‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 102 sur 218 · GEORGES-LOUIS DE BERGHES · texte numérisé non relu

GEORGES-LOUIS DE BERGHES

Pays-Bas, à voter l'impôt. L'évêque ne peut prendre aucune mesure de quelque importance sans qu'ils l'aient tout d'abord approuvée. Leur consentement lui est aussi indispensable que celui du Parlement l'est au roi d'Angleterre. A vrai dire, les États liégeois, composés de trois ordres délibérant à part et dont chacun peut s'opposer par son veto aux décisions prises par les deux autres, diffèrent autant que ceux du Brabant, par exemple, d'une véritable assemblée nationale. Mais l'étendue de leur pouvoir, la variété des objets dont ils ont à traiter, l'importance accordée à la députation qui les représente entre leurs sessions bisannuelles et leur collaboration à la nomination des membres des XXII, l'antique tribunal dont relèvent, en cas d'abus, les officiers du prince, leur communiquent une vitalité qui manque à ceux-ci. S'ils accomplissent peu de chose, ils s'agitent beaucoup, et cette agitation, qui paraît stérile à première vue, a le mérite de conserver dans la nation le goût des affaires publiques avec le sentiment de la liberté politique. Le Liégeois ne se considère pas comme un sujet, mais comme un citoyen. La politique « éclairée » du gouvernement de Bruxelles lui répugne, parce qu'elle lui paraît inséparable de l'absolutisme. Mais ses traditions nationales le préparent à merveille à adhérer avec enthousiasme au dogme de la souveraineté nationale que l'Amérique, puis la France proclameront vers la fin du siècle.

A la mort de Joseph-Clément de Bavière (12 novembre 1723) les grandes puissances, qui s'étaient si activement remuées pour ou contre son élection, se désintéressèrent de celle de son successeur. La paix régnait entre elles, et le pays de Liège, se trouvant dès lors dépourvu de l'importance stratégique que lui valait sa situation entre la France et l'Allemagne, eut la bonne fortune de ne point attirer leur attention. Le chapitre, étonné sans doute de la liberté qui lui était laissée, prit l'administration du pays en attendant de procéder à la nomination du

nouvel évêque. L'Électeur de Cologne, Clément-Auguste de Bavière, neveu de Joseph-Clément, fidèle à la tradition séculaire qui rattachait Liège à sa maison, ne manqua pas de poser sa candidature. Mais le chapitre n'avait jamais nommé les évêques bavarois que par contrainte. Cette fois, il était libre, et bien décidé à le montrer. Clément-Auguste fut écarté. Deux autres solliciteurs, étrangers comme lui et comme lui suspects d'une puissance dangereuse par leurs alliances de familles, le prince de la Tour d'Auvergne et le cardinal de Saxe-Zeil, n'eurent pas plus de succès. Le 7 février 1724, les suffrages se portèrent sur Georges-Louis de Berghes.

Ce qui poussa le chapitre à se prononcer pour lui, ce fut certainement l'espoir de récupérer sous son règne le prestige et l'influence dont le dernier prince l'avait si hautainement dépouillé. Ancien officier entré dans l'Église, Georges-Louis était animé d'une piété qui attestait son manque d'ambition. De plus, sa qualité de dernier représentant d'une vieille race noble qui devait disparaître avec lui, était la meilleure des garanties contre l'influence néfaste que les intérêts de famille auraient pu exercer sur sa conduite. La décision du chapitre fut favorablement accueillie par le peuple. On se réjouissait de posséder enfin un prince national, qui résiderait dans la « cité », ne s'entourerait que de Liégeois, auprès duquel on aurait accès en tout temps et qui accepterait sans arrière-pensée la constitution du pays.

Les petites nations ne s'intéressent, en général, qu'à leur politique intérieure. Mettant leur^orgueil non dans l'esprit de conquête et de domination, mais dans l'esprit civique, elles supportent facilement des mésaventures que de grands États considéreraient comme des humiliations intolérables. Elles sentent confusément que la violation du droit n'est une honte que pour le violateur. Les brutalités qu'on leur inflige ne font que les relever à leurs propres yeux et, loin d'en vouloir à leurs princes d'avoir souffert pour le droit, elles ne les en estiment que plus haut. L'affaire de Herstal, par laquelle Frédéric II, à peine monté sur le trône, voulut affirmer devant l'Europe l'ambition et la puissance de la Prusse, ne déshonora que lui; elle laissa

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subsister intacte, si elle ne l'augmenta, la popularité de Georges-Louis de Berghes (1).

Herstal avait été cédé par l'Espagne au pays de Liège en 1655 en compensation de Mariembourg. Les Nassau réclamaient des droits sur cette terre et avaient protesté contre la cession. En 1732, leurs prétentions ayant passé par héritage au roi de Prusse Frédéric-Guillaume, il avait exigé des habitants un serment de fidélité, que l'évêque avait considéré comme non avenu. Les choses en étaient restées là jusqu'à l'avènement de Frédéric II (31 mai 1740). Mais quelques semaines plus tard, le 4 septembre, le nouveau roi adressait à Liège une sommation insultante et ironique et le 11, sans attendre de réponse, faisait entrer ses troupes à Maeseyck. C'est par cette brutalité cynique et sans gloire qu'il débuta dans la politique et dans la guerre. L'issue du conflit était certaine. L'empereur n'osant prêter l'oreille aux appels de l'évêque, il ne restait à celui-ci qu'à accepter la loi du plus fort. Le 20 octobre, le roi consentit à céder ses droits sur Herstal moyennant 240,000 florins, plus 60,000 florins servant à l'indemniser de dépenses militaires faites par la Prusse, de 1688 à 1695, dans l'archevêché de Cologne (2)!

Ce brigandage, toléré par l'empereur au profit du futur conquérant de la Silésie, montra aux Liégeois qu'ils n'avaient rien à attendre pour l'avenir de leur rentrée dans le Saint-Empire. Au surplus, Herstal leur restant, ils ne s'en préoccupèrent pas davantage. Ils ne cherchèrent à l'étranger ni alliés ni protecteurs. Ils acceptèrent d'autant plus facilement la faiblesse de leur prince, qu'avec le temps ils en appréciaient mieux les avantages.

Cette faiblesse, voulue par le chapitre qui, sous un prince impuissant avait compté régner à sa place, eut un résultat bien différent. Pour échapper à la tutelle de ses électeurs, l'évêque se retourna vers la noblesse et la bourgeoisie. Elles ne deman-

(1) Pour la popularité du prince voy. PôUnitz, Lettres, t. III, p. 164.

(2) Sur cette affaire, voy. Gachard, Le prince-évêque de Liège et Frédéric le Grand, dans Études et notices, t. II, p. 88 et suiv.

daient qu'à le seconder, car elles avaient autant d'intérêt que lui à grésister aux prétentions exorbitantes d'un corps qui exigeait, durant les absences du prince, de gouverner en son nom, réclamait le droit de soumettre à son approbation la publication des édits du pape et de l'empereur, voulait assujettir à son contrôle le Conseil Privé et la Chambre des comptes, et soutenait enfin les empiéternents de la juridiction de l'official sur celle des échevins (1).

La question religieuse, il importe de le remarquer, n'est en rien impliquée dans ce conflit. Le jansénisme semble n'y avoir joué aucun rôle. On ne voit pas que les rigueurs du prince contre ses adhérents aient déterminé le moins du monde la conduite du chapitre. Il ne luttait que pour la prépondérance et, furieux de la résistance de l'évêque, l'accusait de « buter à la souveraineté despotique » (2). En réalité, pour échapper au joug qu'il voulait lui imposer, Georges-Louis de Berghes lia tout simplement sa cause à celle du pays. L'opinion publique, à laquelle il appela en faisant imprimer et répandre un mémoire contre ses adversaires, se prononça pour lui. C'est sous son règne que s'élabora le système de gouvernement qui devait rester en vigueur jusqu'à la fin du siècle et qui partageait le pouvoir entre le prince et les États. Mais ce partage profita surtout au Tiers. Non seulement il possédait plus de représentants que les deux autres ordres parmi les députés permanents des États et dans le conseil des XXII, mais le relèvement de l'industrie liégeoise, en augmentant sa fortune, augmentait d'autant son ascendant social et politique.

Georges-Louis de Berghes mourut le 6 décembre 1743, en léguant toute sa fortune aux pauvres de la « cité ». Cette fois,

(1) Ce conflit, qui dura jusqu'à la fin du XVIII<= siècle, avait une importance particulière pour la bourgeoisie. Il arrivait, en effet, que des marchands menacés par leurs créanciers, achetaient des « offices de choralité -, c'est-à-dire se faisaient affilier comme suppôts à l'un des nombreux chapitres de la ville et dès lors, ne relevant plus en tant que " clercs » que de l'official, échappaient aux juridictions laïques. Voy. St. Bormans, Ordonnances de la principauté de Liège, 3« série, t. II, p. 47.

(2) J. Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège (1724-1852), t. I, p. 125.

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