‹ Histoire de Beauvais et de ses institutions communales jusqu'au commencementChapitre 31 sur 47 · DÉCADENCE DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE LA COMMUNE

AFFAIRES MILITAIRES

Pendant tout le xiv* siècle, la commune de Beauvais conserva le libre choix de ses magistrats, sans aucune intervention de juridiction étrangère; mais il n'en a pas été de même en matière d'administration, où il y eut des empiétements progressifs.

Dès le xm"" siècle, il était facile de prévoir qu'un jour ou l'autre, la commune, en fait d'administration, tomberait fatalement sous la puissance du roi. Elle était, en effet, sa vassale directe, et le roi tenait envers elle la même conduite qu'à l'égard des autres vassaux de la couronne.

Ce caractère de vassalité s'accentua surtout sous Philippe Auguste, quand celui-ci fit dresser la liste des communes qui se trouvaient dans le domaine royal , avec l'indication des redevances auxquelles elles étaient obligées ^^K Dès lors, dans le courant du xiif siècle, à l'occasion des procès portés devant le parlement, les bourgeois, pour gagner la faveur royale et faire triompher leurs prétentions, ne manquèrent pas de rappeler que l'institution de leur commune était royale. C'était, pensaient les bourgeois, s'affranchir de la juridiction voisine de l'évêque, pour se mettre sous la protection d'une juridiction plus éloignée, qui leur laisserait plus de liberté.

Les résultats de cette politique ne se firent pas longtemps attendre. Un des premiers fut l'arrêt du parlement de i s8i , réservant au roi la connaissance de tous les points relatifs aux libertés de la commune ^'^^

Cette dépendance féodale, reconnue de part et d'autre ^^^ obligeait la

^) Giry, Documenti, p. ^5. celui du mois d*octobre 1998, conserve aux

(*} Kfid», p. 195. Arch.nat., J697, n*8'^ et publié notamment

(') On n*a qu^un seul acte de serment de par M. Giry, Documenté, p. 65. — De même,

fidélité prélé au roi par la commune, c^c^t on ne possède qu% m seul dénombrement de la

BK\trrAis. i5

i^fRinmiR s*nn>tih

commune à certains devoirs et à certaines obligations envers le roi suzerain. Ces devoirs, simplement féodaux au xui* siècle, changèrent complètement de caractère dans le courant du xiv*, grâce surtout aux malheurs de la guerre de Cent ans. Les prestations féodales portèrent non plus sur la commune seule, mais bien sur la ville tout entière : il n y eut plus à Beauvais, sous ce rapport, de commune, de chapitre et de sujets de l'ëvéque : il n y eut plus qu'une ville entièrement soumise au roi et lui fournissant des hommes et des subsides pour Faider à sortir de ses difficultés.

D'un autre côté, la défense de Beauvais nécessita la présence d'officiers institués par le roi; ces officiers, qui devaient d'abord s'occuper des seules affaires militaires, prirent bientôt part aux délibérations de la commune relatives aux fortifications et aux finances. On s'habitua très vite à ne plus rien faire sans leur avis, et c'est ainsi qu'au début du xv" siècle, les bourgeois de Beauvais, malgré les quelques privilèges poUtiques qui leur restaient, se trouvèrent, par la force des choses, sous la tutelle administrative des agents royaux.

C'est ce que j'espère démontrer par la suite de ce récit.

Les prestations féodales fournies au roi par la commune de Beauvais se divisaient en deux catégories : les prestations en nature et les prestations pécuniaires ^^K

Les prestations en nature se rattachaient au service d'ost et de chevauchée, exigé de tous ses vassaux par le suzerain. De ce chef, la commune, sous Philippe Auguste, devait 5oo sergents et i o chariots, et à défaut de ce, i,5oo livres d'argent ^^^ : c'était moitié moins de ce que devait Arras et le double de ce que fournissait Amiens. En effet, après Arras, Beauvais était la commune imposée le plus lourdement ^'\ Les chevaux et les chariots que les bourgeois envoyaient à l'armée royale étaient levés par ie maire et conduits par lui auprès du roi ^^\

Sous Philippe Auguste ^^^ les troupes envoyées par les communes eurent l'occasion de se montrer dans une affaire mémorable. A Bouvines, les gens de Gorbie, d'Amiens, de Beauvais, de Gompiègne et d'Arras s'a-

commune, en date da 97 nov. s 391 (pièce justif., n** XXXI V); malheureusement, comme on peut 8*en convaincre, il eat très court et très peu explicite.

t') Je m*occuperai ici plus spécialement des prestations en nature, et laisserai les prestations pécuniaires pour le chapitre XVI , intitulé : ijê» Jmaneeê,

W //Ûl4»r. dé France, t. XXUI, p. 7si3; Giry, Documente, p. &6. — (S. encore enquête

de 1935, déposition du 5* témoin: Giry, op, ctt», p. 70.

t') Gela suffit pour donner une idée de Timportanoe relative de Beauvais au xtii* sîède.

^*) ColL Moreau, t. 10&, fol. i; CoU, Grenier, t. 19, p. 957.

(^) Sous Louis VI , on avait déjà vu des finivacenaêi servir dans Tannée royale, commandée par Raoul, comte de Vermandois : Lochaire, Louiê VI le GroM, n" 3Ag.

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vancèreni au secours du roi. Malheureusement, leur inexpérience les rendit beaucoup plus nuisibles qu'utiles : ce furent eux, en effet, qui faillirent faire prendre Philippe Auguste lui-même ^^^ Cependant ils réussirent à ramener plusieurs prisonniers, qui furent remis de leur part aux prévôts de Paris ^^^ Plus tard, en i3o9, la commune dut encore fournir des chevaux et des chariots pour l'armée de Flandre (^); en i3t5, elle envoya encore des troupes pour une expédition semblable ^^\

Les frais des hommes, chevaux et chariots donnés comme prestation féodale par la commune étaient entièrement à sa charge. Elle devait encore fournir au maire un cheval et une tunique; elle payait jusqu'à Téquipement des ménétriers et et trompeurs v qui accompagnaient les troupes de la ville ^^\ Tout cela devait peser d'autant plus lourdement sur les bourgeois, qu'il n'y avait qu'eux seuls qui les supportaient : le chapitre avait toujours bien soin de faire remarquer qu'il était en dehors de la commune et, par conséquent, qu'il n'avait pas à contribuer à ses dépenses ^^\

Mais ces prestations furent peu de chose en comparaison de ce qu'il fallut faire dans le cours de la guerre de Cent ans. Il est vrai qu'alors les trois corps de la ville s'unirent pour supporter les mêmes charges.

Pendant cette longue et terrible guerre , la ville dut pourvoir à sa défense et aider le roi de ses hommes et de son argent. Pour se défendre, elle eut besoin de s'entourer de murailles solides, d'avoir une bonne garnison, an chef militaire compétent, enfin de lever dos impôts pour subvenir à toutes ces dépenses. Autant de points sur lesquels finit par prévaloir l'influence royale.

La cité avait été entourée de murailles vers le temps de Néron. Ces murailles durent être assez bien entretenues jusqu'après l'invasion des Normands , puisque les moines de Saint-Waast d'Arras et de Saint-Germer venaient se réfugier sous leur protection. Mais aussitôt après, la ville prit un accroissement rapide : des faubourgs se formèrent en dehors des murs de la cité, surtout au noi*d et à l'est. H est probable qu'en même temps

(*) Giry, Documente, p. 53.

(>) Defisle, CataL de» actes de Philippe Auguitê, n* 1,591.

(') 3' Cartul. du chap. , fol. 1 5 v»: CoU, Moreau, t. to&, fol. i; CoU. Grenier, t. ta, p. 957;Giry, op, cit., p. 157.

<*) Lettres de passeport, accordées par Louis X, apud Beëoreel, le 16 jaiHet i3i5, aux habitonts de Beauvais allant à TariDée de Flandre: BiM. de Troussures, Vi'', p. soi.

— Cf. encore lettres adressées par Louis X

an bailli de Senlis, en fév. 1 3 1 6, donnant terme aux habitants de Beauvais pour le payement du subside qu^il doit lever pour Parmée de Flandre : Arch. comm. de Beauvais, JJ 61, p. 577.

'») Compte de 1 358 : cari, n** XV de M. de Brélixel, liasse intit : Hôtel de Ville , p. 7^; compte de 1379-80 : ibid., p. gS; etc.

(*) Mandements du roi de iSaS et de i338 : Arcb. départ de TOise, JntenU dee layeitet du chap. de Benuvaie, p. i38.

ilr

on laissait tomber les anciennes fortifications. Aussi Philippe Auguste avant de partir pour la Terre-Sainte, voulut mettre la ville à l'abri d'un coup de main de la part des Anglais, dont elle était alors voisine, et ordonna de la fermer du côté du nord et de Test.

Au xiii* siècle, selon un témoin de Tenquéte de i â3^ ^^\ les murs et les fossés appartenaient à la commune. Cependant, à. cette époque, le soin dr réparer les murailles appartenait à l'évéque^^^ comme c'était à lui que revenait la tâche de lever les tailles pour y subvenir et de faire dans la ville tous les commandements nécessaires.

Nous ne savons pas quelle était la part de la commune dans tout ceci pour cette première période. Il est certain seulement qu'elle devait obéir à l'évéque pour la réparation et la construction des murailles et respecter ses ouvriers ^^l Pourtant, au xiii'' siècle, les magistrats municipaux avaient la garde des clefs de la ville.

Au xf siècle, ces clefs avaient été confiées au châtelain : dans la lutte que l'évéque Foulques soutint contre son vassal Eudes, le pape Urbain II le fi II février 109 4, reprochait à l'évéque d'avoir enlevé à ce dernier les clefs des portes de la cité qu'il avait coutume dé garder : portarum clam, quas ipse ex more tmueraJt, ademisii '^^ L'évéque les rendit-il au châtelain, ou refusa-t-il de les lui confier à nouveau? Je ne le sais.

Gomme seigneur temporel de la ville de Beauvais, il avait sans conteste un droit sur ces clefs : aussi il se le réserva toujours, même quand il eut confié la garde des clefs aux magistrats, municipaux. Ceux-ci , â la fin du xu* siècle, oublièrent de qui ils les tenaient, ou plutôt ils tentèrent d'en avoir seuls la libre disposition : Philippe de Dreux les leur ayant réclamées, ils refusèrent de les rendre, et l'évéque fut obligé de s'adresser au roi luimême pour les obtenir ^^K Chaque fois que les bourgeois de la commune se révoltaient contre l'autorité de l'évéque, ils essayaient de priver leur rival de son droit; ils chassaient bien l'évéque de la ville et fermaient bien les portes derrière lui, mais la paix se faisait-elle, qu'ils étaient forcés d'abandonner leurs prétentions. En 1976, notamment, le maire et les pairs confessèrent devant le cardinal-légat, devant Ansout d'Offemont et Thibaut

(*) G^est du moÎDS ce qu^affirme Louvet, tèDe, Thê$auruê wnmi an§edo(orum, t. U

t. 11, p. 398. col. 1390.

<<) hem, iieit quod mûri et f ouata atmX i*' Cf. les plaintes de Tëvéque contre iei

communie, 7* témoin : Giry, op. cit., p. 70. boorjveoia : pièce justif. , n** XXIII.

(') Pj^ justif., n** XVIH; leUre de Jean (') JafTé, n' 55o9.

de Marigny, évéqne de Beauvais, du chapitre <*) Louvet, t. Il, p. 3/i9. — 7* témoin àfi

et de la rommune de i3&7 (1*' mars) : Mar- Fcnquéte de iii35 : loc. ciu

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de Poney, que la seigneurie des portes et des clefs appartenait à Tévéque ; s'ils en avaient la garde, c'était de la part de leur seigneur suzerain; aussi, toutes les fois que celui-ci les réclamait, ils étaient tenus de les lui remettre. De même, Tévéque faisait-il sa première entrée solennelle dans la ville, ils devaient les lui présenter, même sans en être requis; Tévéque les prenait, mais c'était pour les rendre au bout d'un instant ^^l

Cette obligation pour le maire et les pairs de lui présenter les clefs des portes de la ville, à sa première entrée', dura jusqu'à la Révolution. L'évéque les gardait pendant que les magistrats municipaux lui faisaient, au nom de la commune, le serment dont la formule avait été donnée par Philippe Auguste, puis il les remettait entre les mains du maire ^^K

Si l'évéque conserva toujours son droit supérieur sur les clefs des portes, il perdit, d'autre part, son droit sur les murailles elles-mêmes et sur les fossés de la ville. En i3&6, Jean de Marigny avisait bien sur la manière de réparer les fortifications^^); mais, la même année, un accord entre l'évéque, le chapitre et la commune portait que l'une des trois parties, en particulier, pourrait ordonner ce que bon lui semblerait pour la défense de la ville ^^\ Remarquons que la guerre de Cent ans venait de commencer. Cet accord ne paraît pas. avoir longtemps convenu à l'évéque, qui chercha bientôt à reprendre ce qu'il avait perdu. En effet, le maire et les pairs, usant de leur nouveau droit, entreprirent de faire une écluse; mais leurs ouvriers furent mis en prison par les gens de l'évéque. Un procès s'ensuivit : le parlement donna raison aux magistrats et consacra leur droit ^^).

Jusqu'ici, le roi n'était pas encore intervenu. Mais, quelques années plus tard, il voulut s'assurer du bon état des fortifications de Reauvais. Le 37 avril i355, Jean II envoya deux chevaliers, Jean de Fontaine et Jean du Mont, pour faire tout ce qui serait nécessaire à la défense de la ville, vocatis ad hoc quorum interest. Ces envoyés royaux devaient forcer à contribuer aux dépenses qu'il fallait faire, non seulement les bourgeois de la commune, mais encore tous les habitants de la ville, de quelque condition qu'ils fussent, avec tous les habitants des localités voisines à deux lieues à la ronde. Pendant leur absence, ils établiraient en leur place, et de la part du roi, des personnes résidant continuellement à Reauvais. Ces dernières personnes seraient inspectées par eux-mêmes et leur devraient obéis-

(') Art. 1 9 de la grande composition. (*> Arcb. départ, de I^Oise : Invent, deê

^') Arch. comman. Je Beauvais, A A 1, layettet du chap, de Beauvaii.

fu). 1; pièce juslif. , n"* XXXVII. (^) 19 noai iSoa : cart. n* XV de M. de

(^> Loc, cil, Brétizci, liasse in lit. : Hôtel de Ville, p. i3.

sance; dun autre côté, les receveurs des deniers levés pour subvenir aux frais de la forteresse leur présenteraient leurs comptes ^^K

Le roi a beau dire dans son mandement qu'il n'entend pas s'approprier de nouveaux droits et préjudicier aux autorités constituées de la ville, il est cependant permis de constater que c'était là une intrusion manifeste des agents royaux dans les affaires de Tévéque et de la commune. Ceuii:--ci ne songèrent pas à réclamer : le clergé se contenta de déclarer que les firais qu'il avait à supporter pour les fortifications ne pouvaient en rien préjudicier à ses privilèges ^^\

Dès lors, ce fut le roi et ce furent ses agents qui prirent la direction des travaux à effectuer aux fortifications de Beauvais et aux forteresses du Beauvaisis. Au commencement du xv' siècle, il est vrai, l'évéque éleva encore la prétention d'empêcher le percement des murailles de la ville sans son congé; mais le parlement, devant qui il avait porté cette prétention, ne l'écouta même pas^^^. Le 9 novembre iSSy, le dauphin avait ordonné à ses deux commissaires de visiter les places fortes de l'évéché, de réparer celles qui en valaient la peine et de détruire les autres. L'évêque dut ne conserver que ses châteaux de Gerberoy, Goulencourt, Bresles et sa tour de Graoul ^^\ En 1 36fi , 1 363 , 1 366 et 1 368, c'avait été le bailli de l'évêque lui-même, qui avait été chargé par le roi de veiller aux réparations des murs de la ville ^^^ Enfin, Jean de Fontaine et Jean du Mont donnèrent commission au maire pour asseoir sur la ville une taille destinée à couvrir les frais de réparations ^^\

Plus tard, ces agents royaux ne furent plus choisis et nommés directement par le roi. Ils furent au nombre de trois : l'un d'eux fut choisi parla commune, le second par le chapitre et le troisième par l'évêque, et chacun d'eux reçut ensuite sa commission du roi. Voici, du reste, quelle était leur suscription dans leurs mandements conununs : viN. , ., chanoine de Beauvais, N . , ., pour les bourgeois et les communiers de ladite ville, et N . . ., homme de fief de Monsieur de Beauvais, commis, de par le roi notre sire, à faire faire les réparations de la forteresse d'icelle ^'^^ )? Leur nom simplifié fut maîtres des forteresses.

<>) Martène, Thesaw. nowu oMcdoU, t. I, i363 : cart. n* XXVIl de M. Aux Goasteaax.

col. 1399; Louvet, t. II, p. 3s8, donne le — Cart. n** XV de M. de Brélixel, fiasse

commeocement de cet acte. întit. : Hôtel iê Ville ^ p. 1 to. — Cart. n* IV

('} Déclaration du 16 sept i355 : CariuL de M. Aux Gousteaux.

du chap,y Bibl. de Troussures, Va*, p. 6. <*) Loc, eiu

<'> Arcb. nat., X 6787, fol. 69 V*. ^'^ Mandements du 99 nov. 1&17 : cart.

f^> Coll. MoTMu, t. 93&, fol. i53. n* IX de M. Aux Gousteaux; — du 7 janvier

(*) Rêg. eapituL, 9 jan\ier 1 363 et 1 It mars 1 4 1 8 : cari, n" XV de M. de Brétize! , liaste

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L'évéque ne conserva de droit exclusif que sur une partie des fortifications, la tour de Graoul en dehors de l'enceinte de la ville et les fossés entourant sa basse-cour et la tour de Graoul ^^K

La garde des portes et des murailles appartenait aux gens de la commune, même à l'époque où l'évéque avait seul le droit de faire faire les réparations nécessaires et de conduire les travaux. C'était là un très grand avantage dont ne craignirent pas d'abuser les communiers lors de leurs querelles contre l'évéque dans le courant du xiii* siècle : pendant l'émeute de 1966-11167, on se le rappelle, les bourgeois, après avoir chassé leur suzerain de la ville, veillèrent sur les murailles pour l'empêcher de rentrer. Aussi, il ne faut pas s'étonner si l'évéque eut, après cela, le dessein d'enlever cette garde des portes à la commune. Il profita de nouvelles difficultés qui surgirent, en 197^, pour écarter les sentinelles mises par le maire et les pairs aux portes et sur les murailles et pour en établir d'autres luimême. Cet acte d'autorité excita de nouveaux troubles, à l'occasion desquels l'interdit fut jeté sur la ville en 1 97^ ^^\

La médiation du cardinal-légat, du chevalier d'Offemont et du chantre de l'église de Reims trancha la difficulté. L'évéque, satisfait de la soumission des magistrats municipaux , enleva les gardes qu'il avait mis aux portes et sur les murailles de la ville , et rendit aux bourgeois de la commune le droit dont ils s'étaient montrés si jaloux ('). Dans la plupart des villes, du reste, c'était au mairç qu'appartenait toute la juridiction sur le guet : même à Rouen, oik la commune jouissait de moins de privilèges politiques que celles des villes picardes, il en était ainsi ^^^ Ce droit fut encore reconnu à la commune de Beauvais soixante*dix ans plus tard, par un accord homologué au parlement le 8 août i3&3. Mais, lorsqu'il y eut un capitaine dans la ville, ce dernier eut, concurremment avec le maire, un droit de juridiction sur les gardes : c'était dans les assemblées communales convoquées par le capitaine ou son lieutenant que s'élaborait le règlement du guet^^^. Le maire et les pairs se voyaient donc dépossédés de leur ancien droit; mais il faut remarquer aussi que le guet, qui était une obligation exclusivement communale aux xn' et xni'' siècles , avait alors cessé de l'être : les gens d'église y étaient astreints comme les simples bourgeois; les chanoines eux-mêmes,

intit. : Hâtelde Ville, p. 109; — du 98 fév. (*) Louvet, t. I, p. 989.

i5io : Arch. commun, de Beauvais, FFi, (^) ArK 19 de la grande composilion.

fol. 61 V*; etc. (*) Art. &i des établissements de Rouen :

<*) Pièce justtf. , n** XXXVil. — Sur la tour Giry, Leê établi$9emtnts d» Rouen, i. Il , p. A5.

de Graoul , cf. la notice de M. BaiTé : La tour (^^ Délibération du 99 janvier 1619: Arck.

de CraouL commun, de Beauvais, BB 1 6», fol. 9 v*.

je l'ai déjà fait remarquer, montaient la garde en personne aux portes cl veillaient à la sûreté de la ville sur le sommet des murailles ^^K

La commune entretenait aussi, à l'intérieur de la ville, des archers et arbalétriers ; mais , dès 1 3 7 3 , ils étaient sous la direction du prévôt d'Angy ^-^ et du bailli de Senlis ^^K Celui-ci recevait même du roi des commissions pour lever sur tous les habitants de Beaavais, sans distinction, les impôts destinés au payement de la solde de ces gens d'armes ^^K Quand les mandats de payement n'émanaient pas du prévôt d'Angy, ils étaient donnés par les maîtres de la forteresse ^^l Les archers et arbalétriers dépendaient si bien des officiers royaux, que ce même prévôt d'Angy venait quelquefois les passer en revue ^^K

Les arbalétriers ne suffirent pas toujours à la défense de la ville. Le roi, pendant la guerre de Cent ans, envoya à plusieurs reprises des soldats tenir garnison à Beauvais. La première garnison dont on trouve la trace est de 1357 ^"^^ : une nouvelle taille dut être imposée sur les habitanls pour subvenir à ses dépenses ^^\ Ce fait marque très bien que le roi entendait agir à l'égard de Beauvais comme à l'égard de toutes ses villes royales : la nécessité des temps demandait aux bourgeois de sacrifier une partie de leurs privilèges; c'est ce que, du reste, ils ont fait sans fatiguer la royauté de leurs réclamations.

Les gardes et sentinelles de la ville, les arbalétriers et tous les gens d'armes, dès la seconde moitié du xiv* siècle, n'étaient plus sous le seul commandement du maire de la commune. Le roi avait nommé un offiden un capitaim, pour être à leur tête et les diriger d'une façon plus compétente que le maire. Le premier qui reçut cette charge fut institué, dit-on ^'^', en i3i6. Je ne sais jusqu'à quel point cette assertion est juste, celui qui la donne est coutumier de grosses erreurs; ce n'est donc que sous toutes réserves qu'il faut admettre cette date. La première mention que j aie

(*) A ajouter aux références déjà citées plus haut: délibération du 7 janvier t&â5, loc.

cit., BB 7, foi. 11 v".

(*) Arcb. commun, de Beauvais, JJ61, p. 539.

<s) Compte de s 379-1380 : eart. n* XV de M. de Bi^tizei , liasse inlit. : HôUl de Vilk, p. 93 et 9/1.

<*) Commission du 95 octobre 1373 : Arch.

commun, de Beauvais, JJ 61, p. 565.

<') Mandement du 99 novembre 1/117 * cart. n** iX de M. Aux Coosteaux.

<•> Compte de 1379-1380.

i^) On retrouve une antre garnison de trente lances vers 1 6^5 : cart. n"* XV de M. de Brétizei, Hôtel de Ville, p. 99; une autre de cent bommes d*armes et de cent bommes de trait en i â3i : Coll. Grenier, L 5, p. 1791 t. XII, p. A 93; comte de Luçay, Angjf-e»- BeawaiiiM, dans les compte» rendus et mémoires du (kfmité areheologûiue de SenUif 9* série, t. I, ann. 1875, p. i53.

(>} Compte de i358 : cart. n* XV de M. de Bt4^k\, Hôtel de Ft7/e, p. 39.

^) Ed. de la Fontame, Hitt. de Beauvais ^ t. U, p. t3.

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trouvée de cet officier militaire est dans un compte communal de i33i ^^\ Quelles attributions pouvait-il avoir à cette époque : il est impossible de le savoir. Il est vraisemblable qu'alors il n'était choisi que par les magistrats municipaux.

Le capitaine n'eut guère d'importance à Beauvais que lorsqu'il fut délégué directement par le roi. Jean II, par ses agents, avait pris la direction des travaux aux fortifications et la gestion des finances levées pour exécuter ces travaux ; il donna en môme temps un chef à la milice communale. Ce chef fut un des commissaires envoyés par le roi, le 97 avril i355, pour veiller à la sâreté de la ville, Jean du Mont. Dès lors, le capitaine fut un représentant de l'autorité royale, résidant continuellement à Beauvais. Il était nommé par le roi, et il n'avait qu'à présenter ses lettres d'institution, à lui octroyées par le bailli de Senlis , pour être reçu dans la ville par l'évêque, le chapitre et la commune ^^\ et pour s'asseoir au banquet que les magistrats municipaux lui offiraient à son arrivée ^^\

Sa solde lui était payée sur les deniers des tailles portant sur tous les habitants de Beauvais; le clergé y contribuait pour un cinquième ^^^ : c'était, du reste, le montant de sa quote-part dans toutes les dépenses militaires. Cette solde était très variable : elle était de 70 écus en i357 ^^\ de 60 en i36i ^^\ de 20 francs d'or en 1869 ^'^. Elle fut même portée jusqu'à A 00 francs d'or ^^); mais elle fut réduite, par mandement royal de. 1 3 90, à 100 francs d'or^^^

Si, par suite d'une cause quelconque, le capitaine était empêché, pendant un temps qu'on prévoyait assez long, de remplir son office, l'assemblée générale de la commune avec les députés de l'évêque et du chapitre, présidée par le lieutenant du capitaine et par le maire, nommait une personne pour remplir les fonctions de capitaine intérimaire ^^^\

Dans le dernier tiers du xiv* siècle , il est facile de se rendre compte de l'importance prise par ce personnage dans les affaires de la ville : par ses

(') Gart. n** XV do M. de Bréliiel, Hôtel de ViUê, p. 65.

W Reg, capituL , 1 1 mai 1 /i 1 j : carU n" XXYH de M. Aux Gonateaux.

(') Gomple de iSgo-idgi : cart. n* IV de M. Aux Gouateaox.

<*) Extrait des comptea du chapitre de Beauvais de iSgS, p. sa : cart. n* XIU de M. de Brétizei. Gf. aussi la 6n du S 1 du chapitre précédent.

(^) Fragments du compte de i357 : cari.

n« XV de M. de Brétizei , Hétel de VUie, p. 78.

(*) Fragro. du compte de i36i : loc. cit., p. Sh.

t^) Quittance du la février 1370, diaprés l^original conservé aux Areh. de Beauvais, layette L, 3* liasse : Arch. de Troussures, J 11*.

(*) En 1 389 : Arch. common.de Beauvais, JJ 61, p. 989; — en 1387: conmiîssion du bailli de Senlis, cart. n*" VIII de M. Aux Gousteaux.

^*) Arch.com. de Beauvais, JJ 61, p. 990.

(10) Délibération du 11 mai i&33 : Arch.

commun, de Beauvais, BB, fol. th.

empiétements successifs ^^^ fl était anivé à supplanter la municipalité dans beaucoup de circonstances et à acquérir un pouvoir considérable. En i Sy i , il instituait, de concours avec le maire, un receveur c(des receptes et mises faittes pour la garde et fortification de la ville ^^^ n. Il assistait à ia reddition des comptes; il dirigeait, concurremment avec les commissaires du roi, les travaux faits aux murs de la ville (^); il faisait faire toutes les proclamations relatives aux préparatifs de guerre et de siège ^^); il veillait avec le maire à la police de Beauvais ^^\ Il avait même eu, dès 1 378, la prétention de s'attribuer les amendes des défaillants au guet et de ceux qui ruinaient ]es murailles ^^\ mais il dut y renoncer et laisser revenir ces amendes dans la caisse municipale. Il était chargé du service des garnisons ^''^ et commandait le guet de nuit^^^; et c'est là un des points sur lesquels, à la (in du XIV* siècle, il avait supplanté presque complètement le maire; pendant le guet, tous les gens de garde étaient justiciables de lui ^^\

Ce qui donna un très grand poids à son influence dans les affaires de la ville, c'est que toutes tes fois qu'il s'agissait de travaux à faire aiL\ fortifications, d'impôts à établir pour le payement de ces travaux ou de levées de gens d'armes, etc., il convoquait lui-même la municipalité à venir délibérer ^^^^; il assistait encore, lui ou son lieutenant, à beaucoup d'autres

^^) Ces empiétements furent étrangement feciiilés, quand ce fut le chàteiain lui-même qui devint ie capitaine de la ville, en i383 : «Commission de Charles VI, du 6 janvier i383, par laquelle Guillaume, chalelain de Beauvais, chevalier, grand keu de France, est établi capitaine de Beauvais, aux gagea de koo florins, au lieu de Jean Villers, chevalier, que le roy a osté de celte place.»

Cart. n* Vlll de M. Aux Cousteaux, d'après orig. des Arch. commun., layette PP, liasse 11, n° 3i. — Je ne sais où le vicomte de Caix de Saint-Aymour a pris la preuve de ce quMl avance (p. a 9 du tirage à part des Châtelaine de Beauvaiê)^ quand il dit que Guillaume fut capitaine de Beauvais en 1359. Je suis persuadé que c'est une erreur: en i357 et i36i, Rigault de Fontaines est capitaine de Beauvais (comptes de ia commune de 1367 et i36i :

cart. n« XV de M. de Bi^tizel, Hôtel de Ville, p. 73 et 8&); en iSôg et 1370, c'est Jacques le FoK, bailli de Tévéque (quittance du la fév. 1370 : Arch. de Troussurea Jii*); en 1371 et 1379, c'est Jean, sire du Mont (compte de 1371 : cart. n** IV de M. Aux Cousteaux , et quittance du 6 juin 1 379 : Arch.

commun, de Beauvais, CC t5, n* 67); es 1 379, 1 376 , 1 38o , 1 389 , c'est Jean de Villers {ibid.fil 6f , p. 989; compte de i38o : Arcfa. de Troussures , H xxviii, p. 1 ; compte de 1 389- 1 383 : piècejustif ,n''XXXlI ;complede i383 : cart. n" IV de M. Aux Cousteaux; compte de 1 379-1380 : cart. n** XV de M. de Brélisel, Hâtelde Ft/(0, p. 93).

(*) Fragment du compte de 1 37 1 : cari.

n* IV de M. Aux Cousteaux.

(>) Compte de i389-i383, loe. ctl.

(*} Délibération du 99 janvier 1 & 1 9 : Arrh. commuu. de Beauvais, BB 1 6ij, fol. 3 v*.

(*) Délibération du 5 février 1A19 : ibid., fol. h V'.

(*) Arch. commun, de Beauvais, JJ 61, p. 989.

t^) Lettre du connétable de Richemont, 1 9 janvier, vers 1 AaS : cart. n* XV de M. de Brétizel, Hâtelde Ville, p. 99.

^') Arch. commun, de Beauvais, FF 9, fol. 9/1 v*.

^*) Règlement du guet, élaboré dans la àélibération du 99 janvier 1619: ibid,, BB 1 ftct , fol. 9 v'.

^^*) Délibérations des ^ A, 96 et 97 janvier

AFFAIRES MILITAIRES

assemblées réunies par l'ordre du maire ^^\ et il acquérait dans ces assemblées une influence prépondérante. En matière militaire , le capitaine finit donc par éclipser complètement le premier magistrat de la conunune : la municipalité en vint à s'en rapporter à lui pour mettre bonne garde dans la ville, aux portes et sur les murailles ^^^; et, dans certaines circonstances, il se chargea lui-même de la communication des décisions des assemblées 9oit à l'évéque, soit au chapitre, quand les députés de ces deux juridictions n'avaient pas été convoqués *^^

Dès i38â, le capitaine de Beau vais avait un lieutenant : Pierre de Gaudechart ^^). On ne peut pas savoir au juste, d'après les documents, si ce lieutenant, h la fin du xiv* et au commencement du xv* siècle, était nommé par le capitaine. On a bien le procès-verbal d'une élection de lieutenant, faite en l'assemblée des trois corps de la ville en i433^'^ mais il faut remarquer qu'il n'y avait alors à Beauvais qu'un capitaine intérimaire. Beaucoup plus tard, au xvi* siècle, le lieutenant était certainement nommé par son supérieur hiérarchique , le capitaine. Il avait cette infériorité sur son chef, qu'il ne pouvait pas provoquer la réunion des trois corps : il ne faisait qu'assister aux assemblées.

Pour payer le capitaine et son lieutenant, pour solder les arbalétriers et la garnison de la ville, pour subvenir aux frais des fortifications, la ville dut avoir k sa disposition des sommes considérables. Mais dans les affaires financières se fit sentir aussi l'influence de plus en plus prépondérante des agents royaux; ceux-ci parvinrent encore, au début du xv* siècle, à accaparer la haute direction financière de la ville. C'est ce que prouvera le chapitre suivant.

1A19 : Arch. comman. de Beauvns, BB 1 hU, fol. 1 et 9; — du 19 juin ià36 : BBS, fol. 90 V*; — du 1 7 août 1 A36 : ibùL , fol. sa. Semblables délibéra Uons sont nombreuses les aonées suivantes.

(0 Délibérations du 5 février 1/119 : *^^*> BB 1 6is, loi. 6 v*; — du 97 septembre 1 699 : BB 9 , fol. 1 ; — du 91 janvier 1 639 : BB 3 , fol. 1; etc.

(') Délibération du 96 novembre 1/199 :

BB9, fol. i3 v^

^') 10 mars 1&19 : cart n* XV de M. de Brétizel, Hôtel de ViOê, p. h.

(*) Compte de i383 : ibid., p. 97.

(*^ Délibérations des 10 et 1 5 juin i/i33 :

Arch. oonunun. de Beauvais, BB k , fol. 1 9 v* et 9 1 . — Le capitaine intérimaire avait été nommé le 1 1 mai précédent

Un des moyens les plus habiles de la royauté pour faire tomber les communes sous sa domination et transformer les villes communales en villes royales fut de les accabler sous le poids de ses exigences pécuniaires , de porter le trouble dans leur système Hnancier, de leur créer un déficit considérable et de les obliger h demander la liquidation de leurs dettes. Cette tactique qui eut un plein succès dans beaucoup de communes, par exemple h Noyon, Senlis, Soissons, Amiens, etc., ne put cependant triompher aussi facilement à Beauvais : ici le roi fut obligé de recourir à des moyens moins expéditifs, et ce fut seulement par une suite de circonstances favorables, que lui présenta surtout la guerre de Cent ans, qu'il put arriver, par Tintermédiaire du bailli de Senlis et du prévôt d'Angy, à avoir la haute direction des finances communales. Dès le xiii' siècle, il était à l'œuvre; il ne réussit complètement qu'au commencement du xv*.

S 1. FINANCES COMMUNALES AU Xlll' SIECLE.

Le premier document qui traite de la situation financière de Beauvais est le compte rédigé par ordre du roi, le 6 juin 1 260 ^*^ Ce document est heureusement plus explicite que les comptes dressés à la même époque par les communes d'Amiens, de Compiègne, de Montdidier, etc.(^^. La partie la plus étendue, dans tous ceux qui furent envoyés par les villes de Pic^urdie et par Beauvais en particulier, est assurément le relevé des dépenses. Cependant le compte de Beauvais indique encore les sources des revenus de la commune. Ces revenus étaient le produit du droit de chaussée, des awmânes, des amendes, de la taille mise sur les bourgeois et de la vente des rentes viagères.

0) Pièce juslif., n** XX. (t. XV des Mémoires in-8' de la Société dm

^^^ Ces diffërenls eomples ont été publiés Antiqtuùres de Picardie) j p. 6o5-664; et par par Dufour : Situation financière de» viUn^ Giry, DocummU, p. 91-107.

J'ai déjà parlé du endroit de cauchiev, ou octroi que percevait à chaque porte de la ville le fermier de ce revenu, et dont le produit servait h payer les frais de réparation des rues à la charge de la commune. Quant aux aumônes, ce n'est que dans le compte de Beauvais que se trouve mentionnée cette source de revenus; il est, du reste, impossible d'en déterminer le caractère.

Mais ces aumônes jointes aux amendes payées à la commune, à la suite de jugements rendus par les magistrats municipaux, et aux sommes fournies par le droit de chaussée, étaient encore de peu d'importance, si l'on compare leur produit à celui des tailles. Les tailles étaient payées par tous ceux qui participaient aux avantages de la commune, et seulement par eux : en étaient donc exempts tous les autres habitants de Beauvais, tels que les francs-hommes, les clercs non mariés et non marchands, les sujets directs de l'évéque et du chapitre.

Dans bien des endroits, l'aristocratie bourgeoise tAchait de se faire exempter des charges communales : le maire et les pairs, par exemple, élevaient la prétention d'être exempts des tailles. Cette tendance à rejeter ce fardeau sur les autres bourgeois de la commune se remarque de très bonne heure : ainsi la constitution envoyée par les magistrats de Soissons aux habitants de Dijon, au xii' siècle ^^^ exemptait le maire de contribuer à la taille (art. lâ) et aux amendes auxquelles le roi pouvait condamner les bourgeois (art. i o). C'est un fait qui ne se présenta pas ou du moins dont on ne rencontre pas de trace dans l'histoire de la commune de Beauvais : si certains bourgeois cachaient leurs biens ou dissimulaient leur fortune pour supporter une part moins lourde des charges communales ^^^ il ne semble pas que les magistrats aient eu, de leur côté, recours à certaines fraudes. Un autre privilège apparut seulement vers la fin du xiy* siècle : les personnes les plus riches s'abonnèrent à la taille, par la faveur du maire alors existant; au lieu de payer à plusieurs reprises, toutes les fois que cet impôt direct était levé sur les bourgeois, des sommes assez fortes, proportionnelles à leur fortune, ces personnes donnaient une seule fois par an une somme inférieure à celle qu elles auraient pu fournir, si elles avaient suivi la condition commune. Si, d'un côté, la municipalité y gagnait, en ce qu'elle jouissait, dès le commencement de l'année, de cette somme payée en une fois, d'autre part, les tailles établies dans le courant de l'année n'en étaient pas diminuées de beaucoup et pesaient plus lourdement sur les bourgeois

^*> Pièce justif., n* XII. — ^*^ Arrêt du i" novembre 1378 : Reugnot, t. II, p. lao; Boutmc. n" 2 1 63.

trop pauvres pour s'abonner. Cet inconvénient frappa les magistrats successeurs de ceux qui avaient permis cet abus : aussi obtinrent^s du roi par leurs plaintes l'annulation de tels abonnements (iSgS); ils l'obtinrent d'autant plus facilement, que ces abonnements avaient été accordés par voie illégale : le maire en avait seul scellé les actes, sans convoquer 1^ pairs ^^K

Toutes les fois qu'on avait besoin d'une somme d'argent pour une dépense quelconque et que le trésor communal était k vide, on asseyait une taille. Voici comment se faisait cette opération financière. L'assemblée des pairs , convoquée par le maire , désignait un certain nombre de personnes salariées pour répartir l'impôt sur tous les bourgeois de la commune ; ces personnes, à leur tour, étaient taxées, quant à la somme qu'elles avaient à payer, par d'autres bourgeois dont le nom était tenu secret. Avant de procéder à l'assiette de la taille, on faisait inscrire par le clerc de la commune les noms de tous les bourgeois, divisés par paroisses, sur une longue bande de parchemin , qui était ensuite remise aux personnes désignées pour répartir l'impôt. Celles-ci, après informations sur la fortune de chacun, inscrivaient en regard de chaque nom la sonmie imposée ^^\ Puis on déterminait la date à laquelle tous les payements devaient être faits. An sujet de la perception, des difficultés s'élevèrent entre l'évéque Renaud de Nanteuilet la conunune : aussi la grande composition de i 976 r^la le différend. Il fut décidé que, lorsque les magistrats municipaux auraient fait l'assiette de la taille et fixé le terme du payement, ils s'adresseraient au roi et lui demanderaient des lettres patentes ordonnant à l'évéque ou, en son absence, à ses officiers de justice en résidence à Beauvais, de ne pas empêcher la levée de cet impôt ^^^ La levée conunencerait aussitôt que l'évéque et sa justice auraient ces lettres entre lés mains : c'étaient les sergents de la commune, qui en avaient toujours été et qui en restèrent toujours chargés ^*L

La force pouvait être employée contre tous ceux qui , pouvant payer, ne le faisaient pas : les sergents collecteurs pouvaient opérer une saisie de leurs biens et, pour cela, enfoncer les portes et les fenêtres, briser les serrures, prendre des marchandises sur le marché, dans les rues et dans toute maison de bourgeois, sans avoir besoin, comme pour se faire payer

t» Pièce justif. , n* XXXV. meUenl de suivre exactement le délûl de

^') Le carton n* IV de M. Aux Cousteaux cette opération, contient plusieurs de ces rouleaux de parche- (') Cf. de semblables leUres données en

mîn, un pour Tassielto de taille de septembre t /laa : Loisel, p. 3i8. i3€., nn autre du i& avril lAiS; ils per- ^^^ ArL 18 de la ^nde composition.

des amendes, de requérir l'assistance de la justice épiscopaie.. Celle-ci , dans aucun cas, ne pouvait empêcher la commune d'entrer en possession des sommes imposées ^^^ Il se pouvait encore qu'un communier, sans avoir acquitté son dû, quittât la ville en emportant tous ses meubles: s'il ne laissait pas d'immeuble, c'était autant de perdu pour la commune qui n'avait pas de moyen de recours (^); mais s'il laissait, par exemple, une maison qu'il eât louée h un tiers, alors le maire et les pairs ajournaient ce tiers par-devant eux et lui défendaient de rien payer à son propriétaire; aux termes fixés, il versait la somme convenue pour son loyer entre les mains de l'argentier de la commune, et cette somme était portée en déduction de ia taille non payée ^^\

Toutes les difficultés qui surgissaient à l'occasion de la levée d'une taille étaient résolues non par la cour épiscopale, malgré toutes les tentatives que fit l'évéque aux xui* et xiv* siècles pour avoir ce droit , mais soit par h parlement, soit par le bailli de Senlis, soit enfin par le prévôt royal d'Angy^^). Cependant un arrêt du parlement, en date du i* novembre 1978, avait déclaré que les magistrats municipaux auraient à s'adresser non au roi , mais à l'évéque , pour forcer les bourgeois récalcitrants à payer leur part légitime des tailles ^^K Aussi, dans l'ajournement que l'on faisait d'un communier devant une cour royale, il fallait toujours spécifier la cause de cet ajournement : c'était une précaution pour que l'évéque ne pût pas réclamer et se plaindre d'un détournement de procès à son désavantage ^•^.

La taille une fois perçue, ceux qui avaient été chargés de la lever en remettaient le produit entre les mains du receveur communal et lui en demandaient quittance. Les sommes fournies par cet impôt figuraient dans le compte présenté chaque année par celui-ci à l'assemblée générale des bourgeois.

Les tailles, quelque nombreuses et quelque fortes qu'elles fussent, ne suffisaient pourtant pas toujours : les magistrats de la commune en étaient

^*^ Même art. 18 de la grande componiîon.

(*) Cf. compte du 10 janvier 1^^9,011 pluneura somme» inscrites sont perdaes pour la commune : cart n"* IX de M. Aux Coukteauz.

t^) Pièce jastif.,n*X3LVlI.

t*) Arrêt du S novembre 196&: Beugnot, t. I , p. 590. — Lettres royales de 1 3oo au prévôt d^Angy, pour contraindre los clercs ma-

riés à la taille : Arch. commun, de Beauvais, JJ 61 , p. S76. — Arrêt du 98 janvier 1 809:

Beugnot, t. III, p. 980; Boutaric, n* 3^99.

— Arrêt du 96 février iSad : Boutaric, n* 7099. — Arrêt du 9 3 décembre i395 :

Boutaric, n° 7 7^5; etc.

(») Beugnot, t II, p. 190; Boolaric, n*9i63.

^*) Arrêt du pariement du 9 février 1969 :

Beugnot, t. I, p. 739; Boutaric, n* |3i6.

240 CHAPITRE XVL

quelquefois réduits à se procurer de Targent au moyen des eDiprunb ' . Cette facilité d'emprunter qu'avaient les communes, les conduisait à se charger rapidement de dettes considérables. C'est ainsi que, de laoïS à 1 s6o, Beauvais eut à payer i,895 livres i5 sols de rentes viagères : on sait que les rentes viagères étaient un des moyens de rembourser les emprunts ; et , dans le même temps , la commune avait reçu du prix de la vente d'autres rentes viagères la somme de a, A 3 6 livres i& sols^^ A côté de ces emprunts, amortissables assez rapidement encore, il y en avait d'autres dont la municipalité payait annuellement les intérêts et dont elle remboursait le capital quand on le lui exigeait. De ce chef, la commune était grevée d'une somme considérable d'intérêts à payer. Le taux en était du reste très élevé, par suite de la rareté du numéraire : ainsi, en 1 9 54, une buHe d'Innocent IV déliait la municipalité de l'obligation qu elle avait contractée de payer k Pierre de Saint*Remi de Reims 6o livres d'intérêt pour 36 livres de capital qu'elle avait empruntées ^^^ : ce qui établit un taux de près de 17 p. 0/0.

Toutes ces sommes suffisaient à peine pour subvenir aux charges mul> tiples qui incombaient à la commune. D'abord, le droit de chaussée n'était guère à compter comme revenu, puisque le produit de cet octroi était employé à la réparation des voies publiques; souvent même, cet octroi ne suffisait pas à cette dépense '^^^ et l'on était alors obligé, lorsqu'il était besoin d'exécuter d'importants travaux, de lever une taille spéciale.

Les autres dépenses de la conunune consistaient ordinairement en présents, aides féodales, dons au roi, gages des officiers, frais occasionna par le service de la commune, frais de procès, réparation des murs, des fossés et des portes de la forteresse, frais de chancellerie, rentes viagères, intérêts des sommes empruntées, menus frais, etc.

On a déjà fait remarquer combien les présents faits aux rois et aux personnages de distinction de passage à Beauvais constituaient une dépense très onéreuse pour la commune. Pendant les dix-neuf mois dont le compte fut établi en taGo, cette dépense, répartie dans plusieurs articles, et dont la plus grande partie consistait en vin, montait è la

(^) Je serai très bref sur ceUe <fueslion des (^) C'est ce qui ressort du compte de 1 s 60

emprants; pour de plus amples détails, voir lui-même : ainsi, de 1958 i i960, le produit

M. Lefranc, son chapitre des finances dans du droit de trcaucbie 7» combiné avec celui des

son HtêUnre de Noyon. aumônes et des amendes n'allait pas i 8& li-

^*^ Compte de i960. vres; et la dépense faite pour le pavement de

^^) Bulle inédite indiquée : Arch. commun. la ville et des chaussées était de 79 livres

de Beauvais, JJ 61 , p. 676. 9 sols.

somme de i4i livres 7 sols 19 deniers ^^^; et encore faut-il remarquer que, pendant celte courte période de temps, le roi n'était venu qu'une fois à Beauvais et qu'il n'y avait pas eu de nouvel évéque à recevoir. Un siècle plus tard, en 1 364, quand Charles V fit son entrée à Beauvais, les finances communales étant épuisées, il fallut avoir recours à une tailîe spéciale afin de payer les présents offerts au roi. Ces dépenses exorbitantes, et la plupart du temps sans profit pour la commune, finirent par inquiéter : quelques années après cette entrée de Charles V, on fut curieux de faire le relevé des sommes qui passaient ainsi en présents et l'on trouva que, depuis le 1" octobre i38o jusqu'au 3i mars 1393, on avait dépensé 1,619 livres 1 1 sols 6 deniers ^^^. En effet, ce n'était pas seulement au roi et à la reine que l'on offrait des flacons ou hanaps d'argent doré ou des pièces du vin du pays et du vin de Beaune : on gratifiait encore de présents les frères du roi, les grands seigneurs du royaume, les messagers de la cour, l'évéque de Beauvais faisant sa première entrée dans la ville , le capitaine de Beauvais, les «tmenestreux?? venant faire leur fête dans la ville et apprendre de nouvelles chansons, les arbalétriers, etc. On n'oubliait pas non plus de se concilier la faveur des religieux , dont l'influence n'était pas une puissance à dédaigner dans la conduite des affaires des xni'' et xiv"* siècles, et on leur donnait des aumônes, tantôt 16 livres, tantôt 90. Quand le supérieur général des frères mineurs ou des dominicains arrivait dans la ville, c'était une occasion de plus pour la commune de se montrer généreuse (^). Rentraient encore dans la catégorie des présents les festins donnés en l'honneur des nouveaux magistrats, les banquets offerts au capitaine, etcJ*^

Le roi , en tant que suzerain , demandait aux communes des aides féodales. Ce genre d'impôt, exigible dans quatre circonstances différentes, devait être payé exactement par les vassaux. Le départ des rois pour leurs expéditions aventureuses des croisades était ime de ces circonstances : c'est sans doute pour subvenir à son expédition en Palestine que Philippe Auguste établit à Beauvais jusqu'en 1189 ce qu'on a appelé la dime saladine^^^ Selon Le Nain de Tillemont^^^ la même commune aurait eu à fournir

(^) Si, dVprès le calcul de Leber, on compte (*) Dans le compte de 1 38 0-1 393 , on nV

qn^une livre du milieu du xtii* siècle a la pas fait rentrer ces dépenses dans le chapitre

même valeur que 16s francs de notre mon- des présents, elles rentraient sans doute dans

naie actuelle, pendant ces dix- neuf mois, les dépenses ordinaires, la commane de Beaavais aurait dépensé en ^'^ Premier cartuL du chapitre, fol. 953 v*;

présents près de 93,ooo francs. Louvet, t. II , p. 3i 1 ; Ordonnancée, t. XI,

W Pièce justif., n* XXXin. p. «55.

«^> Cf. pièces justif., n*' XX pt XXXIIT. ^•^ Vie de eaini Louie, U III, p. 118.

Rbactais. 16

ncrUllIBHII 1I4TIONAI.I.

3,^00 livres h saint Louis partant pour sa première croisade; le compte du bailli de Vermandois, présenté en iq48, n'en indique que 1,750*'.

L'aide féodale se payait une seconde fois quand le suzerain armait chevalier son fils aîné : c'est pour cela que la commune de Beauvais dut payer 1,900 livres pour la chevalerie de ccmessire Jehan de Franche t), fils aîné de Philippe de Valois ^^K Le roi profitait encore de l'occasion du mariage de sa fdle aînée pour battre monnaie : ainsi Philippe le Bel exigea 1,200 livres de la municipalité beauvaisine, quand sa fille Isabelle épousa le roi d'Angleterre ^*l Philippe V en i3i8 ^*^ et Philippe VI en 1 332 ^^^ tirèrent encore le même revenu des bourgeois de Beauvais dans de semblables occurences.

Du xif au xiv' siècle , il se présenta seulement deux circonstances dans lesquelles la quatrième aide féodale fut exigible : quand saint Louis fat fait prisonnier lors de sa première croisade, et quand il fallut acquitter la rançon du roi Jean. On ne sait quelles sommes furent données par la ville de Beauvais lors de la captivité de saint Louis ; d'autre part , l'aide qui fut levée pour Jean II n'eut plus son caractère aussi franchement féodal; cesl pourquoi je me propose d'y revenir plus loin.

Au xm** siècle, les dons d'argent faits au roi en dehors des prestations féodales contribuaient aussi à grever d'une façon considérable le budget de la commune. Toutes les villes de la Picardie ont souffert, pécuniairement parlant, du traité fait en 1969 entre saint Louis et le roi d'Angleterre; mais aucune, paraît-il, n'eut à payer autant que Beauvais. Si Amiens, le 4 avril 1260, devait pour ce fait 1,287 livres au roi ^^\ Beauvais , après avoir donné une première fois 1,760 livres, était encore obligée d'une pareille somme ^''l Heureusement, le duc d'Anjou qui emprunta pour son expédition du Hainaut des sommes considérables , à des conditions si onéreuses pour les villes, n'exigea rien de notre ville : c'est peut-être ce qui lui valut d'être le plus imposée, pour satisfaire le roi d'Angleterre.

Le service féodal comportait encore pour les communes l'obligation d'entretenir dans les armées du roi une troupe de soldats : nouvelle source de dépenses qui n'étaient compensées par aucune recette. Les gages don-

(*} Hiiîor. de France, t. XXI, p. 376. <*> Louvet, Ms. de la C^HM de Seida,

W Compte de i33a : cart. n' XV de M. de (chex M. Aux Cousleaux), fol. 190 v'i «^

Brétixel, lias, tntit. : Hôtel de Ville, p. 68 et 69. Moreau, t. aaa , fol. 9^7. (-'') Ces 1,900 livre» furent payées en trois (^) Compte de i339 : lœ, eit,

fois : i3 juin i3io, 600 lirres pari8Îs(cart ^^^ Dufour, Situation financière dei ^bUI» ^

n* IX de M. Aux Cousleaux); 96 novembre Picardie, loc. du, p. 6o5; Giry, I^o««w"»

i3io, 375 livres parisis {ibid.)\ 7 février p. 95.

i3ii , 3oo livres parisis {ihid.). t?) Pièce juslif., n' XX.

nés aux officiers , sergents , clercs , avocats , procureurs , collecteurs de taille, etc. , montaient eux aussi, à une somme importante, sans toutefois égaler les frais d'équipement et d'entretien des soldats envoyés au service du suzerain.

Les affaires de la conunune nécessitaient de fréquents voyages soit à Paris, soit h Senlis, auprès du roi comme auprès de Tévéque absent. Ces voyages ont bien souvent servi de prétexte à des dissipations de deniers : c'est ainsi que, dans le compte de i s 60, ils figurent pour la somme de 098 livres 5 sols et 3 deniers; et encore, dans cette somme considérable, ne sont pas comprises les dépenses faites pour les chevaux. Il y avait certainement là des abus dont pouvaient légitimement se plaindre les bourgeois, comme du reste ils l'ont fait à Roye, Saint-Quentin, Noyon, etc.

Il est vrai aussi que l'ardeur téméraire des conununiers à défendre leurs privilèges et leurs franchises , en les poussant à des actes de rébellion envers l'évéque et en les engageant dans des procès interminables contre les différentes juridictions de la ville, nécessitait jusqu'à un certain point ces nombreux voyages et contribuait pour beaucoup à la dissipation des sommes renfermées dans la «huche» communale. Le nombre est prodigieux de ces procès que les bourgeois soutinrent soit contre l'évéque, soit contre le chapitre, soit contre les agents du roi, soit enfin contre les abbayes voisines; et tous coûtaient fort cher à la municipalité. Un procès que la commune eut avec l'abbaye de SaintrSymphorien, de iâ58 à iqGo, coûta 83 livres 1 1 sols et 3 deniers; un autre avec l'évéque, au bout duquel les bourgeois furent condamnés à payer 4 00 livres à la partie adverse, coûta pendant le même temps près de 3o livres, sans compter les sommes dépensées avant 19 58 pour ce procès, les frais de voyages, les honoraires des avocats.

Bien souvent , les accords et transactions étaient défavorables aux bourgeois au point de vue pécimiaire : à eux revenait souvent le payement des frais. Toutes leurs émeutes étaient suivies d'une forte amende imposée sur eux. On ne sait à quel chiffre monta la sonune à laquelle les francs-hommes condamnèrent les bourgeois en is68; mais, eu égard à la violence des troubles, elle dut être considérable. Après la révolution de i3o5, le roi imposa sur les communiers une amende de 10,000 livres pour lui avoir désobéi, et les arbitres choisis par l'évéque et par la commune taxèrent encore celle-ci à 8,000 livres parisis. C'en était assez pour ruiner complètement une ville qui n'aurait pas offert autant de ressources que Beauvais; mais on verra plus loin que les bourgeois purent se tirer d'affaire sans avoir recours à une liquidation qui, en faisant intervenir ]es agents royaux, leur aurait

iùà CHAPITRE XVI.

enlevé une grande partie de leurs privilèges. Ce dernier payement de 1 8,000 livres a dû être d'autant plus difficile à effectuer, que la réparation des murs de la forteresse, ruinés par la lutte soutenue contre l'évéque, était encore à la charge des bourgeois. Dans le compte de i960, cette charge figure pour une somme de près de 8 livres : c'est une somme assez insignifi ante relativement aux autres dépenses ; mais , au xi v* siècle , son chiffre s'éleva considérablement, et ce fut par là surtout que les finances de la commune perdirent leur caractère : elles furent fournies par le clergé aussi bien que par les bourgeois , et leur emploi fut déterminé par les trois corps de la ville et surveillé par les agents royaux.

Dans les premiers siècles de la commune, les frais de chancellerie n'étaient pas considérables. Le compte de 1 â6o mentionne seulement une dépense de A 3 sous pour les sacs et la cire employée h sceller. D est vrai que, de 1968 à i960, la commune n'avait pas eu à s'adresser à la royauté pour obtenir la confirmation de ses privilèges et de ses franchises. Mais, aux \\y^ et xv* siècles, il en coûtait toujours beaucoup pour avoir la continuation de ces franchises. Pots de vin, présents en espèces et en nature, il fallait tout donner aux officiers royaux de qui dépendait l'expédition des chartes de privilèges ; il n'était pas jusqu'au portier lui* même du chancelier, à qui l'on n'offrit quelque présent pour se le rendre agréable ^^K

Je n'ai rien à ajouter au sujet des rentes viagères et des intérêts payés pour les sommes empruntées : l'on sait déjà le taux tout à fait exorbitant auquel s'élevaient ces intérêts. On est en droit de se demander comment les communes pouvaient arriver à s'acquitter des dettes contractées si onéreusement. Il est vrai, quand les intérêts avaient été payés pendant plusieurs années et quand leur chiffre dépassait le capital, on se faisait quelquefois autoriser à ne plus rien donner et à considérer la dette conmie éteinte t2).

Toutes ces dépenses, s'élevant à un chiffre considérable pour l'époque, n'auraient pas encore absorbé en i960 l'ensemble des recettes de la commune, si le roi, dans le même temps, n'avait exigé une sonune importante. Il semble, en effet, que la politique des rois du xiif siècle ait été de pousser les conununes vers le déficit, pour arriver par là à mettre la main à toutes leurs affaires et priver les bourgeois de leurs privilèges les plus précieux, en premier lieu de leur indépendance administrative.

t^) Voir, à ce sujet, le compte des dépenses faites en i hSS par la municipalité, pour <^tenir du roi la confirmation de ses privilèges : pièce juslif., n** XXXIX. — ^'^ Bulle d^Innocent IV de tahh^ déjà dlée.

Ou on en juge par l'exemple non seulement des communes voisines, mais encore de Beauvais. Pendant les dix-neuf mois dont les comptes furent réglés le 6 juin i960, la commune avait dû payer, à l'occasion du traité fait avec le roi d'Angleterre, 1,760 livres; malgré cela, elle avait encore trouvé le moyen de faire plus de 880 livres d'économie sur les recettes et de réduire sa dette de h^fàào livres à 3,358; par malheur, elle était encore redevable de 1,760 livres au roi, et ses mauvaises créances montaient à 1,031 livres; aussi la dette remonta au chiffre de 6,199 livres. Que l'on suppose un instant que le roi n'ait demandé aucun subside à la ville, non seulement la conmiune acquittait toutes ses dépenses avec les sommes levées par elle , mais encore sa dette baissait à 9,600 livres environ.

Si l'on compare l'état financier de Beauvais en i960 avec l'état des autres communes de Picardie, il est facile de voir qu'à Beauvais, le déficit s'était accru plus rapidement que dans ces communes. Amiens, ville très riche par son industrie et présentant par conséquent beaucoup de ressources, n'était endettée que de 6,000 livres. Noyon, qui devait faire faillite vers la fin du siècle, n'avait un passif que de 3,9 1 9 livres et ne devait que 780 livres de rentes viagères ^'^ Beauvais était donc, en 1 960 , la commune la plus endettée; ce fut un avertissement. La ville était riche alors, son commerce florissait : elle tâcha de se libérer le plus tôt possible de ses obligations.

Une liquidation se fit en 1978; mais fut-elle imposée par la royauté ou demandée par la commune? Rien ne l'indique. Il est cependant plus vraisemblable que cette liquidation eut lieu malgré les magistrats municipaux. Ce furent, en effet, les agents du roi qui l'organisèrent et qui taxèrent les bourgeois à payer 3 sous pour livre de la valeur de leurs biens meubles. Le maire et les pairs essayèrent bien de diminuer cette taxe et de la réduire à 9 sous pour livre, le parlement maintint l'établissement fait par les fonctionnaires royaux ^^\

Les dettes furent-elles entièrement payées ? Je ne le sais. Toujours est-il que la royauté qui, dans cette circonstance, semblait avoir pris en main l'intérêt de la commune, se départit de cette ligne de conduite sous Philippe le Bel qui, lui, prit à tâche de ruiner complètement la ville. Ce roi était, il est vrai, toujours à court d'argent, et il n'y a rien d'étonnant qu'il ait profité des troubles de i3o5 et de l'affaiblissement des partis qui en fut la conséquence, pour mettre en avant le prétexte de son autorité méconnue et exiger de la commune 10,000 livres et de l'évéque 6,000.

{*) JLefranc, op, âL, pièce justif. , n** A7. X^' 9, fol. lAi v**; Beugnot, l. H, p.* tao;

^*) Arrêt du i*' novembre 1 978 : Arcli. nat. , Boutaric , n* 9 iB3.

2/i6 CHAPITRE XVI.

La coibmune vint à bout de s'acquitter de ses dettes et de payer non seulement ces 10,000 livres ^^^ avec les 8,000 au payement desquelles elle fut condamnée pour sa rébellion contre l'évéque, mais encore, du 1 3 juin 1 3i au 7 février 1 3i 1, les i,qoo livres que le roi lui demanda encore pour marier sa fille Isabelle au roi d'Angleterre, et dans les années i3i8eti333, des sommes égales exigées par PMlippe V et Philippe VI ^^K Pendant le même temps, elle ne faillit pas non plus à rembourser les rentes viagères qu'elle avait dû constituera^); aussi on peut, à bon droit, s'étonner que, vers 1 33o, la commune, soumise à de telles charges et obligée d'entretenir des gens de guerre aux armées royales, ait pu continuer ses payements sans demander le secours du roi et sans faire de faillite.

Mais telle fut la bonne gestion financière de la ville pendant tout le xiv° siècle , qu'en 1891, malgré toutes les charges de la guerre de Cent ans, le trésor de la commune était plus riche qu'il ne l'avait été en 1 960 : sans posséder aucun revenu, la municipalité n'avait que 700 livres parisis de dettes environ, plus 3â livres parisis de rentes perpétuelles et 96 livres 9 sous de rentes viagères ^*l

En même temps qu'il cherchait ainsi à ruiner la conmiune, le roi avait réussi, dans la seconde moitié du xiif siècle, à attirer au parlement ou devant ses officiers toutes les causes relatives à la perception des tailles et à exercer par ce moyen une espèce de surveillance sur la gestion des deniers communs. Le compte de 1360 est lui-même une preuve de cette surveillance que prétendait exercer la royauté ; aussi ne faut-il pas s'étonner que si peu de communes ^^^ aient répondu à la demande de Louis IX et donné avec tant de répugnance l'exposé de leur situation financière, en ne dévoilant qiie ce qu'il leur semblait bon d'indiquer au roi.

Cependant , jusqu'au milieu du xiv* siècle , les officiers royaux , le bailli de SenUs et le prévôt d'Angy ne firent que juger les contestations en ma^ tière financière, sans s'entremettre en quoi que ce soit pour l'assiette des tailles, leur perception, la disposition et l'emploi des sonunes perçues, sans même exercer de contrôle véritable sur la gestion des magistrats municipaux et demander à voir les comptes dressés par les argentiers. Mais cet état de choses changea sensiblement pendant le cours de la guerre de Cent ans. Si, auparavant, à l'exception de quelques sonunes perçues extraordinairement, le roi n'avait exigé que les aides féodales dues par tout vassal à son suzerain, pendant la guerre de Cent ans, les malheurs de la

(0 Cf. iupra, p. a43 , noie. (*) Pièce jusUf. , n' XXXIV.

(') 'Ibid., p. 9&9. (^) Ces comptes sodI donnés par Du(our et

^•^^ Cf. Arch. commun, de Beauvais, CC98. Giry, loc, cit.

France voulurent que la commune perdit tous ses privilèges financiers et vit dans ses affaires l'intrusion des officiers de la monarchie.

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