune étaient de la compétence de la cour du roi (août 1281)^*^.
C'était engager à porter devant le parlement tous les conflits de juridiction; aussi les bourgeois n'y manquèrent pas. Mais ce n'est pas à dire
(>) Loavet, t. I, p. 989. de Sainte-Cécile. Il possédait deax bënëGces
(*) Simon de Brîon, né à Mon^pensier, en dans les éf^lises de Tours et de Rouen. (Her-
Touraine. Le pape Urbain IV Tavait connu à mant, ms.,liv. VII, ch. 11.) raniverailé de Bologne ; il se Tattacha et finît (') Pièce justif. , n** XXV.
par rélever à la dignité de cardinal, du titre (*) Giry, Documents, p. ia5.
qu'ils se conteDtèrent toujours de ces voies légales pour obtenir justice. Une révolution, dont la violence rappela l'émeute de isSS, vint encore, au commencement du xiv'' siècle, apporter le trouble et la désolation dans Beauvais.
La sédition éclata dans les premiers jours de juin 1 3o5 ^^\ à l'occasion d'une augmentation de droits que les meuniers de l'évéque, alors Simon de Nesle(^\ voulaient exiger des bourgeois. Les communiers étaient en effet tenus, comme sujets de l'évéque, d'aller moudre leur grain dans les moulins de leur seigneur et de faire cuire leur pain dans ses fours. C'était le devoir de banalité exigé partout des vassaux par les suzerains.
Ce grief, s'ajoutant sans doute à d'autres mécontentements, fut l'étincelle qui ralluma dans Beauvais la guerre civile. Les magistrats de la commune publièrent d'abord que personne ne serait plus obligé d'aller aux moulins et aux fours banaux, que chacun, selon son bon plaisir, pourrait poser des planches sur le Thérain et construire des ponts sur la rivière ^'^.
Simon de Nesle et ses gens tentèrent de résister à ce qu'ils devaient appeler l'insolence des bourgeois; mais aussitôt des barricades furent élevées dans les rues et aux portes de la ville (^). En même temps, la cloche de la commune se fit entendre : c'étaient les magistrats qui faisaient réunir les communiers.
Au sortir de ce conciliabule, ou la révolte armée fut décidée, les uns bandèrent leurs arcs et leurs arbalètes, d'autres prirent le glaive en main et se mirent le bouclier au poing; ceux qui ne possédaient pas d'armes se munirent seulement de bâtons et de pierres ^^). Tous marchèrent, ainsi équipés, contre la demeure de l'évéque. Mais la résistance fut vive de la part des gens de Simon de Nesle, commandés par son bailli. Ceux-ci tuèrent et blessèrent un grand nombre d'assaillants; ils les repoussèrent même assez loin pour piller eux-mêmes et enlever les biens des communiers et pour brûler leurs maisons ^^\
(^) Circafestum Pmleeoste$, charte de Si- ('> Arrêt du parlement du 16 juin i3o6 :
mon de NeaJe adressée aui reli^eux de Saint- Giry, op, cit., p. i65. — Sentence arbitrale
Lucien : Louvet, t. II, p. 6 9/1. — Circa du a 8 octobre i3o6 :t6ù2.,p. 169.
Pentecoêten: Jean de Saint- Victor, Memoriale (*) Nomination d^arbitres en date du 370c-
hiêtoriartim, cité par M. Giry, Documenti, tobre i3o6 : Louvet, t. II, p. 809. — Sen-
p. i6a. — Or la Pentecôte, en i3o5, tomba tence arbitrale en date du 98 octobre i3o6,
le 6 juin. déjà citée.
(*) Simon de Glermont ou de Nesle, fils (^) Réquisitoire de Tévéque contre la com-
de Simon de Glermont, seigneur de Nesle, et mune : Louvet, i&ùl., p. hSi\ Giry, ibid.,
frère de Raoul de Glermont, connétable de p. i63, note 1.
France, succéda sur le siège de Beauvais à ^^' Appel au pape parla commune : Lou-
Thibaut de Nanteuil, en i3oo. Il mourut le vet, ibid., p. à^i. — Sentence arbitrale du
31 décembre i3ia. 98 octobre i3o6, déjà citée.
Cependant les bourgeois parvinrent, malgré cette résistance, à s*emparer du palais épiscopal. Une partie fut livrée aux flammes : peut-être euton recours à ce moyen extrême pour vaincre définitivement les gens de Tévéque et les chasser de la place. Quant au reste de l'habitation de Simon de Nesle, le peuple s'y précipita pour le mettre au pillage, forcer les serrures, rompre les portes et fenêtres, briser les meubles, s'emparer de tous les vivres et défoncer les tonneaux de vin^^). C'était là que se trouvaient aussi les prisons épiscopales : un des premiers soins des bourgeois, maîtres de la place, fut d'en forcer les portes, de délivrer les prisonniers, tant clercs que laïcs (^), et de détruire complètement ces prisons. Deux chapelles faisaient partie du corps des bâtiments formant la demeure épiscopale; elles ne furent pas plus respectées, et c'est là un des signes caractéristiques de cette émeute : cette révolution n'était pas seulement dirigée contre le seigneur temporel, mais aussi contre l'évêque de Beauvais. Tout fut brisé et saccagé dans ces deux chapelles : des portes, des fenêtres, des ferrures et des vitraux, il ne resta rien; les calices, les livres sacrés et tous les ornements du culte furent volés et emportés. Plusieurs personnes mêmes, de la lie du peuple» poussèrent l'impiété jusqu'à souiller d'immondices le lieu saint ^^^
Quand il ne resta plus rien à détruire et à profaner, les bourgeois se portèrent contre la tour et le château , situés derrière le manoir épiscopal et faisant partie du corps des fortifications de la ville. Cette tour et ce château étaient aussi défendus par les gens de l'évêque; mais l'acharnement des insurgés renversa tous les obstacles. Plusieurs des soldats de Simon de Nesle furent massacrés; la tour et le château furent détruits de fond en comble et rasés ^*^
Simon de Nesle était donc expulsé de Beauvais, lui et ses gens. Il s'occupa inunédiatement des moyens de rentrer en possession de sa ville épiscopale^ ce qu'il ne paraissait devoir effectuer qu'avec de grandes difficultés. Il se pressa d'autant plus, qu'aussitôt que le bruit de cette révolution populaire se fut répandu, le roi Philippe le Bel envoya pour faire une enquête. Dès le 12 juin^*^ Milon de Noyers, maréchal de France ^^^ et Jean de
(1) LMvécpie estima sa perte à 9,000 livres. ^^^ Réquisitoire de TéTéque, déjà dtë; acte
{Ute. cit.) de nomination d*arbitres et sentence arbitrale
(*) Et il est à remarquer que ces prison- du 98 octobre i3o6, déjà cités, niers n'étaient pas renfermés pour ce que ^^^ Ibid,
nous appellerions aujourd'hui des causes po- ^^^ A vigilia TWmVafit.
iitiques : c'étaient des meurtriers, des faus- (<') Compoluë domini Milonit de Noeriiâ , ma-
saires, des individus coupables de rapt, etc. rtnealU Franciaê,(mnoî3o5.(HiaU de France,
(Réquisitoire de Tévéque, déjà dlé.) t. XXII, p. 768.)
Bbadvais. (j
IHMIIIKHII SATIOUALK.
Montigay ^^^ se meltaient en route pour venir a Beauvais. LMvéque craignit une nouvelle usurpation de juridiction de la part du pouvoir royal. 11 fit appel à ses vassaux , aux chevaliers de son comté. Jean de Ronceval et Jean de Songeons ^^^ furent les plus ardents à le secourir et méritèrent ainsi la haine des bourgeois (^). Nombre de gens armés firent le siège de Beauvais : les maisons qui se trouvaient en dehors de l'enceinte fortifiée ^^^ furent brûlées; elles appartenaient presque toutes aux bourgeois, mais quelques* unes étaient la propriété des chanoines; elles ne furent pas davantage respectées ^^K Les communiers qui s'exposèrent hors des murs furent faits prisonniers. Le cours même de la rivière fut détourné , et le Thérain ne coula plus dans Beauvais ^^\
En même temps , Simon de Nesle , appelé « par risée Simon le devestu ^"^^ », eut recours aux armes spirituelles et excommunia tous les bourgeois qui s'étaient rendus coupables de violences et de sacrilèges. Le 8 juillet, il fit assigner par-devant lui, à Saint-Just, le maire, les pairs, les conseillers et toute la commune. Il leur ordonnait de comparaître à son tribunal le samedi avant la Madeleine, c'est-à-dire le 16 juillet ^^^ Mais cet ordre ne fut signifié aux magistrats que le jour même où ils devaient se rendre à Saint-Just, ce distant de la ville de six lieues ^^^ 77. Ils protestèrent contre la conduite de l'évéque; ils lui reprochèrent les violences et les oppressions dont ils avaient été victimes, et profitèrent du vice de forme de leur assignation pour jeter appel au pape de tous leurs griefs ^^®^. Remarquons ici
(*) CompotUM baiUivorum. Partes inquesta^ rum, (HitL de France, t. XXII, p. 767.)
'■*^ Sentence arbitrale Ju 98 octobre i3o6.
^^) Aussi révéque eut-il soin de les comprendre dans Tamnistie qui fat accordée à tous ceux qui avaient combattu pour lui.
t*J Domos ecrum ( burgen8ium)foranea$ eombuxerunt. (Arrêt du parlement du 16 juin i3o6, déjà cité.) — La continuation de la chronique de Guillaume de Nangis, la continuation de Gérard du Frachet et le Memoriale hiitoriarwn de Jean de Saint- Victor (Giry, ibid,, p. 161 et 16a) disent que tout le Mubiir6t«»i fut livré aux flammes. Si cW vrai, une grande partie de la ville , celle où habitaient presque tous les bourgeois, aurait été brûlée. Mais ces auteurs ne prennent-ils pas le suburhium pour ces faubouiigs de peu d'importance qui s'étaient formés en dehors de la cité et du bourg? C'est d'autant plus probable que, dès les premières années du xiu" siècle,
la seconde enceinte fortifiée, comprenant la cilé et le boui^, était déjà commencée.
(^) Le chapitre s'en plaignit et réclama une indemnité de i,5oo livres parisis, plus une rente de i3 livres; mais, par suite d'un compromis qui eut lieu le 8 août 1 3 1 9 , l'évéque n!accorda que 600 livres parisis. (Louvet, t. II, p. 5ai.)
(*) Arrêt du parlement du 16 juiu i3o6.
C7) Louvet, t. II, p. hSo.
^■^ Id., ibid., L II, p. /i 81 et suiv. — Giry, op, cit., p. i63, note 1.
î») Louvet, t6îW., p. 488.
(*^) Id., ibid,, p. kgi. — L'évéque avait ordonné à la commune de comparaître devant lui le samedi avant la Madeleine, 16 juillet. Mais l'appel interjeté par les bourgeois le jour où ils devaient se rendre à Saînt-Just est daté du j 9 par Louvet. 11 y a là certainement une erreur de date qui doit provenir d'une erreur de lecture faite par cet auteur, qui,
que les bourgeois eux-mêmes cherchèrent dans cette aiïairc à écarter toute ingérence royale et préférèrent s'en remettre au saint-siège pour la décision de leurs différends, plutôt qu'au parlement du roi.
Le 16 juillet, Tévéque attendit donc vainement la commune à son trihunal. Aussi il mit immédiatement en interdit cde maire, les pairs, les conseillers, toute la cité et le bourg, et toute la commune de Beauvaisi}, et signifia cet interdit aux abbés des monastères de Saint-Lucien, de Saint- Quentin, de Saint-Symphorien , à l'abbesse de Pentemont, aux chapitres et collèges religieux de Beauvais, et à tous les prêtres, curés, etc., de la ville^^^ Mais, parmi ces abbayes, celle de Saint-Lucien était plus favorable au parti de la commune qu'à celui de l'évéque. Elle voyait en effet son territoire violé, ses biens dévastés et ses maisons brAlées par les soldats de Simon de Nesle dans leurs attaques contre la ville. C'était de Saint- Lucien qu'étaient partis la protestation des magistrats municipaux contre les violences de l'évéque et leur appel au saint-siège (^. Aussi Simon de Nesle essaya de se rallier le plus t6t possible les moines de cette abbaye, en déclarant qu'il n'entendait en rien préjudicier à leurs droits, prérogatives et juridictions (â3 juillet) ^'^
Cependant les officiers du roi tenaient toujours le souverain au courant de ce qui se passait à Beauvais. Philippe le Bel laissa d'abord les deux partis se combattre et ne voulut pas intervenir directement tant que le succès de la lutte fut incertain. Mais quand il apprit que Tévéque tentait d'affamer sa ville, en défendant aux villages voisins d'approvisionner les bourgeois de Beauvais, il mit en avant ses propres droits de juridiction sur la commune. 11 reprocha même à Simon de Nesle, reproche singulier dans la bouche de l'adversaire de Boniface 111 , de ne pas respecter l'appel adressé au pape par les magistrats, et lui ordonna de cesser les hostilités et de réparer les dommages causés par lui (5 septembre). Cet ordre fut communiqué au bailli de Senlis, qui fut chargé de veillera son exécution (8 septembre) t*^.
Le calme ne put se rétablir aussi vite que le roi le demandait. La lutte reprit encore malgré les ordres de Philippe le Bel. Simon de Nesle, qui
d^aîlieurs, fait un assez grand nombre de fautes est-elle anssi sûre? Le texte original n*aurait-il
semblables (j'ai déjà eu Toccasion d*en relever pas porté die XVFf Le\ n'aurait«il pas pu
quelques-unes précédemment). Il est peu pro- être mal formé, se confondre avec fl? babie qu'il se soit trompé pour la première <*) Louvet, op, cit., p. /i88.
date et qu'il ait mal lu le samedi avant la (^} Acta faerunt haec in abbalia sancli Lu-
Madcleine (ad diem Sabhathi ante fittum 6. riani prope Behacum. Mariae Magdaltnoê); mais la lecture du mot ^'^ Louvet, ihid.f p. /19/i.
duodecima (qui devait cire écrit ainsi : XII") f*^ Gîry, op, eit,, p. iGs.
était rentré h fieauvais, fut de nouveau chassé; les bourgeois envahirent une seconde fois son manoir, en incendièrent les portes et brûlèrent plu* sieurs maisons (^). Mais le bailli royal mît 6n aux hostilités par un acte de vigueur : il s'empara du maire, Jean de Moliens, du bailli et de quelques autres officiers de l'évéque; puis il mit en la main du roi les biens et la justice des deux adversaires.
Cette immixtion, que les deux partis avaient voulu empêcher jusqu'ici, eut pour premier résultat de les rapprocher. Le 3 novembre, la commune nomma ses procureurs, Jean de Gaillon, Guillaume Maréchal et Thibaut le Mélien , et les délégua auprès de Simon de Nesle. Une première transaction eut lieu à Saint-Just près de Lyon, le 8 décembre suivant. Les procureurs de la commune se soumirent à l'amende que l'évéque voudrait leur infliger, demandèrent la levée de l'interdit, renoncèrent à tout appel, même au saint-siège, et promirent, sous peine de io,ooo livres tournois, de faire ratifier par l'assemblée entière des bourgeois les conventions qui allaient être prises. L'évéque leva l'interdit et délia le maire, les pairs, les jurés, les conseillers et les bourgeois de la commune de la sentence d'excommunication qu'il avait prononcée contre eux. Quant à l'amende qu'il était en droit de leur réclamer, il promit de ne pas la taxer sans prendre auparavant conseil du roi ^'^K
Le parlement, de son côté, se prévalant de la d^obéissance aux ordres royaux, continuait l'instruction de l'affaire et dirigeait son enquête tant sur les méfaits des bourgeois que sur ceux de l'évéque. Le lo avril i3o6, la commune fut d'abord condamnée à une amende de i o,ooo livres envers le roi^'); c'est à ce prix qu'on lui fit rendre tous les droits et les biens qui avaient été mis en séquestre. Jean de Moliens, qui prouva avoir été élu maire malgré lui , fut également remis en liberté ^'^\
Le i6 juin suivant, le parlement rendit sa sentence contre l'évéque, qui dut, lui aussi, consigner une amende. Ses officiers et son bailli lui furent rendus, et il recouvra en même temps ses droits de justice, mais à la condition de ne pas faire acte de procédure contre la commune. Le maire et les pairs demandaient encore au parlement de le condamner à leur faire réparation de ses torts. L'affaire fut ajournée au rôle du bailliage de Senlis au prochain parlement ^^^
C'était une menace pour Simon de Nesle; mais Philippe le Bel ne ré-
(*) Arrél du parlemenl du 1 6 juin i3o6, mentionné dans Tarrét du i6 juin i3o6,
déjà cité. rendu contre Pévéque.
(*) Louvei, op. cil. ^ p. /198. (*) Arrêt du 16 juin iSoG.
^^' Giry, op. cit., p. i64. — Cet arrêt est ^*J Giry, op. cit., p. i65.
sisia pas à l'offre de 6,000 livres parisis et s'engagea à faire cesser toute action contre l'évéque ou ses gens (18 juin) (^).
L'ingérence royale étant ainsi écartée, Simon de Nesle et la commune finirent par s'en remettre à des arbitres (ay octobre). Guillaume Bonnet, trésorier d'Angers, et Guillaume de Marcilly, chevalier et conseiller du roi, qui avaient été envoyés par Philippe le Bel pour assister l'évéque ^^^ furent choisis pour vider tous les différends ^^^. Leur sentence fut rendue le lendemain même, fête de Saint-Simon et de Saint-Jude ^^^ Elle fut toute défavorable aux bourgeois, qui n'avaient sans doute pu trouver assez d'argent pour rivaliser avec l'évéque et se concilier leurs juges.
Le maire» les -pairs et les jurés, devant les arb'^es choisis et devant toute la commune assemblée, durent fléchir le genou, joindre les mains, implorer leur pardon de l'évéque et lui promettre le payement d'une amende* Il leur fallut ensuite rendre les fers et les anneaux qu'ils avaient enlevés du manoir épiscopal et s'engager à aller en procession, le jour de la Chandeleur, offrir, dans la principale chapelle du palais, une statue d'argent de la Vierge, dii^poids de U marcs, pour remplacer les images et les ornements pillés et brisés. Une amende de 8,000 livres parisis, dont 1,000 livres étaient payables au Noél prochain, leur fut encore imposée pour réparation de leurs dommages et entreprises contre leur seigneur.
Amnistie complète était accordée tant aux gens de l'évéque et aux chevaliers qui l'avaient assisté, qu'aux bourgeois de la ville. Pourtant Simon de Nesle eut encore le droit de retenir prisonniers 3o personnes de la commune.
L'évéque s'engageait seulement à faire une enquête sur ses meuniers et & restreindre leurs prétentions, si elles étaient trouvées excessives.
Cette sentence, malgré sa sévérité pour les membres de la commune, fut cependant acceptée. Refuser ces conditions, c'était en effet provoquer de nouveaux troubles et s'attirer la colère royale. Aux bourgeois de Beauvais, le soulèvement de i3o5 avait coûté au moins 118,000 livres^^^ sans compter les morts et les blessés, un siège à soutenir, les frais de nombreux voyages et les dépenses pour des négociations qui durèrent quinze
(') Giry, op. eit.^ p. 168. 16 juillet i3o5, à 100,000 tivres le tort
(*> Ciim ^'fur «of. . . td €màtênèum dietù qu^îb avaleot éprouvé dans leurs biena par
epûeopo tpeciaUUr apud Bdvaeum, de mandat» le fait des gens de Tévéque. ( Louvet , op. cit. ,
dommi r9gi$, venàtewhu. (Sentence arbitrale p. &91.) ils furent ensuite condamnés, le
du aS octobre i3o6y déjà citée.) lo avril i3o6, à une amende de 8,000 livres
(^) Louvet, op.dt., p. 509. . pour le roi, enfin, le 98 octobre suivant, â
<*) Giry, tiûi. , p. 169. uni autre amende de 10,000 livres pour
<*) Les bourgeois estimaient doji, te 1 9 ou Tévéque.
mois. Une grande partie de la ville était détruite; le commerce et l'industrie, ayant subi un arrêt forcé, étaient à peu près annihilés. On était donc obligé de passer par ces dures conditions et de payer les sommes, considérables pour le temps, qui étaient exigées tant par Philippe le Bel^^^ que par Simon de Nesle^^^
Dès lors, l'histoire de Beauvais se confond à peu près avec l'histoire générale. La personnalité de la ville disparait peu à peu et les juridictions particulières s'affaiblissent devant le pouvoir royal. La commune, après avoir résisté à ses adversaires et à ses ennemis, après avoir sacrifié la vie de ses membres dans les émeutes et révolutions, conserve bien son existence, mais ce n'est qu'un débris glorieux de son ancienne prospérité. Elle ne dépend plus seulement de l'évéque, elle est beaucoup plus encore sous la domination et l'autorité du roi.
On ne peut, jusqu'à la guerre de cent ans, que signaler un certain nombre de conflits de juridictions. Tous sont jugés par le parlement. C'est que l'évéque lui-même a dû reconnaître, depuis bientôt un siècle déjà, le droit de la royauté de s'interposer entre lui ^t ses sujets ou
vassaux.
t*) J'ai retrouvé on ccrlain nombre de documents qui montrent que la commune se libéra assez promptement de sa dette envers le roi. Le vendredi après Noël 1807, Jean Fescus, tr fourrier le roy et pourvcur des œuvres et des besognes dou chaste! de Lyons et du Neufmarché» , donnait quittance de 3,600 livres aux argentiers de la commune.
(Vidimus de Firmin Coquerel, prévôt de Paris, 3j mai i3o8 : Gart n** IX de M. Aux Gousteaux, d*après orig. aux Arch. de Beauvais, lay. J, 3* lias.) — Le 5 avril i3o8, la commune ne devait plus que A, 000 livres.
(Mandem. de Philippe le Bel au bailli do Senlis, ibid, diaprés id,) — Le a 3 novembre i3o8, les trésoriers royaux remettaient au roi , pour Tamende de la commune de Beauvais, 7,165 livres 19 sols 8 deniers. {Ibid, d'après id., et p. 91 6 des Pièces concernant l'hiëtoire de Beauvais, Yl^^ bibl. de Troussures.) — 1/1 mai i3o9 : quittance de 800 livres, donnée a la commune par le bailli de Senlis. (Cait-n** VlU de M. Aux Gousteaux, d'après Arch. de Beauvais, lay. PP, 1'* lias., cot. 8, et cark. u'' IX, d'après id., lay. QQ, 1" lias.; Invent, des arch. de Beauv. de 1763
[Archives communales, JJ 61], fol. 676.) — 96 nov. t3io : versement au trésor royal de 3oo livres pour Tamende des bourgeois. ( Pikee concernant l'histoire de Beauv., p. 91 5.)
^■ï «fOn dit que des deniers que Tevesque receut de la ville, il 6t bastir les tours de rentrée de THostel Episcopal, où aon image et ses armes se voyent en bosse, celles de Glcrmont du costé gauche, et celles de Nclle du costé droit. 7) (Louvet, op, eit,, p. 5 90.)
ffGe n*est pas sans sujet que le sieur Loisel, en ses mémoires du Beauvaisis, dit que la simplicité du temps se recognoist en la sentence cy dessus, en ce qu^après une si grande esmotion, les maire et pairs de Beauvais se submirent si volontairement au jugement de deux hommes d^une affaire de si grande conséquence, et qu^aussi tost ils y acquiescèrent, n Il me semble qu il u^est pas besoin de la ff simplicité du temps» pour expliquer Taoeeptation de celte sentence. Aujourd'hui même, une ville aussi malmenée que Ta été Beauvais en i3o5 et i3o6 serait, je crois, assez fatiguée de soudrir et assez désirease de repos pour passer par les mêmes conditions et obtenir la paix.
Je inonlrerai plus loin comment et dans quelles circonstances les agents royaux parvinrent à s'établir dans Beauvais même. 11 me suflit ici d'avoir montre la prépondérance toujours croissante du roi et l'affaiblissement des diverses juridictions de la ville, au début du xiv* siècle. La faute en était aux institutions, toujours mal assises, mal assurées, au peu de précision des droits et des devoirs de chacun, et, il faut le dire aussi, à l'humeur belliqueuse et au caractère trop irascible des bourgeois de Beauvais.