‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 109 sur 218 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Élu empereur le 27 mars 1764, Joseph II avait été associé l'année suivante par sa mère au gouvernement des États héréditaires de la maison d'Autriche. Au reste, Marie-Thérèse garda en main la direction du pouvoir et le cours des affaires continua, jusqu'à sa mort, comme par le passé. Sauf ceux qui connaissaient la cour de Vienne, personne ne sut que l'héritier du trône rongeait son frein en attendant le moment de s'affirmer. La vieille impératrice eut encore le temps de régler à sa guise la succession de Charles de Lorraine, mort le 4 juillet 1780. Le 20 août, elle désigna comme lieutenants-gouverneurs des Pays-Bas sa fille favorite, l'archiduchesse Marie- Christine, et Albert-Casimir de SaxeTeschen, mari de celle-ci. Quelques semaines plus tard, le 29 novembre, son décès permettait enfin à son successeur d'inaugurer un règne qui devait étonner l'Europe par une activité fébrile et des désillusions sans nombre.

Le contraste qui oppose Joseph II à Marie-Thérèse reporte invinciblement l'esprit à celui que présentèrent au xv^ siècle Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Des deux côtés, c'est l'impatience succédant à la sagesse, l'ambition déchaînée à la prudence, l'idéalisme et l'utopie au sens exact des réalités, la

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théorie à la pratique. Entre les deux Bourguignons comme entre les deux Habsbourg, la différence ne consiste d'ailleurs que dans la diversité des tempéraments et dans la divergence des méthodes : sur le but à atteindre, ils sont d'accord. Charles a voulu comme Philippe l'unification des Pays-Bas et l'affermissement du pouvoir princier. Joseph a voulu comme Marie- Thérèse l'expansion de la monarchie autrichienne et sa réforme par le despotisme éclairé. Ce n'est que par la hâte qu'ils ont mise à achever l'œuvre commencée, par la rigueur et la raideur de leurs procédés, par leur obstination à se briser sur les obstacles, que les deux successeurs ont compromis les résultats acquis par leurs devanciers et provoqué comme à plaisir la catastrophe finale. L'un et l'autre, d'ailleurs, restent attachants et respectables par leur sincérité, la noblesse de leurs intentions et le dévouement absolu à leur tâche qui en a fait les plus grands travailleurs de leur époque.

Joseph II n'est pas un homme de génie. C'est avant tout un monarque autrichien en même temps qu'un homme moderne, pour autant que puisse l'être un souverain absolu. Son ambition se consacre à agrandir et à consolider ses États héréditaires. Tour à tour ou tout à la fois, il entreprend de les arrondir de la Bavière, de les allonger le long du Danube, d'en faire la plus grande puissance de l'Europe. De là sa politique dans les Pays-Bas, son alliance avec la Russie, ses froissements avec la France et les Provinces-Unies, sa rivalité avec la Prusse. Mais en même temps et plus encore, il met sa gloire à faire de la monarchie un État florissant et solide, ou pour mieux dire, d'y réaliser le type de l'État parfait suivant les idées de son temps. Et c'est ici qu'apparaît en lui l'homme moderne, 1' « empereur philosophe » qu'avant l'échec de ses entreprises, les amis des lumières ont tant célébré.

Il est l'un d'entre eux, en effet, bien plus complètement et surtout bien plus naïvement que Frédéric II, car chez celui-ci le génie et le scepticisme s'opposent à la doctrine (1). Joseph,

(1) Sur la différence entre Frédéric et Joseph, voy. A. Sorel, L'Europe et la Révolution française, t. I, p. 117 et suiv. (3^ édit., Paris, 1893).

au contraire, se laisse dominer par elle. VAufklârung trouve en lui un disciple aussi ardent que docile et sérieux. Il a lu Voltaire, qui l'a dégoûté par sa raillerie, et s'il a lu Rousseau, il ne l'a pas compris. Ses maîtres préférés sont de doctes et graves professeurs allemands, théoriciens du droit naturel, un Wolf, un Rieger, un Martini (1). Ajoutez à cela des économistes de la lignée de Turgot et des théologiens dans le genre de Fébronius. De la production intellectuelle de son temps, il n'a donc approfondi que les parties qui intéressent l'homme d'État. Il en néglige tout ce qui n'a pas rapport à la pratique et au gouvernement. La campagne menée en France contre le christianisme semble n'avoir eu sur lui aucune atteinte. Son rationalisme se circonscrit dans les limites de la société civile où il doit agir et qu'il veut mener au bonheur.

L'État n'étant créé que pour « le bien du plus grand nombre » aura tout d'abord à extirper les « préjugés enracinés et les anciens usages qui s'y opposent » (2). Il exigera de tous, du souverain au dernier de ses agents, un dévouement absolu au but suprême. Quiconque ambitionne l'honneur de servir ne doit plaindre « ni les heures, ni les jours, ni les pages d'écriture ». Il ne faut avoir en vue que l'utile et y sacrifier les formalités vaines et les politesses stériles. Un homme raisonnable ne s'inquiète pas que les affaires soient faites « par gens en bottes, peignés ou non peignés ». Son souci s'absorbe dans la lutte contre les abus et dans la recherche du bien-être de ses semblables « au service desquels nous sommes tous appelés ». L'intérêt de la généralité doit s'imposer à tout le peuple. « Les provinces de la monarchie ne font qu'un corps, et il faut faire cesser toutes jalousies de province à province, de nation à nation, de religion à religion. Tous les citoyens doivent s'efforcer comme frères à se devenir réciproquement utiles ». Il importe que leurs âmes soient « embrasées de zèle pour le bien général » (2).

(1) Von Voltelini, Die naturrechtlichen Lehren und die Reformen im XVIII. Jahrhundert. Historische Zeitschrift, 3e Folge, 1. IX [1910], p. 65 et suiv.

(2) Voyez les dispositions rédigées par lui sur la manière de traiter les affaires publiques. Gachard, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XII, p. 334, 338.

Certes, la sienne l'était. Jamais homme ne fut plus sincère et moins politique. Chez lui les convictions intimes et les principes de gouvernement, que Marie-Thérèse avait grand soin de ne pas mêler les uns aux autres, ne font qu'une seule et même chose. Il se confond avec l'État, il ne vit qu'en lui, n'a pas d'autre passion ni d'autre amour, ni d'autre religion (1). Ce n'est plus un homme, ce n'est qu'un souverain. Il se sent comptable non devant Dieu mais « devant chaque individu ». Sa conception du pouvoir suprême est ascétique. « Dans la gestion des fonds publics, qui ne lui appartiennent pas, il ne peut ni écouter sa prédilection pour personne, ni accorder ses libéralités même aux nécessiteux ». Il ne veut pas que les fonctionnaires s'occupent du bien du souverain « en tant qu'il est considéré comme un seul homme » (2). S'il ne croit pas comme Louis XIV que le prince, propriétaire de l'État par décret providentiel, règne sur ses sujets en vertu d'un droit analogue à celui du père de famille sur ses enfants, il ne lui suffit pas non plus de se reconnaître, avec Frédéric II, comme le premier serviteur de l'État. Cette formule, réaliste qui pose l'État en dehors et en face du souverain, est trop étroite pour son mysticisme politique. Son idée de l'État est toute abstraite. Il y voit la forme supérieure par laquelle se manifeste le bien public, l'organisation parfaite de l'humanité, parce qu'elle est la raison même s'appliquant à la société.

En dehors de la raison, en effet, il n'existe rien. Et ici son tempérament personnel s'accorde admirablement avec ses principes. Utilitaire et prosaïque, il est aussi fermé qu'il se peut au sentiment et aux besoins du cœur. Pas un sourire sur ce visage, pas un moment de détente chez ce travailleur morose et obstiné. A Luxembourg, comme on lui propose une fête, il

(1) Il écrit en 1768 à son frère Léopold : " L'amour de la patrie, le bien-être de la monarchie, voilà la seule passion que je ressens et qui me ferait tout entreprendre. Je me sens tellement lié à elle que mon âme ne peut être tranquille ni mon corps bien portant, si je ne puis être convaincu de son bien-être et de la bonté des arrangements que nous prenons. >• Von Arneth, Maria Theresia und Josef II. Ilire Correspondenz, t. I, p. 225 (Vienne, 1867).

(2) Gaohard, Ordonnances, t. XII, p. 336.

LES IDÉES DE JOSEPH II SSq

répond qu'il n'est pas venu « pour manger, boire ou danser, mais pour exécuter des affaires sérieuses » (1). A Gand, devant le tableau des van Eyck, il ne remarque que la nudité d'Adam et d'Eve, qu'il trouve indécents et ordonne d'enlever. Le catholicisme qu'il professe se décolore en un pâle et vague déisme, en une sorte de morale décharnée convenant à tous les hommes, quels que soient les dogmes auxquels ils se rattachent.

Aussi est-il tolérant, et fait-il même de la tolérance un des fondements de l'ordre social. Que l'on décrète la liberté de croire, « et il n'y aura plus qu'une religion, qui sera celle de guider également tous les habitants au bien de l'État » (2). Au fond, l'État et la Religion ne se distinguent pas l'un de l'autre, ou plutôt, le premier englobe la seconde (3). Il ne peut comprendre que le clergé s'obstine à défendre l'Église. « Dès que le service de l'État se fait, que les lois de la nature et de la société s'observent, que votre Être suprême n'est point déshonoré, mais respecté et adoré, qu'avez-vous à entrer en autre chose ? » (4) Rien ne lui est plus intolérable que la prétention de mettre la vie religieuse en dehors des atteintes de la police.

Ayant le monopole de la raison et appelé à faire par elle le bonheur du genre humain, l'État sera nécessairement tout puissant. La seule forme de gouvernement qui puisse réaliser le bien public est l'absolutisme. Tous les hommes étant égaux en vertu du droit naturel, jouiront tous de la même liberté civile, mais seront également dépourvus de liberté politique. « Le gouvernement d'un seul individu, même médiocre, vaudra toujours mieux que le gouvernement de plusieurs, même éminents » (5). Donc plus de participation des sujets au pouvoir, plus d'autonomie, plus de ces « corps intermédiaires »

(1) Récit du voyage de l'empereur, etc., p. 9 (Malines, 1781).

(2) Von Arneth, Maria Theresia und Joseph II. Ihre Correspondenz, t. II, p. 141.

(3) " Le service de Dieu est inséparable de celui de l'État ". Ibid., t. III, p. 352,

(4) Ibid., p. 142.

(5) P. von Mitrofanow, Josef II. Seine politische und kulturelle Thdtigketty t. I, p. 235 et suiv.

que Montesquieu veut placer entre le peuple et le souverain (1). Le souverain sait mieux que ses sujets ce qui leur convient. Sa mission est de les diriger au bien, fût-ce malgré eux (2). Plus il est éclairé et rationnel, plus il sera despotique. Par là, l'idéalisme utilitaire de Joseph aboutit dans la pratique à l'État policier, au Polizeistaat, enserrant le citoyen dans un réseau aux mailles étroites, le surveillant de près, l'épiant dans sa conduite et jusque dans ses idées, lui imposant une inquisition moins cruelle sans doute mais plus envahissante que ne le fut jamais l'inquisition religieuse (3).

Et le caractère du prince le portera encore à renforcer le strict du régime auquel le pousse sa théorie. Car il est par nature aussi absolu dans ses idées que dans sa politique. Le sérieux qu'il apporte à tout ce qu'il fait, l'étroitesse de son intelligence et la pureté de ses intentions l'amènent à se croire infaillible (4). Jamais il n'a douté qu'il n'eût raison, jamais non plus il n'a écouté aucun conseil. Marie-Thérèse, qui le connaissait bien, s'est vainement acharnée à le corriger. « Vous ne suivez que vos idées et volontés... vous croyez que tous les autres ont tort ou qu'ils ne méritent pas d'attention » (5). Vaines semonces ! Il ne devait se convaincre de leur justesse que quand il fut trop tard.

Durant les longues années pendant lesquelles il attendit le moment de régner, Joseph II avait parcouru toutes les parties

(1) En ce point les idées de Joseph II sont exactement les mêmes que celles des révolutionnaires français. Voy. Ph. Sagnac, La législation civile de la Révolution française, p. 38 et suiv. (Paris, 1908).

(2) Il écrira aux États de Brabant en 1789 : " Il ne me faut pas votre consentement pour faire le bien, et je regarde comme mon principal devoir de vous sauver, même malgré vous, du danger auquel vous vous exposeriez peut-être si j'attendais votre consentement. » Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, 2^ série, t, I [1851], p. 558.

(3) H. Gnau, Die Zensur unter Josef II. (Strasbourg, 1911).

(4) " Vous savez, écrit-il lui-même à sa mère, combien je suis sec et positif dans mes raisonnements. « Von Arneth, Maria Theresia und Josef IL, t. I, p. 54. Voir surtout, pour sa confiance imperturbable en lui-même, ses conseils à Marie-Antoinette : " Enfin, ma chère sœur, prenez-moi comme exemple! - Von Arneth, Marie Antoinette, Josef IL und Leopold IL Ihr Briefwechsel, p. 12 (Leipzig, 1866).

(5) Von Arneth, Maria Theresia und Josef IL, t. II, p. 11.

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