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La prise de la Bastille est du 14 juillet 1789. Un mois après, le 18 août, éclate la Révolution liégeoise : trois mois plus tard, le 24 octobre, la Révolution brabançonne. Il y a là autre chose qu'un simple rapprochement de dates. A toute évidence, Liège et Bruxelles ont été entraînés par l'exemple de Paris. Ce qui n'était encore qu'une lutte de partis, qu'un mouvement d'opposition, s'y est transformé soudain, par l'action de la France, en une révolution. Les principes que Paris vient de proclamer à la face du monde ne gagnent pas seulement les Liégeois. Les Belges aussi, dans les premiers jours, se soulèvent en leur nom. Il ne faut pas oublier que si van der Noot l'a finalement emporté chez eux, c'est Vonck qui, au début, leur a fait prendre les armes.
A Liège comme dans les Pays-Bas Autrichiens, la crise provoquée par la démocratie française ne dut sa durée et sa gravité qu'aux rivalités et aux jalousies de l'Europe monarchique. La Prusse ne manqua pas de l'entretenir tant qu'elle lui fut utile pour faire pièce à Joseph II. C'est elle qui empêcha l'empereur de l'étouffer à Bruxelles en même temps qu'elle paralysait les mesures d'exécution ordonnées contre les Liégeois par le Cercle de Westphalie. Cette intervention de l'étranger dans la Révolution du XVIII'' siècle la rapproche singulièrement de celle du XVI^ Frédéric-Guillaume II joue dans la première, et pour des motifs analogues, le même rôle qu'Elisabeth et Henri III dans la seconde. Au surplus, à deux siècles de distance, la ressemblance est frappante entre les événements. Des deux côtés, mêmes péripéties et mêmes méthodes. L'invasion de van der Mersch en Brabant est une
réplique de celle de Louis de Nassau en Frise en 1566; le duc d'Arenberg et le duc d'Ursel, au début, semblent s'inspirer de la conduite des comtes d'Egmont et de Hornes; entre la déposition de Joseph II et celle de Philippe II, le parallélisme est évident ; après l'une comme après l'autre, le gouvernement tombe aux mains des États-Généraux, et il n'est pas jusqu'à la proclamation in extremis de l'archiduc Charles comme souverain qui ne fasse penser à celle du duc d'Anjou. Ici et là, ce sont encore les mêmes négociations avec les puissances dont on escompte l'appui, les mêmes tentatives d'alliance entre Belges et Liégeois. Enfin, le conflit qui se manifeste bientôt et s'exaspère au cours des événements entre les « statistes » et les « patriotes » semble calqué sur celui qui, en 1579, provoque la rupture entre les catholiques aristocrates et les protestants démagogues. Sans doute, l'énergie, le dévoûment, l'héroïsme et l'intelligence qui surabondent chez les révolutionnaires du XVl^ siècle font lamentablement défaut à leurs épigones. Ils leur ressemblent comme une toile de Lents ressemble à un tableau de Rubens : la copie est si mauvaise qu'à première vue, elle paraît grotesque. Pourtant, la parenté est visible. Elle est si grande que les contemporains eux-mêmes l'ont remarquée, et elle ne pouvait pas ne pas l'être.
C'est qu'au milieu du formidable ébranlement provoqué ici par le protestantisme et là par |la Révolution française, les Pays-Bas se trouvaient dans une situation identique. L'Autriche, sous Joseph II, fait visiblement effort, comme l'Espagne sous Philippe II, pour les absorber, pour substituer sa centralisation despotique à leurs traditions nationales ;et leur enlever leur autonomie séculaire. Si grand que soit le contraste entre le duc d'Albe et Belgiojoso ou Trautmansdorff, la mission dont ils sont chargés est la même. Et contre ceux-ci comme contre celui-là, la nation se soulève, sinon avec le même élan, du moins pour les mêmes motifs. Si elle ne possède pas encore de conscience collective, elle forme une communauté politique attachée héréditairement à ses libertés, à ses institutions, à son self-government. Ce qu'il y a de plus profond chez les hommes, l'idée qu'ils se font de la vie publique, unit en une résis-
tance commune Flamands et Wallons. Formés de même au cours des siècles, ils réagissent de même, et l'unanimité de leur résistance crée entre eux ce lien nouveau qui, en dépit des différences de langue et des nuances de folk-lore, unissent en un faisceau indissoluble tous ceux qui ont fraternisé dans l'insurrection au nom des mêmes principes.
Envisagée sous cet angle, la Révolution brabançonne, bien différente en ceci de la Révolution française et de la Révolution liégeoise, est une révolution défensive et par cela même une révolution conservatrice. Elle l'est même devenue de plus en plus ; on la voit bientôt, après avoir tout d'abord combattu avec l'Église contre l'État autrichien, évoluer peu à peu en se laissant absorber par elle, vers la lutte contre l'État moderne. Elle finit dans la réaction et le « cléricalisme ».
Pourtant les « patriotes » qui, tout d'abord, ont exercé sur elle une si grande influence, étaient des novateurs et des progressistes. Les réformes de Joseph 11 répondaient à leurs aspirations, et plus d'un avait commencé par applaudir l'empereur philosophe. Mais, d'accord avec lui sur la nécessité d'une transformation politique et sociale, ils s'en séparaient quant au choix des moyens à employer pour atteindre au but. Au despotisme par lequel Joseph prétend faire le bonheur des hommes, ils opposent le dogme de la souveraineté nationale. Comme aux révolutionnaires français, la liberté leur apparaît le premier des biens, et la nécessité de la défendre les pousse vers les conservateurs. La haine de la tyrannie est commune aux deux partis. Sur tout le reste, ils diffèrent, ceux-ci n'entendant par liberté que le respect de ces privilèges, de ces traditions, de ces distinctions et de ces prééminences de classes, que ceux-là précisément considèrent comme incompatibles avec elle. Ainsi, dans la Révolution du XVIIP siècle comme dans celle du xvi% l'oppression de l'étranger rapproche momentanément les groupes que leurs principes et leurs tendances mettront aux prises dès qu'il s'agira de fonder un régime nouveau sur les ruines de celui qu'ils viennent d'abattre. Les « statistes » et les « patriotes » sont aussi incapables de s'entendre que les protestants et les catholiques l'ont été
deux siècles auparavant. Dès que l'enthousiasme des premiers jours a disparu, la Révolution brabançonne se précipite dans l'anarchie.
Son histoire fournit un curieux épisode du conflit grandiose au milieu duquel a disparu l'Ancien Régime. Pour la compréhension de la Belgique moderne, elle est plus intéressante encore. C'est au milieu de ses déchirements que se forment, en effet, les partis qui, depuis lors, jusque bien avant dans le XlX^ siècle, détermineront la vie politique de la nation. La question des États, qui semble avant toutes autres les avoir mis aux prises, a été balayée, il est vrai, par la conquête française et par les transformations politiques qu'elle a introduites dans le pays. Mais, à vrai dire, elle était secondaire. Ce qu'elle dissimulait, c'était ce vieux conflit de l'Église et de l'État qui, de l'entourage des monarques et des bureaux du gouvernement, est descendu dans le peuple et y divise les opinions. Au fond, les libéraux et les catholiques de 1815 et de 1830 se rattachent par un lien direct aux sectateurs de Vonck et de van der Noot. Les Vonckistes n'étaient qu'une minorité dans les Pays-Bas. Leurs tendances, au contraire, dominaient dans le pays de Liège, et c'est ainsi que le retour de celui-ci au sein de la Belgique moderne devait avoir pour conséquence directe d'y établir entre les partis un équilibre qui subsista aussi longtemps que le maintien du régime censitaire.