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LA VIE INTELLECTUELLE

cultive, c'est comme le baron de Walef (f 1734) pour imiter Boileau ou pasticher Racine. Il n'est pas jusqu'au jansénisme liégeois qui, associé d'abord à celui des Pays-Bas, ne finisse par prendre une teinte toute française. Les aberrations du cimetière des Innocents ont eu leur répercussion dans la cité » », où le jésuite Bougeant s'évertue, en 1731-1732, à ridiculiser, dans des comédies dignes de leur sujet, les fidèles du diacre Paris (1).

A partir du règne de Georges-Louis de Berghes, Liège, où désormais la cour épiscopale réside et qu'enrichit et anime la prospérité du pays, s'essaie à prendre des allures de capitale. Si son activité intellectuelle et artistique ne vaut pas son activité économique, elle n'en est pas moins frappante par sa variété et son abondance. La ville s'orne de constructions nouvelles r l'hôtel de ville (1714), la façade du palais épiscopal (1735-1738) ; une bibliothèque publique y est instituée en 1724 (2), une Académie de peinture en 1775, un cours public de physique en 1769. Les progrès du luxe s'y trahissent par l'élégance de ces meubles délicatement sculptés, si recherchés aujourd'hui. Depuis 1751, Liège possède un théâtre permanent. C'est à cette époque aussi que remontent les débuts de son école de musique. Grétry naît en 1741 et se développe sous la direction des virtuoses groupés autour de J.-N. Hamal (1709-1778).

L'accent du terroir, la verve wallonne restent très marqués. Les Liégeois sont fiers d'eux-mêmes, et leur patriotisme se manifeste par la sollicitude qu'ils portent à leur patois national si énergique et si savoureux. Hamal compose ses opéras sur des paroles wallonnes, et le plus populaire d'entre eux, Li voyèdge di Chaudfontaine (1757), met en scène un « fransquillon »^ ancien caporal, qui cherche à éblouir la belle Tonton par son français de caserne. A Paris, le graveur Demarteau s'amuse à inscrire des vers wallons sous la composition symbolique qu'il consacre à rappeler le traité de commerce de 1772.

(1) Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège (1724-1852), t. I, p. 66.

(2) Th. Gobert, Origine de la bibliothèque publique de Liège. Bulletin de l'Institut archéologique liégeois, t. XXXVII [1907].

Si Liège tient sincèrement à son indépendance et se glorifie de former le centre d'une nation libre, elle se francise donc en même temps qu'elle s'affine. Plus elle est vivante, plus elle recueille avec ardeur les enseignements de Paris. Comment cette petite république romane échapperait-elle d'ailleurs à une influence qu'elle subit depuis longtemps déjà, qui se répand de plus en plus largement sur le monde et semble devenue la condition indispensable de tout progrès ? Tandis que l'Italie continue d'attirer ses musiciens, c'est à Paris que se forment maintenant ses peintres, ses sculpteurs, ses ornemanistes, ses architectes. Elle se décore joyeusement d'une livrée en style Louis XVI. Les constructions que Renoz (1729- 1786) a semées par toute la principauté, à Liège même les églises Saint-Jean, Saint-Augustin, Saint-André, à Verviers l'hôtel de ville, à Spa l'ancien Waux-Hall, constituent encore l'un des traits les plus intéressants de sa physionomie si contrastée par le travail des siècles.

Avec son art, ses modes et ses goûts, Paris va lui donner les idées de ses « philosophes », et 1' « éclairer » dans le même temps où elle s'embellit. A partir des environs de 1750, la « cité », jusqu'alors « peu philosophique », s'ouvre à la propagande de Voltaire, de Rousseau, des encyclopédistes (1). Les lettres ne s'y confinent plus dans le cabinet de quelques savants et de quelques amateurs. Elles entreprennent de combattre les préjugés, de populariser la science, d'instruire et de transformer les hommes suivant les principes de la raison. Et leur action est irrésistible, car aucun obstacle ne s'y oppose. Le gouvernement, tenu de court par la constitution, est incapable de maîtriser l'opinion publique. La liberté de parole, au surplus, est traditionnelle à Liège, et ce que n'a pu faire l'autorité au XVF siècle, contre le protestantisme (2), quelle apparence qu'elle le puisse au XVIIF contre les philosophes ? L'Église, de

(1) J. KUntziger, Essai historique sur la propagande des encyclopédistes français en Belgique dans la seconde moitié du XVIII« siècle. Mém. in-8° de l'Acad. Roy. de Belgique, t. XXX [1880] ; H. Francotte, Essai historique sur la propagande des encyclopédistes français dans la principauté de Liège. Ibid.

(2) Histoire de Belgique, t. IV, 2^ édit., p. 294.

son côté, est plus impuissante encore. L'assemblée générale du clergé, le synode, se réunit trop peu souvent et ne jouit pas d'une organisation assez ferme pour exercer avec vigilance la police intellectuelle. L'évêque, tout entier aux soins du gouvernement et inquiet d'ébranler son pouvoir, n'ose le plus souvent intervenir. Le chapitre, absorbé par ses intérêts temporels, en lutte avec le prince, la noblesse, le Tiers-État, ne s'occupe que fort peu de la religion. Il la compromet, au contraire, en identifiant sa cause avec celle des privilèges qu'il défend obstinément contre la société civile. La vieille lutte des échevins contre l'official, les protestations soulevées par les exemptions d'impôt dont jouissent les chanoines ont fait naître depuis longtemps chez le peuple un sentiment anticlérical qu'il ne faudra pas grands efforts pour transformer en un sentiment antireligieux. Au surplus, l'apathie du clergé, dans cette ville où les prêtres sont innombrables et qui compte sept collégiales, quarante-six couvents, trente-deux paroisses, lui enlève le prestige indispensable à la résistance. Les vieilles abbayes végètent; le nombre de leurs novices décroît sans cesse, et d'autant plus rapidement que l'initiative des jeunes gens trouve plus largement à s'employer dans l'industrie. L'antique monastère de Saint-Jacques tombe dans une décadence si profonde que ses moines sollicitent et obtiennent leur sécularisation en 1785, et, trois ans plus tard, vendent à l'encan leur bibliothèque (1).

Toutes les conditions s'unissent donc pour faire de Liège, en dépit de sa qualité de capitale d'une principauté ecclésiastique et même en partie à cause de cela, un milieu singulièrement favorable à la propagande philosophique. Tandis qu'à Bruxelles, l'État préside par voie administrative à la diffusion des lumières, ici, c'est le peuple lui-même qui, spontanément, se porte aux idées nouvelles. Jusqu'au règne de Velbruck, l'autorité qu'elles effrayent cherche autant qu'elle le peut — et elle ne le peut guère — à les combattre. La liberté qui imprègne

(1) s. Balau, La bibliothèque de Saint-Jacques à Liège. Bullet. de la Comm Roy. d'Histoire, t. LXXI [1902], p. 41 et suiv.

cette petite nation liégeoise et que nous avons constatée dans sa constitution comme dans son organisation économique, laisse le gouvernement impuissant en face de l'ennemi.

Cette impuissance fut pour beaucoup sans doute dans le développement rapide que l'imprimerie prit bientôt à Liège. Grâce à la faiblesse de la police et à l'absence d'une censure sérieusement organisée, typographes et éditeurs trouvèrent dans la « cité » un régime aussi favorable à leurs entreprises que celui qu'Amsterdam leur fournissait depuis la fin du XVF siècle. En 1725, à côté d'une gazette locale paraissant trois fois par semaine, on imprime deux fois par semaine « le corps de celle de Hollande » (1). Puis ce sont les productions les plus libres, les plus scandaleuses de la littérature secrète que les presses se mettent à répandre. Dès 1749, puis en 1764 et 1766, des édits sont vainement promulgués contre le pullulement de ces mauvais livres. Le plus grave, c'est qu'avec la propagation de l'obscénité marche de pair celle de l'incrédulité. L'évêque gémit en constatant combien se multiplient les œuvres perverses « pires que celles des hérétiques et toutes pleines du poison du déisme ou plutôt de l'athéisme » (2).

Mais l'élan est donné et ne s'arrête plus. Les presses liégeoises ne se confinent pas dans le domaine de la littérature suspecte. Le succès les rend entreprenantes et elles abordent bientôt les genres les plus divers. Vers 1770, Nélis constate qu'elles ont porté le dernier coup à la maison Plantin, en lui enlevant la fourniture des livres rituels et des bréviaires destinés au clergé des Pays-Bas (3). Bien entendu, c'est la contrefaçon qui leur fournit les bénéfices les plus assurés. A peine le succès a-t-il consacré un ouvrage, elles en jettent sur le marché une édition à bas prix. Des ateliers sortent» bien plus nombreux que les livres de messe, ceux des philo-

(1) St. Bormans, La Chambre des finances des évêques de Liège, p. 81.

(2) St. Bormans, Ordonnances de la principauté de Liège, 3^ série, t. II, p. 122. Cf. Ibid., p. 509,528.

(3) Bullet. de la Comm. Roy. d'Histoire, 2^ série, t. II [1851], p. 104, 110. Cf. Dérivai, Le voyageur dans les Pays-Bas Autrichiens, t. I, p. 221.

sophes, des encyclopédistes, des politiques, des naturalistes qui à Paris mènent leur brillante campagne contre la tradition sociale et la tradition religieuse. Bien plus ! En 1750, l'un des leurs, Pierre Rousseau, de Toulouse, vient s'établir à Liège et y lance son Journal Encyclopédique.

A cette époque, les idées nouvelles ont déjà pris parmi l'aristocratie lettrée, la place qu'y occupaient, une cinquantaine d'années auparavant, les recherches d'érudition et l'étude du droit. On compte déjà quelques « philosophes » dans l'entourage de l'évêque, chez les membres du Con&eil Privé et jusque dans le sein du chapitre. Le grand prévôt de celui-ci, le comte de Horion, en ami des lumières, s'empressa d'exempter Rousseau de l'obligation de la censure. Mais la masse du clergé ne tarda pas à s'indigner de la hardiesse rationaliste de ce bel esprit. En 1759, malgré les instances du grand maître de la cour épiscopale, le chanoine Velbruck, le synode déférait le Journal Encyclopédique au jugement de la faculté de théologie de Louvain et le faisait condamner. Rousseau dut quitter Liège et, après s'être vu refuser le séjour de Bruxelles, il alla s'installer à Bouillon pour y continuer sa publication. Les échevins de la cité, prenant le parti du clergé, firent brûler par la main du bourreau sa Réponse aux Louvanistes.

Cette victoire des conservateurs n'eut pas de lendemain. Elle n'arrêta point l'essor des presses liégeoises, et le bruit qu'elle souleva n'eut d'autres conséquences que d'attirer l'attention sur les novateurs et d'augmenter, par le prestige de la persécution, l'influence de leurs principes. L'avènement de Velbruck au trône épiscopal, en 1772, en leur assurant l'appui du gouvernement, acheva de retourner l'opinion en leurfaveur. L'année même où s'ouvrait le nouveau règne, une revue consacrée à la propagande philosophique, VEsprit des Journaux, commence à paraître. Sept ans plus tard, [en 1774, l'évêque fonde la société de l'Emulation, s'en constitue le protecteur et la consacre à la culture des lettres, des arts et des sciences. Comment il comprend celle-ci, on n'en peut douter en le voyant inviter à sa table ce fameux Raynal que l'Église considère à bon droit comme un de ses ennemis les

plus dangereux. Et il ne se borne pas à accueillir les philosophes ; il ne cache pas son mépris pour leurs adversaires. L'ex-jésuite Feller qui, profitant de la liberté d'opinion dont on jouit à Liège, vient de s'y installer pour y mener campagne contre les novateurs, est taxé par lui de fauteur d'intrigues; il l'accuse de vouloir ressusciter les vieilles querelles du molinisme et du jansénisme et déclare qu'il ferait interdire par la censure son Journal historique et littéraire, s'il était assez hardi pour le lui soumettre (l). Par contre, le synode ayant rendu une sentence contre Bassenge, dont les vers exaltent tour à tour le génie de Raynal et les réformes de Joseph II, il l'empêche d'inquiéter le poète (2). Rien d'étonnant si, sous un tel règne, « les lumières font chaque jour des progrès » (3). De la cour épiscopale comme de l'Émulation, elles se répandent de plus en plus largement parmi la noblesse, le haut clergé, la bourgeoisie. Elles trouvent de nouveaux foyers dans les loges maçonniques, qui s'établissent à un an d'intervalle en 1774, 1775, 1776, et auxquelles le chanoine de Paix consacra un poème dans le genre sensible et humanitaire (4). Mais à mesure que l'enthousiasme grandit pour la raison, la lutte contre les préjugés se fait plus violente et ne craint plus de s'en prendre directement à l'Église. En 1781, le chevalier de Heeswijk publie, sans être inquiété, de furieuses brochures contre les moines (5). Ceux qui attendent « des progrès des sciences et des lettres, la liberté et le bonheur » ont hâte de secouer les entraves où le « pouvoir sacerdotal » les retient. On parle de l'organisation d'un enseignement purement laïque, débarrassé de la tradition latine comme de la tradition religieuse, et s'ouvrant gratuite-

(1) Lettre de 1783 publiée dans Leodium, t. X [1911], p. 134.

(2) Sur cette curieuse affaire voy. Daris, Histoire, etc., 1. 1, p. 301 et suiv.; Kuntziger, op. cit., p. 83 et suiv. ; Francotte, op. cit., p. 108 et suiv.

(3) F. Magnette, Un poème sur Liège à la fin du XVIII" siècle, dans Wallonia, t. XIX [1911], p. 297.

(4) H. Francotte, op. cit., p. 103. Cf. P. Déchaîne, La franc-maçonnerie belge au XV nie siècle, p. 115 et suiv.

(5) H. Francotte, op. cit., p. 106, 107.

ment aux garçons et aux filles (1). En 1785, Lebrun lance son Journal général de l'Europe, physiocratique, égalitaire et joséphiste. Velbruck vient de mourir. Mais son règne a suffi pour que Liège soit désormais orienté, par la révolution dans les idées, vers la révolution politique.

(1) Mémoire en réponse à cette question : Pourquoi le pays de Liège, qui a produit un si grand nombre de savants et d'artistes célèbres en tous genres, n'a-t-il vu naître que rarement dans son sein des hommes également distingués dans la littérature française i* Et quel serait le moyen d'exciter et de perfectionner le goût dans une langue qui doit être celle du pays, etc. ? (Liège, 1780).

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