MISÈRE DES PAYS-BAS CATHOLIQUES
conquêtes. En même temps qu'il institue l'intendance de la Flandre maritime et le Conseil souverain de Tournai, il fait construire par Vauban ces magnifiques forteresses que Louvois, dans son enthousiasme, met au-dessus des travaux des Romains et qui, à l'époque encore lointaine des grands revers, sauveront la France de l'invasion. Dunkerque s'entoure de bastions, une citadelle quasi imprenable flanque l'enceinte de Lille, des casernes majestueuses et une fonderie de canons sont construites à Douai.
En face de ce déploiement de puissance, la misère des Espagnols apparaît plus saisissante. Les Pays-Bas ont été plus meurtris par la campagne qui vient de finir qu'ils ne l'avaient été durant le cours interminable de la dernière guerre. C'est que jusqu'alors les armées marchaient lentement, s'accrochant aux places fortes et ne ravageant que leurs alentours immédiats, pour se retirer bientôt dans leurs quartiers d'hiver. Cette fois, on a systématiquement rançonné le pays et fait peser sur lui les frais de sa conquête. Louvois ordonne de couper les forêts des moines, « gens inutiles et pour la plupart fort affectionnés à nos ennemis » (1). 11 fait ravager les biens des grandes familles, espérant les contraindre ainsi de passer à la France. Il ne se fie qu'à la force et se moque de ceux qui critiquent sa méthode de « choquer les Flamands en toutes choses afin de les étourdir d'abord et de ne leur laisser aucune ombre de liberté ni nulle espérance de traitement favorable » (2). « L'expérience, dit-il, nous a fait sages à nos dépens » et il ne faut plus songer à « gagner la Flandre, sans troupes ni canons, en négociant avec des moines et accordant des privilèges » (3), Aussi les réquisitions exigées sans pitié font-elles fuir les paysans dans les bois à l'approche des troupes. Il faut pousser des partis au loin pour trouver de l'argent. On rançonne jusqu'au pays de Waes et, au moment où la paix vient d'être signée, le duc de Luxembourg, avant
(1) C. Roussel, Histoire de Louvois, t. I, p. 120.
(2) Ibid., p. 121.
(3) Ibid., p. 122.
de partir, rafle encore 500,000 livres dans le Luxembourg, le Limbourg et la Gueldre.
Désormais le gouvernement comme le peuple vit dans la terreur des Français et sa terreur s'accroît encore du sentiment qu'il a de son impuissance. A Madrid, la régente promet l'arrivée prochaine de don Juan, mais don Juan ne veut pas se consumer vainement aux Pays-Bas ; il reste en Espagne pour intrigusr contre la Cour. Et la pauvre régente s'excuse lam^ntablemînt auprès des provinces, protestant de ses bonnes intentions et de sas préparatifs manques « en quoy se sont consommées toutes les finances que l'on a peu trouver, ne s'estant jusques ores fait un tel effort ni mesmes depuis le temps de 'empereur Charles cincquiesme,ni aussi joinct presque neuf mille Espagnols comme il s'est faict à présent » (1).
Au lieu de don Juan, c'est le connétable de Castille, don Inigo Fernandez de Velasco y Tovar qui vient remplacer Castel Rodrigo. Hélas, ce vieillard goutteux, continuellement malade et qui crie qu'on l'assassine quand on lui parle d'affaires, semble « prendre plaisir à aire étalage de la plus frivole incapacité » (2). D'organiser la résistance en face de la France, il n'est point question, personne n'y songe et n'y peut songer. Tout au plus, en 1669, pour entraver la construction de nouvelles forteresses, prohibe-t-on la sortie des houilles indispensables à la cuisson des briques. Et encore, dès la première menace, la mesure est-elle rapportée (3). Comment se défendre sans argent ? Les troupes manquant de solde se désagrègent dans 1 indiscipline. Leurs désordres sont si grands dans le Hainaut, en 1670, que « personne n'ose plus se mettre en chemin, les gens de guerre s'y trouvans en bandes de quarante à cinquante, m3S!ne avec officiers en teste, pillans et volans tout ce qu'ils rencontrent, tuant les uns, blessant les autres, et commettant des violences qui n'ont esté faites par les
(1) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, 2" série, t. I"- 1851], p. 414.
(2) A. Lefèvre - Pontalis, Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, t. II, p. 24 (Paris, 1884) ; Lonchay, La Rivalité, etc., p. 246.
(3) C. Rousset, Histoire de Louvois, t. I, p. 289.