LIÈGE ET LES PAYS-BAS
s'abstint soigneusement de toute velléité d'intervention sur les rives de la Meuse. En 1740, Charles VI recommandait à Marie- Élisabeth de ménager le pays de Liège et de ne pas prétendre traiter « cet État considérable de l'Empire » comme au temps de l'Espagne (1). Marie-Thérèse n'agit pas autrement. Elle déclare, en 1751, qu'elle veut écarter tout ce qui peut troubler la bonne harmonie entre ses provinces et les Liégeois (2).
On ne se fit pas faute d'abuser à Liège d'une situation aussi nouvelle. Depuis la fermeture de l'Escaut en 1648, le mouvement économique de la principauté avait cessé de s'orienter vers Anvers. Il suivait désormais la direction que lui indiquait le cours de la Meuse et se portait vers les ports des Provinces- Unies. Autant les relations de celles-ci avec la Belgique furent empreintes d'aigreur depuis le traité de la Barrière, autant elles furent cordiales avec les Liégeois. Le résident des États-Généraux dans la « cité » ne manqua pas d'entretenir la défiance qu'y faisait naître la politique économique des gouverneurs autrichiens de Bruxelles. Leurs moindres tentatives pour améliorer le transit des Pays-Bas et y ranimer l'industrie furent suivies d'un regard soupçonneux. On ne répondit que par le mauvais vouloir le plus évident à leurs propositions d'entente. On les força, en s'obstinant à frapper les exportations belges du droit de soixantième, de déclarer à la principauté une guerre de tarifs également désavantageuse aux deux adversaires (3). Pourtant le XVIII^ siècle fut pour le pays de Liège comme pour les Pays-Bas, une époque de repos bienfaisant et de restauration économique. De 1713 à 1789, la principauté jouit d'une paix profonde. Sa remuante population trouva dans l'industrie l'emploi de l'activité nerveuse qu'elle avait dépensée si largement, au milieu des troubles des derniers siècles, dans les guerres civiles et les émeutes. Liège devient alors l'atelier bourdonnant et fumant qu'il est resté jusqu'à nos jours. En amont de la ville, les bords de la Meuse commencent à se peupler d'usines. La vallée de la Vesdre s'anime du mouvement
(1) Qachard, Ordonnances, t. V, p. XXII.
(2) Ibid., t. VII, p. 3.
(3) E. Fairon, La chaussée de Liège à Aix-la-Chapelle, loc. cit., p. 38, 45, etc.
des fabriques verviétoises, tandis que Spa attire vers ses fontaines, les malades, les neurasthéniques, les mondains et les aventuriers de toute l'Europe.
Au reste, l'énergie nationale ne s'absorbe pas tout entière dans l'industrie. Si depuis 1684, l'ère des révoltes municipales est close, la vie politique n'en reste pas moins singulièrement active. Désormais, sauf l'interruption du règne de Jean-Théodore de Bavière (1744-1763), tous les évêques résident à demeure dans la capitale et ne sont plus que princes de Liège. Le pays cesse d'être traité comme une sorte d'apanage dynastique, comme une annexe à laquelle ses détenteurs ne s'intéressent que parce qu'il leur assure une situation plus éminente et plus influente dans l'Empire et en Europe. Georges-Louis de Berghes, Charles d'Oultremont, François de Velbruck, Con. stantin de Hoensbroek ne sont que des nobles d'importance secondaire dont les intérêts se confinent dans la principauté. Leur faiblesse ne leur permit pas d'imposer à leurs sujets cet « absolutisme éclairé » que nous avons vu implanter par l'Autriche à Bruxelles. Ils furent contraints de partager le pouvoir avec le chapitre qui les nommait et les États qui, en face d'eux, représentaient le pays. La constitution liégeoise que les guerres du XVIF siècle et la puissance des évêques bavarois avaient paralysée ou faussée, rentra en vigueur sous leur gouvernement paisible. Laissée en repos par ses voisins, la principauté, en reprenant possession de soi-même, reprit en même temps son organisation politique traditionnelle. Sous de petits princes appropriés à sa taille, ce petit pays put enfin vivre sa vie et s'administrer à sa guise. La paix lui permit d'atteindre, à partir de 1724, à cette autonomie et à ce self government qu'il s'était vainement promis, en 1688, du règne de Jean-Louis d'Elderen.
Tel qu'il fonctionna jusqu'à la Révolution de 1789, son gouvernement est beaucoup plus proche de la république que de la monarchie (1). Un sénat ecclésiastique, le chapitre.
(1) En 1783, M. N. Jolivet, secrétaire du résident français à Liège, dit que le gouvernement du pays est " aristo-démocratique républicain». Cercle hutois des