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CHAPITRE VI

Depuis l'époque bourguignonne, les relations du Pays de Liège avec l'Empire avaient été s'affaiblissant de plus en plus. Philippe le Bon et Charles le Téméraire avaient cherché à annexer la principauté à leurs États; après eux, Charles-Quint l'avait soumise au protectorat du 'gouvernement de Bruxelles, et ses successeurs, les rois d'Espagne, suivirent la même politique aussi longtemps qu'ils n'en furent pas empêchés par leur faiblesse. Les princes bavarois qui se succédèrent presque sans interruption à Liège, d'Ernest à Joseph-Clément de Bavière (1581-1723), les considérèrent tantôt comme des alliés, tantôt comme des adversaires. Mais la disparition de l'hégémonie espagnole aux bords de la Meuse sous ces évêques allemands, n'eut pas pour résultat d'y ramener l'influence allemande. Jamais, au contraire, elle n'y fut plus insignifiante. Maximilien-Henri et Joseph-Clément, entraînés par leurs intérêts dynastiques, se rangèrent, on l'a vu plus haut, parmi les alliés de Louis XIV, en ennemis déclarés de l'empereur. Quant aux Liégeois, leur vœu le plus cher allait à se faire reconnaître par les belligérants une neutralité impossible qui, entre l'Espagne, la France, l'Allemagne et les Provinces-Unies en guerre, leur eût conservé les bienfaits de la paix, mais qui, ne les faisant

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prendre parti pour personne, les exposa sans défense au rançonnement de toutes les armées. Ainsi, au commencement du XVIIF siècle, tant du fait des princes que de celui de la nation, ce pays d'Empire se trouvait en fait devenu à peu près complètement étranger à l'Empire.

Le retour de la paix générale après les traités d'Utrecht permit de l'y faire rentrer à sa place. En 1716, Charles VI le «réintégrait» au Cercle de Westphalie, auquel il appartenait depuis 1500, mais dont il avait cessé depuis longtemps de payer les subsides. Depuis lors, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, il ne devait plus cesser de constituer un «membre insigne» du Saint-Empire romain. Sa neutralité disparaissait, mais son autonomie demeura intacte. Le Saint-Empire, en effet, n'était ni un État, ni une patrie. Simple agrégat de territoires sous la présidence de l'empereur, il laissait à chacun d'eux une indépendance complète. La Chambre de Wetzlar, à laquelle ils ressortissaient tous, au lieu de les soumettre à une juridiction commune, semblait n'avoir pour but que d'entretenir et de protéger leur particularisme. Son pédantisme judiciaire et les lenteurs de sa procédure éternisaient les procès que les princes s'intentaient entre eux ou que les sujets intentaient à leurs princes, les princes à leurs sujets ou les sujets les uns aux autres. Quand enfin elle avait promulgué une sentence, il n'existait d'autre moyen de l'exécuter que de recourir au Cercle dont le condamné faisait partie. Mais les Cercles, divisés d'intérêt, regardant à la dépense, ne possédant que des forces militaires ridiculement insuffisantes, n'agissaient presque jamais. En somme, le Saint-Empire n'était qu'une république d'États de toutes grandeurs et de toutes espèces, monarchies puissantes comme la Prusse et l'Autriche, électorats, duchés, comtés, principautés ecclésiastiques ou laïques, villes libres, simples baronies, tous différents par leur constitution interne, mais tous souverains et égaux en droits. La constitution politique de cette grande machine ressemblait de manière frappante à celle des villes du moyen âge, où chaque métier, quel que fût le nombre de ses suppôts, jouissait d'un même pouvoir. Elle favorisait les faibles autant qu'elle gênait les

forts. Elle semblait faite pour s'opposer à toute nouveauté au nom des précédents et des droits acquis. Incapable de toute initiative, de toute réforme, elle s'immobilisait dans l'archaïsme et n'était efficace que pour maintenir la tradition, active que pour empêcher tout progrès.

La principauté de Liège s'aperçut donc à peine qu'elle avait repris son rang dans la solennelle et impuissante assemblée du Saint-Empire. 11 ne lui en coûta annuellement que quelques centaines de florins payés au Cercle de Westphalie. Pour le reste, elle conserva sans le moindre changement sa constitution et ses privilèges. L'acte de 1716 lui reconnut même, en sa qualité d'État frontière, une situation qui allégeait encore les obligations déjà si légères qu'elle contractait. 11 lui permettait, en cas de guerre extérieure, de conclure des traités de neutralité avec l'ennemi et de conserver ses troupes sur son propre territoire au lieu de les envoyer à l'armée du Cercle. Tout compte fait, les seuls rapports qu'elle entretint avec le Saint- Empire se bornèrent à des appels à la Chambre de Wetzlar. Les conflits incessants que l'activité de sa vie politique faisait surgir entre l'évêque, le chapitre et les États firent d'elle une cliente assidue de ce tribunal, si précieux aux plaideurs qui ne désiraient point voir finir leurs procès. A en croire le baron de Pôllnitz, Liège lui fournissait, vers 1730, autant de besogne que tout le reste de l'Allemagne (1).

Si on l'envisage au point de vue de l'histoire de Belgique, la rentrée de Liège dans l'Empire fut à tous égards un événement déplorable. Elle classa, en effet, la principauté en dehors des Pays-Bas et établit entre elle et eux une barrière qui n'avait pas existé auparavant. A première vue, ce fait paraît étrange. On aurait pu s'attendre à ce que l'empereur, souverain de la Belgique depuis la paix d'Utrecht, reprît à son profit la tradition bourguignonne et s'efforçât de rattacher la principauté à ses nombreux domaines. Ce fut tout le contraire qui advint. Par prudence, et pour ne susciter ni la jalousie de la France, ni celle des Provinces-Unies, ni celle même de l'Empire, il

(1) Lettres, t. III, p. 167.

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