‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 104 sur 218 · CARACTÈRE INDUSTRIEL DU PAYS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE INDUSTRIEL DU PAYS

toire. Nul progrès dans l'exploitation du sol. La noblesse et surtout le clergé qui possèdent presque exclusivement la région hesbignonne, restent fidèles jusqu'à la fin du siècle, au système des grandes fermes et de la jachère (1). Sur la rive droite de la Meuse, l'organisation des villages se conserve intacte, avec la routine traditionnelle de l'assolement triennal, l'enchevêtrement des champs non clôturés, la vaine pâture et la vaste étendue inculte des « communaux ».

Cet état stationnaire de l'agriculture fait apparaître plus frappante la progression constante de l'industrie. C'est vers elle que se porte toute l'énergie du pays, c'est d'elle qu'il tire sa prospérité, reçoit sa physionomie propre et la place à part qu'il occupe dans l'histoire économique de l'époque. Elle présente, en effet, si on la compare à celle des contrées voisines, un caractère singulier et du plus haut intérêt. Presque partout, au XVIIP siècle, l'industrie s'est développée sous la protection de l'État. Les pouvoirs publics l'entourent d'une sollicitude toujours en éveil, la comblent de faveurs et de privilèges, lui procurent des débouchés, lui réservent exclusivement, à force de protectionnisme, le marché national. Malgré la critique à laquelle, vers 1760, les physiocrates soumettent le mercantilisme, les gouvernements lui restent fidèles, et nous avons constaté plus haut que celui de Bruxelles n'a pas fait exception à la règle. Or, cette règle, la principauté de Liège l'ignore et la viole. La liberté qui se trouve à la base de sa constitution politique se rencontre également dans son organisation industrielle. Paralysé par l'intervention constante des États, le pouvoir central est à Liège trop dépourvu de moyens d'action, trop soumis au contrôle de l'opinion, trop accessible à l'influence ou au conflit des intérêts qui s'agitent autour de lui pour s'imposer à l'activité économique. Non par principe, mais par impuissance il l'abandonne à elle-même, la laisse se développer spontanément, ne la soumet à aucune contrainte. Il est physiocrate sans le savoir, et les Quesnay et les Gournay auraient pu citer son exemple à l'appui de leurs théories.

(1) Thomassin, Mémoire statistique sur' le département de l'Ourihe, p. 350.

Le droit de soixantième qu'il prélève sur toutes les marchandises franchissant ses frontières n'a rien d'un droit protecteur; c'est une simple taxe fiscale, maladroitement conçue et aussi insupportable, aussi odieuse aux étrangers qu'elle l'est aux nationaux. On ne la laisse subsister que parce que son produit subvient aux charges principales de la principauté et permet de réduire presque à rien les impôts directs (1). La haine de l'impôt est, en effet, pour les États de Liège comme pour ceux des Pays-Bas, le principe suprême, et l'autonomie qu'ils possèdent leur permet de s'y abandonner en toute liberté. Ni le clergé ni la noblesse, étrangers aux intérêts de l'industrie, ne consentiront aux dépenses qu'elle réclame, et il n'en va guère autrement des délégués du Tiers, presque tous recrutés parmi les hommes de loi et les rentiers, insensibles ou indifférents aux réclamations des quelques manufacturiers qui siègent à côté d'eux. Il est impossible de les convaincre de l'absurdité du soixantième. Leur obstination à le maintenir malgré les protestations, puis les menaces du gouvernement autrichien, les lancent, à partir de 1740, dans un conflit, où ils doivent nécessairement succomber, contre un adversaire plus puissant, mieux organisé et dont les territoires enserrent de toutes parts les pointes avancées que la principauté pousse dans le Luxembourg, le Hainaut et le Namurois.

Mais les États « aussi peu politiques que fins chicaneurs » (2) mettent leur amour-propre à ne pas céder; ils ne veulent pas reconnaître que leur intérêt le plus évident serait de conclure une entente avec la Belgique et de se rattacher intimement à son système de transit. Les Provinces-Unies, dont ils font le jeu, encouragent leur résistance. Ils ont beau voir la

(1) Sur les abus du soixantième, voy. Nény, Mémoires historiques et politiques, t. II, p. 79 ; Bormans, Ordonnances, t. II, p. 260. Joseph II l'appelait « l'horrible soixantième ". Fairon, La chaussée de Liège à Aix-la-Chapelle, p. 126.

(2) E. Fairon, loc. cit., p. 118. Cf. le jugement de Kaunitz sur ces » voisins incommodes » auxquels il faut " en opposant tarif à tarif, faire redresser ce qu'ils établissent au préjudice de notre commerce ». Ballet, de la Comm. Roy. d'histoire, 3e série, t. X [1869], p. 391. Add. H. Lonchay, La principauté de Liège, la France et les Pays-Bas au XVIIe et au XVIIIe siècles, p. 155.

Page 1