LE PRINCE ET LES ÉTATS
nomme le prince dans son sein, et lui impose à son avènement une capitulation qui circonscrit soigneusement son pouvoir. Elle l'oblige non seulement à respecter les prérogatives du chapitre, mais à gouverner conformément à la paix de Fexhe, c'est-à-dire d'accord avec le « sens du pays » s'exprimant par l'assemblée des États. Tandis que, dans les Pays-Bas, la cérémonie de l'inauguration ne fait qu'établir entre un souverain héréditaire et ses sujets un pacte confirmé par des serments réciproques et déterminant l'étendue de leurs droits respectifs, le prince de Liège, en montant sur le trône, est soumis à la constitution nationale. Elle n'est point un contrat par lequel il se lie au peuple en même temps que le peuple se lie à lui. Comme dans nos modernes monarchies parlementaires, elle est la loi suprême et primordiale, et son pouvoir n'est légitime que pour autant qu'il la respecte.
Au surplus, il s'en accommode sans trop de peine. Depuis 1684, en effet, le plus influent des trois États du pays, le Tiers, est soumis directement à son action. Car, intervenant dans la nomination des magistrats qui représentent les villes aux États, le prince détermine nécessairement la composition de ce Tiers. C'est même sur lui qu'il s'appuie en général pour résister aux prétentions des deux autres ordres : la noblesse et surtout le chapitre. Ce dernier seul est pour lui un rival incommode. Non seulement par son droit d'élire l'évêque, mais par son immense richesse foncière et par la prérogative exorbitante qu'il possède de siéger aux États au nom de tout le clergé, il jouit d'un ascendant qui serait sans bornes s'il était populaire. Heureusement, la grandeur même de ses privilèges les fait paraître insupportables à tous les autres et les allie à l'évêque dans la lutte qu'il entame contre eux, La noblesse est trop peu puissante pour l'y aider activement. Mais le Tiers s'y emploie de toutes ses forces. Ainsi le prince et la bourgeoisie aisée, aux mains de laquelle, depuis 1684,
sciences et des beaux-arts, t. XI [1897], p. 20L En 1772, Michel Deschamps, Essai sur le pays de Liège, p. 11 (Liège, 1867), dit plus nettement « la constitution de Liège est républicaine ". Il la compare un peu plus loin, p. 20, à celle de l'Angleterre.
se concentrent le pouvoir municipal et la représentation des villes aux États, agissent de commun accord contre le chapitre.
Et par une conséquence nécessaire, le gouvernement de cette principauté administrée par un prélat, s'empreint d'un caractère tout laïque. Quoique, depuis Georges-Louis de Berghes, tous les évêques aient reçu la prêtrise, ils abandonnent les affaires ecclésiastiques à des coadjuteurs pour s'adonner presque exclusivement aux soins de leur pouvoir temporel. Ce n'est plus que dans des circonstances solennelles qu'ils officient personnellement dans le chœur de Saint-Lambert. Le prince l'emporte chez eux sur l'évêque ; les intérêts de l'État les occupent bien plus que les intérêts de l'Église.
Obligés de gouverner en partage avec les États et surtout avec le Tiers, aucun d'eux n'a pu exercer sur le pays une influence personnelle vraiment profonde. Ils ont présidé à l'administration de la principauté plutôt qu'ils ne l'ont dirigée. Leur Conseil Privé n'a jamais revêtu l'importance que présentent à la même époque à Bruxelles les Conseils et les « jointes » du gouvernement. C'est que l'esprit républicain de la constitution liégeoise se défie du pouvoir central et réduit son rôle à l'excès. L'autonomie nationale s'oppose irrésistiblement à l'absolutisme. Mais par cela même, elle renonce à appliquer les réformes que propagent ailleurs l'action de l'btat et la centralisation monarchique.
A cet égard, le contraste est éclatant entre Liège et Bruxelles. Ici, les « lumières du siècle » inspirent la conduite du gouvernement central et suscitent son initiative dans tous les domaines; là, on ne les voit provoquer aucune réforme. Les États refusent de se courber sous la police et la discipline de l'État. Ils abandonnent le progrès social à l'initiative individuelle ; la conception qu'ils ont de la liberté est une conception surtout négative, se réduisant au respect des intérêts et des traditions de groupe ou de classe que représente chacun d'eux et qui les met presque constamment en conflit les uns avec les autres. Ces conflits sont d'autant plus nombreux et plus variés que leurs attributions ne se bornent pas, comme dans les