LA VIE INTELLECTUELLE
tion de « cité ouvrière », qui est sans doute un des premiers que l'Europe ait connus (1).
A l'époque de la Renaissance, la vie intellectuelle, dans la principauté de Liège, se confond avec celle des Pays-Bas. Sous Érard de la Marck, sous Georges d'Autriche, sous Robert de Berghes, les rapports sont aussi étroits, de part et d'autre, entre les savants et les artistes, qu'entre les gouvernements. Un collège liégeois est fondé à l'Université de Louvain, et de même qu'Anvers attire les marchands de la vallée de la Meuse, il en attire aussi les artistes. Mais l'engourdissement où tombe peu à peu la Belgique dans le courant du XVIP siècle, laisse graduellement se relâcher des liens que la divergence des politiques contribue en même temps à desserrer, A mesure que le rayonnement de l'école flamande diminue, les Liégeois s'engagent de plus en plus nombreux sur la route de l'Italie.
Tout les y portait. Non seulement la tendance générale de l'époque, mais aussi les rapports constants que le clergé de la « cité » entretenait avec la capitale du monde chrétien. Peintres et sculpteurs accompagnaient en pèlerins d'art les jeunes clercs poussés vers la ville éternelle par le désir de faire carrière dans les secrétaireries pontificales, et dont on lit encore les noms sur tant de tombeaux de l'égHse Santa-Maria-delI'- Anima (2). En 1699, Lambert d'Archis fondait à Rome, pour leur entretien, un « hospice » auquel, dira plus tard Grétry, « la ville de Liège doit presque tous les bons artistes qu'elle a possédés et qu'elle possède encore ». On a vu plus haut avec quel succès le sculpteur Jean Delcourt (1627-1707) s'est inspiré de l'exemple du Bernin. Et l'italianisme des peintres, ses compatriotes, n'est pas moins frappant. Il s'impose au talent de
(1) Voy. le texte cité plus haut, p. 367 n. 3
(2) M. Vaes, Les fondations hospitalières flamandes à Rome du XV« au XVIII' siècle (Rome, 1914).
HisT. DE Belg. 24
Bernard Douffet (1594-1650), qui pourtant se rattache encore à la tradition anversoise et a travaillé dans l'atelier de Rubens, et plus encore à celui de ses successeurs, Bertholet Flémalle (1614-1675), Walter Damery (1610-1672), Jean-G. Carlier (1638- 1675) et Gérard de Lairesse (1640-1711).
Mais de bonne heure l'influence de la France se combine chez eux avec celle de l'Italie. L'attraction de Paris s'impose d'autant plus irrésistible à ces Liégeois que leurs princes se lancent plus décidément dans l'alliance de Louis XIV. La fortune que la protection de Richelieu a value à leur compatriote, le fameux graveur de médailles Jean Warin (f 1672), les attire aussi vers la grande ville. Déjà vers 1640, Damery y peint la voûte de l'Église des Carmes de Vaugirard. En 1670, Flémalle est associé à l'Académie royale de sculpture et de peinture. On peut dire que vers cette date, l'art liégeois devient une branche de l'art français. Le graveur Jean Duvivier (1687- 1761) obtient un logement au Louvre et entre à l'Académie des Beaux-Arts en 1718. Gérard de Lairesse, que son destin a conduit à Amsterdam, y lancera par son exemple les derniers représentants de l'école hollandaise dans l'imitation de Lebrun et de Poussin.
L'action de la France ne s'exerce pas moins sur les écrivains que sur les artistes. Après la génération à laquelle Liège doit ses historiens, les jésuites Fisen (1591-1649) et Foullon (1609- 1658), ses savants cessent d'écrire en latin et, par un contraste très marqué avec les Pays-Bas, ne se rencontrent plus qu'exceptionnellement parmi le clergé. Ils appartiennent presque tous au groupe des juristes administrateurs où le prince recrute les membres de son Conseil Privé, et, comme les parlementaires français de leur temps, ils consacrent à la science les loisirs que leur laissent le droit ou la politique. Tels, par exemple, le mathématicien René de Sluse (1622-1685), les jurisconsultes Charles de Méan (1604-1674) et M.-G. de Louvrex (1665-1734) ou encore le baron de Crassier (1662-1751), antiquaire, érudit, collectionneur, en correspondance avec les principaux érudits de son temps. Dans ce milieu d'hommes graves et doctes, les belles-lettres sont peu en honneur. Si toutefois l'un d'eux les