JEAN-THÉODORE DE BAVIÈRE
les circonstances politiques ne permirent plus au chapitre de procéder librement à l'élection de son successeur. La guerre de la succession d'Autriche troublait l'Europe, et l'intérêt des adversaires de Marie-Thérèse leur imposait de l'inquiéter sur les frontières des Pays-Bas en introduisant à Liège un de leurs partisans. La France et la Bavière intervinrent aussitôt en faveur de la candidature de Jean-Théodore de Bavière, frère de l'empereur Charles Vil et de l'Électeur-archevêque de Cologne. L'or et des moyens de séduction « que la modestie, la bienséance et le respect » ne permirent pas à l'agent de Marie-Thérèse de lui révéler (1), vinrent enfin à bout de la résistance des chanoines à passer de nouveau sous l'autorité de la dynastie bavaroise. Jean-Théodore fut élu le 13 janvier 1744. Heureusement pour le pays, la mort de Charles VII (20 janvier 1745) et la réconciliation de la Bavière avec l'Autriche le dispensèrent de se lancer dans la lutte qui avait provoqué son élection. On eut bien à souffrir des réquisitions et des pillages de l'armée du maréchal de Saxe pendant ses opérations autour de Maestricht, mais ce fut tout.
L'évêque, qui cumulait avec le diocèse de Liège, ceux de Freisingen et de Halberstadt, ne résida d'ailleurs que par intermittences aux bords de la Meuse et laissa son Conseil Privé gouverner à sa place de concert avec les États. En vain, le chapitre chercha-t-il à profiter de ses absences pour réaliser ses prétentions au partage du pouvoir souverain. Une remontrance qu'il se permit d'adresser au prince en 1747 fut écartée par celui-ci « comme une atteinte ouverte et intolérable à son autorité principale et à ses régaux », et taxée de « nulle, indécente, hasardée, attentoire et tendant au bouleversement du bon ordre, du gouvernement politique et de l'obéissance » (2).
Jean-Théodore fut le dernier évêque imposé par la politique étrangère. Sans doute la France et l'Autriche ne laissèrent pas de s'intéresser aux élections de ses successeurs, mais
(1) H. SchMer, Aus der Zeit Maria-Theresias. Tagebuch des Fùrsten Johann Jozef Khevenhailer-Metsch, t. I, p. 299 (Vienne, 1907).
(2) Daris, loc. cit. p. 190, 191.
l'alliance qu'elles avaient conclue en 1756, ne leur permettait pas de s'opposer directement l'une à l'autre, et la politique générale ne leur fournissant aucun motif grave de se disputer l'influence prépondérante dans la principauté, le chapitre put désormais faire librement usage de son droit électoral.
L'intervention de Louis XV et de Marie-Thérèse à la mort de Jean-Théodore, le 27 janvier 1763, ne put décider la majorité des chanoines à se prononcer en faveur de Clément de Saxe, fils du roi de Pologne, Frédéric-Auguste. Les « patriotes » étaient fermement résolus à ne donner leurs suffrages qu'à un évêque résident, et que l'illustration de sa naissance ou la puissance de sa famille ne portassent point à les traiter de haut et à leur parler en maître. Après des discussions si orageuses qu'il fallut faire appel à la garde pour empêcher les électeurs de s'assommer à coup de chandeliers (1), ils l'emportèrent, et par 31 voix contre 19, Charles d'Oultremont fut élu le 20 avril 1763.
La capitulation qu'il jura rendait au chapitre toutes les prérogatives dont il s'était vu dépouillé sous les deux règnes précédents. Mais ce ne fut pour celui-ci qu'une satisfaction platonique. L'hostilité de la noblesse et du Tiers-État ne lui permit point de récupérer une influence qui les eût soumis l'une et l'autre à son bon plaisir. D'ailleurs la situation du chapitre n'était pas seulement ébranlée par cette hostilité, elle l'était davantage encore par les idées nouvelles qui commençaient à se répandre dans le pays et qui y propageaient avec les «lumières du siècle » r« anticléricalisme » dont elles étaient inséparables. Le gouvernement resta donc sous Charles d'Oultremont ce qu'il avait été avant lui. L'évêque et son Conseil Privé d'une part, les États de lautre, continuèrent à administrer de commun accord. La prépondérance du Tiers aux États fit même de nouveaux progrès par la diminution du nombre des représentants de la noblesse. L'obligation de faire preuve désormais de seize quartiers pour pouvoir être
(1) Ph. Cobenzl, Memoiren, p. 84, Sur l'élection, cf. Lettre à un ami o\x Précis de l'élection et des contestations suscitées en cour de Rome contre Afg'^ Charles- Nicolas-Alexandre, comte d'Oultremont (Liège, 1764).
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député de l'État noble, réduisit la représentation de celui-ci à une clique de quelques familles, incapables d'exercer à l'avenir une action politique de réelle importance (1).
Durant le règne de Charles d'Oultremont, les relations du pays de Liège avec les Pays-Bas avaient été sans cesse en empirant. Contestations à propos de droits de douane et contestations à propos de territoires litigieux avaient d'ailleurs tourné au détriment des Liégeois (2). Le désir d'améliorer cette situation ne fut peut-être pas étranger à l'élection du nouvel évêque François-Charles de Velbruck (16 janvier 1772), qui passait pour agréable à l'Autriche et à la France. Il réussit, en effet, à conclure avec le gouvernement de Bruxelles des conventions avantageuses et qui atténuèrent une hostilité dont l'industrie avait gravement à souffrir.
Mais ce qui donne au règne de Velbruck sa nuance particulière, c'est qu'avec lui la « politique éclairée » s'installe au palais épiscopal. Bien différent de ses prédécesseurs qu'inquiétaient les progrès de la philosophie nouvelle, il se réclame hautement de ses principes. Ce noble westphalien a puisé aux universités d'Allemagne et à la cour de Vienne, 011 il a été page durant sa jeunesse, les doctrines de V Aufklâmng . C'est une sorte de Cobenzl mitre, un prélat suivant les idées du siècle, un réformateur, un ennemi des préjugés condamnés par la « raison ». Laissé libre d'agir comme il l'entendait, il eût sans doute régi la principauté suivant le programme de cet absolutisme éclairé qui dirigeait le gouvernement de Bruxelles. Contraint à Liège de ménager la constitution du pays, il se posa en défenseur des droits de son peuple contre les privilégiés, en partisan de l'égalité de tous devant l'impôt. Cette conduite, qui provoqua aussitôt le recours du chapitre et de la noblesse à la Chambre de Wetzlar, lui valut en revanche l'adhésion enthousiaste du Tiers-État et plus encore du groupe déjà nombreux dans la « cité » des hommes de lettres et des
(1) De Villenfagne, Recherches historiques sur l'ordre équestre de la principauté de Liège, p. 43 et suiv. (Liège, 1792).
(2) De Nény, Mémoires historiques et^yolitiques sur les Pays-Bas Autrichiens, t. II, p. 52 et suiv. (3'^ édit., Bruxelles, 1785).
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publicistes qui menaient campagne contre les abus du passé et pour le dogme nouveau de la souveraineté nationale. La société d'Émulation, fondée sous le patronage de l'évêque en 1779, ajouta encore à son prestige de prince bienfaisant, vertueux et philosophe. Toutes les tendances dont devait sortir quelques années plus tard la Révolution liégeoise, s'unirent en un concert de louanges en son honneur. La verve républicaine de Bassenge et de Henkart, jeunes encore, le célébrait, avec plus de chaleur que de génie, comme l'opprobre des tyrans et le protecteur de la liberté, de l'égalité et des droits de l'homme.
Heureux, s'écriait Henkart,
... heureux le chef que de ses plus beaux droits
Un peuple libre et juste a fait dépositaire!
Heureux le peuple encor qu'il sait régir en père !
Ici, la liberté réside sous l'abri
D'un pasteur révéré par son troupeau chéri ;
Des marches de l'autel, digne émule de Pierre,
Il règne en citoyen sur la patrie entière;
Pontife et souverain, il préside à la fois
Aux sciences, aux arts, au culte, aux mœurs et aux lois.
Juste, modeste, humain, affable et généreux, Il éclaira son peuple et le rendit heureux. (1)
Si différents qu ils soient l'un de l'autre au point de vue politique, le pays de Liège et les Pays-Bas contrastent bien plus fortement encore quand on envisage l'organisation et le développement de leur économie nationale. La richesse principale de ceux-ci, on l'a vu, consiste essentiellement dans leur agriculture ; celui-là ne possède de terres fertiles que dans la Hesbaye. Au nord, les landes stériles de la Campine, au sud et à l'est les bois et les bruyères de l'Ardenne et de l'Entre- Sambre-et-Meuse occupent la plus grande partie de son terri- Ci) La Liberté nationale, Poème (Liège, 1782).