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de la monarchie, sauf une seule, les Pays-Bas. Il n'avait pu se résoudre à les visiter tant que Charles de Lorraine avait vécu. Il éprouvait pour ce brave homme populaire, qui n'agissait pas par principe et rendait les peuples heureux sans le secours de la raison, une antipathie insurmontable. 11 se plaisait à lui témoigner son mépris, à lui reprocher des « anicroches et des dérangements de tout genre » (1). Il enrageait de la confiance de sa mère pour cet incapable, et sans doute jalousait-il secrètement l'amour qu'on lui portait à Bruxelles. A peine fut-il mort, il s'empressa d'en tirer une mesquine vengeance en débaptisant le régiment qui portait son nom (2). Puis il songea à partir pour la Belgique afin d'étudier sur place ce pays, dont la présence du prince Charles ne lui avait pas permis jusqu'alors, écrivait-il, « d'entreprendre l'étude sérieuse et approfondie » (3).
Il allait y arriver plein d'idées préconçues. Depuis longtemps, il s'indignait de la longanimité de Marie-Thérèse pour les absurdes libertés des provinces. S'il n'eût tenu qu'à lui, elles eussent disparu depuis longtemps et il ne s'en cachait pas. Sa mère avait beau lui recommander la douceur, lui rappeler que la Belgique était « le seul pays heureux de la monarchie », lui prêcher la patience pour les « anciens et même ridicules préjugés de ces peuples... dont on n'en a déjà que trop raclé » (4), pour lui, tout était à refaire. Il le savait avant d'avoir vu les Belges, et, les ayant vus, il ne fit que se confirmer davantage dans son opinion. Il arriva à Luxembourg le 31 mai 1781, sûr de n'être gêné par personne dans l'enquête qu'il allait entreprendre (5).
Les nouveaux gouverneurs, Marie-Christine et Albert, n'étaient pas encore à Bruxelles, où le prince de Starhemberg
(1) Ibid., t. III, p. 276.
(2) Ibid., p. 289.
(3) H. Schlitter, Die Regierung Josef II. in den Osierreichischen Niederlanden, p. 148 n. 11.
(4) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, 4^ série, t. IX [1881], p. 138, 139.
(5) Sur les détails du voyage, voy. les matériaux considérables rassemblés dans E, Hubert, Le voyage de l'empereur Joseph //(Bruxelles, 1900).
administrait par intérim. C'était la première fois, depuis le règne de Philippe II, qu'un souverain des Pays-Bas se donnait la peine d'y paraître. Pour tout autre, l'occasion eût été excellente de rehausser son prestige aux yeux du peuple par l'éclat d'une entrée triomphale, et de se faire une popularité facile en prodiguant à la nation quelques-uns de ces gestes cordiaux dont le souvenir continuait à entretenir chez elle, après un si long passé, la mémoire de Charles-Quint. On eût pleuré de joie en voyant l'empereur assister à des « ommegangs », présider des banquets, tirer à l'arc. Son affectation à s'afficher sous l'incognito du comte de Falkenstein, sa redingote et son cabriolet déçurent tout le monde.
Il en avait peut-être espéré le succès qu'ils avaient eu à Paris lors de sa visite à Louis XVI et à Marie-Antoinette en 1777. Le peuple belge était malheureusement trop peu « philosophe » pour les goûter, et lui-même était, sans qu'il s'en doutât, trop accessible encore aux mesquineries de l'espèce humaine, pour n'en pas éprouver quelque dépit. Son austérité était sensible à l'admiration. Il fut vexé de ne paraître qu'étrange. Le souvenir de sa déconvenue, bien des années plus tard, lui échappera encore en aigreurs contre ses sujets des Pays-Bas. Ce ne sont dira-t-il que des « têtes francisées, et dont le fond est la bière » (1).
Il a découvert que « la pâte de la nation est hollandaise avec un mauvais vernis français par dessus » (2). Mais, à vraidire, il en parle sans la connaître. Il n'a pas daigné prendre contact avec elle, et il était incapable de s'intéresser à sa nature et plus encore de la comprendre. A quoi bon, au surplus, perdre un temps précieux à ausculter un malade quand on connaît à l'avance le moyen de le guérir ? Sous prétexte d'étudier les Pays-Bas, il n'y vient, en effet, que pour y préparer les fonctionnaires au programme de ses futures réformes. Tout au plus jette-t-il un coup d'œil rapide sur les troupes, les travaux publics, les institutions de bienfaisance. La plus
(1) Schlitter, Korrespondenz Josefs II. mit Trautmansdorff, p. 611.
(2) Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, t. LXXXI [1912], p. 260.
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grande partie de son temps se passe dans les bureaux du gouvernement, où, naturellement, personne n'ose le contredire. De parti pris, il évite tout ce qu'il croit suspect de ne pas adhérer à ses principes. 11 n'a aucun contact avec les États des provinces; il parle à peine à l'archevêque de Matines, il s'abstient de voir le nonce. Dans ce pays d'ardent catholicisme, il ne parvint pas à dissimuler son antipathie pour le clergé. « L'empereur, dit un contemporain, était fort poli ; il saluait tout le monde, mais on s'apercevait qu'il avait une certaine froideur pour les ecclésiastiques »'(1). Il n'en affichait que plus ouvertement son respect pour la religion. A Gand, au passage d'une procession, on le vit s'agenouiller en pleine rue.
En somme, après un séjour de six semaines, il quitta la Belgique avec la même impression qu'il y avait apportée. Tout ce qu'il y avait vu lui déplut ou le choqua, et il était sûr d'avoir bien vu. Le peuple était arriéré, le gouvernement absurde. L'ayant ainsi jugé, il le « condamna pour toujours » (2). Sans nul doute son voyage lui fut fatal. Les intentions excellentes qui le lui firent entreprendre l'abusèrent sur le profit qu'il en retira. Au vrai, il n'y apprit rien (3). Trop infatué de sa personne et trop convaincu de la vérité de ses principes pour pouvoir sortir de lui-même, il se persuada seulement, en reprenant le chemin de Vienne, qu'il connaissait désormais les Belges et les vrais remèdes à leur appliquer. Hélas ! Ces « vrais remèdes » valaient ceux que Philippe II s'était flatté jadis de leur fournir (4). Mais les conseillers de l'empereur devaient vainement chercher à lui déciller les yeux. Il croyait avoir vu, il croyait savoir, et son obstination naturelle n'en résista que plus fortement à leurs avis.
(1) E. Malingié, Le livre des jours, t. I, p. 111. Bibl. Univ. Gand, ms. no 11201.
(2) Schlitter, Korrespondenz Josefs II. mit Trautmansdorff, p. 379.
(3) Marie-Thérèse lui disait déjà en 1773 à propos de ses pérégrinations : « Il n'est pas possible, nonobstant votre sagacité, votre application, que dans ces voyages de deux ou trois mois vous pouviez tout voir et en tirer les conséquences. » Von Arneth, Maria Theresia und Josef II., t. II, p. 9.
(4) Histoire de Belgique, t. IV, 2" édit., p. 62.
Le moment de son voyage était d'ailleurs aussi mal choisi que possible pour lui permettre de se faire une idée exacte du pays et de la nation. La Belgique traversait alors une crise de prospérité factice. L'entrée de la Hollande, en 1780, dans la guerre franco-anglaise, venait de faire affluer vers Ostende tout le commerce des neutres avec le nord de l'Europe. Le nombre des navires entrés au port passait de 400 environ à 1,560; il atteignait en 1781 le chiffre de 2,892 (1). Des maisons anglaises €t hollandaises s'établissaient en quantité dans la ville ; il fallut agrandir les bassins et les déclarer port franc (juin 1781). Cette activité momentanée se communiqua naturellement à l'intérieur du pays. L'animation du transit vers l'Allemagne et la France prit un développement extraordinaire. Les commerçants les plus considérables dupays,lesRomberg,lesWalkiers, les Gamerage équipèrent des vaisseaux, se mirent à pratiquer la traite des nègres sur les côtes de l'Afrique (2). Les esprits les plus entreprenants songeaient à fournir à l'industrie nationale des débouchés outre-mer en nouant des relations commerciales avec la jeune République américaine (3).
Rien d'étonnant si l'empereur, témoin de cet essor passager, se laissa prendre aux apparences. Les hommes nouveaux, capitalistes, industriels, négociants, qui menaient le mouvement et apparaissaient au premier rang, l'empêchèrent sans doute de reconnaître que, dans son fond, l'organisation économique du pays reposait sur l'agriculture. Il dut trouver d'autant plus choquante l'influence exclusive dont jouissaient aux États
(1) H. van Houtte, Contribution à l'histoire commercialejdes États de l'empereur Joseph II. Vierteljahrsschrift far Social- und Wirtschaftsgeschichte, t. VIII [1910], p. 352. Cf. Shaw, Essai historique, p. 45; Thulemeyer, Dépêches, p. 269; Hubert, Voyage de Joseph II, p. 47, 202; Gachard, Ordonnances, t. XII, p. 31, 32, 42, 70, 186.
(2) Dérivai, Le voyageur dans les Pays-Bas Autrichiens, 1. 1, p. 31, 38, 58, 76, t. IV, p. 102; P. Verhaegen, Le commerce des esclaves en Belgique à la fin du XVIIIe siècle. Annales de la Soc. d'archéologie de Bruxelles, t. XV [1901], p. 254 et suiv.
(3) H. van Houtte, Americal commercial conditions and négociations with Austria. Americal Historical Review, t. XVI [1911], p. 567 et suiv.; le même, Contribution, etc., loc. cit., p. 370 et suiv. Cf. Dérivai, Le voyageur, etc., t. I, p. 60; t. IV, p. 103.
LE GOUVERNEMENT DE CABINET SqS
provinciaux les grands propriétaires fonciers : le clergé et la noblesse. Il dut croire de bonne foi que les critiques formulées par le petit groupe des parvenus, des hommes d'affaires et des fabricants contre la routine traditionnaliste des corps privilégiés et en faveur d'une réforme énergique et profonde des institutions, correspondait au vœu général. Ce qu'il vit, ce qu'il lut, ce qu'il entendit le renforça dans la croyance que ses principes correspondaient aux désirs de la nation.
Il n'en laissa pourtant rien paraître au dehors, et le public, dans les premiers temps, ne put deviner ses intentions. Tout au plus dut-on trouver bizarre l'affectation qu'il mit à quitter Bruxelles le 6 juillet, quatre jours avant l'arrivée des nouveaux gouverneurs. Officiellement on expliqua son attitude par son désir de ne point détourner vers sa personne les hommages qui allaient leur être rendus.
En fait, il en faut sûrement chercher le motif dans sa résolution bien arrêtée de ne pas leur donner aux yeux du peuple une importance intempestive. Il était fermement décidé à les réduire au rang de simples personnages décoratifs. Jamais ni sa sœur, ni son beau-frère n'eurent accès à sa pensée. Bon gré mal gré ils durent se contenter de jouer un rôle de vice-rois fainéants qu'ils supportèrent avec impatience (1). Le gouvernement effectif se renferma aussi strictement dans le cabinet de l'empereur, à la Hofburg de Vienne, qu'il s'était, deux siècles auparavant, confiné dans la sombre cellule de Philippe II à l'Escurial (2). Les ministres plénipotentiaires, le prince de Starhemberg, le marquis de Belgiojoso, le comte de Trautmansdorff, ne furent plus que de simples agents transmetteurs de la volonté souveraine. Chapitrés jusque sur les moindres détails par l'infatigable correspondance du maître,
(1) i« Il est conforme anx principes du souverain, écrit Belgiojoso, de ne point mêler les princes du sang dans les affaires, hors celles de la représentation. »• H. Schlitter, Briefe und Denkschriften zur Vorgeschichte der Belgischen Révolution, p. 28 (Vienne, 1900). Cf. ibid., p. 17, 18, 36, 44, 59.
(2) La police tenait l'empereur au courant de tout ce qui se passait dans le pays, au point qu'il en était mieux informé, prétend Belgiojoso, que le ministre plénipotentiaire lui-même. Schlitter, loc. cit., p. 48.
tenus de court, jaloux de conserver une confiance qui se mesurait à la promptitude et à la ponctualité à obéir aux ordres reçus, ils se gardèrent de donner des avis qui ne leur valaient que d'aigres réprimandes, et s'accoutumèrent à exécuter sans réplique les mesures les plus maladroites.
En ne leur laissant ni responsabilité personnelle, ni aucune initiative, en les paralysant et en les humiliant par sa certitude de tout savoir mieux qu'eux-mêmes, Joseph les rendit incapables par avance de prévenir la crise vers laquelle ils se voyaient précipités, et, quand elle eut éclaté, de prendre les mesures indispensables pour y mettre fin. Mais de tout cela la nation ne devait s'apercevoir qu'à la longue. Pour elle le nouveau règne commençait comme tous les précédents. Dès le 30 novembre 1780, l'empereur avait annoncé qu'il respecterait les privilèges du pays. A peine installés à Bruxelles, les gouverneurs avaient prêté serment en son nom à la Joyeuse-Entrée, puis les «inaugurations» s'étaient succédé, suivant la tradition, dans toutes les provinces. Seul le personnel des ministères entrevoyait que l'on allait se lancer dans un nouveau cours et envisageait l'avenir avec crainte.
Le vieux Nény profitait, en 1783, du rappel de Starhemberg pour donner sa démission.
Si l'empereur, occupé pendant les premières années par l'abolition de ce qui subsistait du traité de la Barrière, et par les soucis que lui causèrent ses velléités de rouvrir l'Escaut et de troquer les Pays-Bas contre la Bavière, attendit quelque temps avant de remanier le gouvernement civil de la Belgique, il se hâta d'intervenir dans les affaires de l'Église. Il ne faisait en cela que continuer dans la voie où Marie-Thérèse s'était engagée avant lui. Mais il s'y engagea bien plus avant et avec une impatience visible d'arriver au but, c'est-à-dire à la subordination complète de l'Église à l'État dans tout ce qui ne touche pas aux matières dogmatiques. Le De statu Ecclesiae
LE FÉBRONIANISME 397
de Fébronius venait de paraître à point nommé (1763) pour favoriser ses desseins.
Élève de van Espen, Fébronius s'est imprégné par lui de la théorie janséniste sur les usurpations de la papauté. Pour rendre aux évêques les pouvoirs dont ils jouissaient dans l'Église primitive, il réduit le siège de saint Pierre à n'exercer sur eux que des droits de primauté (1). Rome s'était naturellement empressée de condamner cette doctrine (27 février 1764). Mais r « épiscopalisme » de Fébronius s'harmonisait trop bien avec les intérêts de l'État pour ne pas jouir de sa protection. Marie-Thérèse avait interdit de promulguer en Autriche comme dans les Pays-Bas la sentence qui l'avait frappé. En Allemagne, quantité d'évêques soutenaient chaleureusement un système qui non seulement rehaussait la situation de chacun d'eux, mais permettait encore à l'Église germanique de secouer le joug de Rome et de se constituer en Église nationale.
C'étaient là des conjonctures dont Joseph II devait se hâter de tirer parti (2). Tout ce que Fébronius enlevait au pape passait nécessairement au souverain. Dans ses États héréditaires celui-ci n'avait pas à redouter l'accroissement du pouvoir des évêques, puisqu'il les nommait. Fébronius, au surplus, ne confiait-il pas au prince la mission de défendre l'Église contre les abus de l'ultramontanisme? Ne lui faisait-il pas un devoir de veiller à l'instruction du clergé? Ne rétablissait-il pas les prérogatives de l'autorité civile dans toutes les matières mixtes? N'exigeait-il pas le placet pour toutes les décisions de Rome? Ne condamnait-il pas le ressort exercé sur les ordres religieux par des supérieurs étrangers, c'està-dire par des supérieurs romains ? Son Église épiscopaliste se prêtait donc merveilleusement à devenir cette Église d'État à l'érection de laquelle Marie-Thérèse avait consacré quelques mesures isolées qui, sous son fils, allaient se développer en une entreprise systématique.
(1) Cf. plus haut, p. 209. Add. J. Zillich, Fébronius (Halle, 1906).
(2) Pour l'ensemble de la politique de l'empereur, voy. P. von Mitrofanow, Josef II , p. 673 et suiv.
Entre le point de vue de l'impératrice et celui de l'empereur, on surprend par surcroît une distinction très nette. La première reste fidèle à la religion d'État. Si elle prétend régenter l'Église, ce n'est pas seulement en vertu de la plénitude de sa souveraineté, c'est aussi qu'elle considère la religion, ou pour mieux dire la religion catholique, comme indispensable au maintien du gouvernement et de la société. Pour Joseph, au contraire, le domaine spirituel et le domaine temporel n'ont rien de commun. L'un relève de la conscience, l'autre de la puissance publique. En conséquence la religion n'a pas plus à intervenir dans les affaires civiles que l'État n'a à prendre parti en matière confessionnelle.
L'attitude du prince vis-à-vis des dogmes sera donc celle de l'abstention. 11 les tolérera tous, pour autant qu'ils soient compatibles avec l'ordre, parce qu'il se reconnaît incompétent pour décider entre eux. Et la tolérance que lui impose la théorie lui est imposée en même temps par le souci du bien général en vertu duquel il existe. Il ne peut admettre qu'un citoyen utile soit privé de ses droits, entravé dans son action et dans les services qu'il peut rendre à la communauté à cause de la foi qu'il professe. « Tolérance pour moi, écrit Joseph II, veut seulement dire que, dans les affaires uniquement temporelles, sans égard à la reHgion, j'emploierais, je laisserais avoir des terres, des métiers, être bourgeois, ceux qui en seraient capables et qui porteraient de l'avantage ou de l'industrie dans les États » (1). Ainsi la tolérance qu'il proclame n'est plus cette tolérance provisoire du XVF siècle, cet expédient auquel on a recours faute de mieux et en attendant qu'on puisse imposer à tous la vérité religieuse (2). C'est la tolérance érigée en principe fondamental de la société civile, reconnue non pas, à vrai dire, comme un droit inhérent à l'homme, mais comme une condition indispensable à la réalisation des fins de l'État.
En Autriche, où la multitude des confessions est presque aussi grande que celle des langues et des nationalités, où des
(1) Von Arneth, Maria Theresia und Josefll., t. II, p. 152.
(2) Histoire de Belgique, t. IV, 2^ édit., p. 81.
l'édit de tolérance 39^
protestants, des orthodoxes, des juifs et jusqu'à des musulmans vivent côte à côte avec les catholiques sous le sceptre des Habsbourg, rien de plus séduisant et d'ailleurs de plus rationnel que de faire disparaître la barrière qui, durant des siècles, a empêché la masse bariolée des dissidents ou des infidèles de participer sans restriction aux bienfaits de la monarchie et de collaborer sans réserve à sa prospérité. La promulgation de l'édit de tolérance, le 13 octobre 1781, la fit tomber d'un trait de plume. Le catholicisme cessait d'être la religion de l'État; les droits civils, dont seuls ses adeptes avaient joui jusqu'alors, devenaient le bien commun de tous les citoyens. Un mois plus tard, le 12 novembre, la réforme était rendue applicable aux Pays-Bas (1).
Ici pourtant on ne pouvait alléguer la variété des confessions religieuses. Depuis l'époque d'Albert et d'Isabelle, le catholicisme s'était si bien incorporé à la nation qu'il en était devenu pour ainsi dire la manière d'être. Les îlots protestants qui subsistaient en Flandre, à Hoorebeke-Sainte-Marie, à Rougy près de Tournai, à Dour en Hainaut, à Nessonvaux, à Hodimont, à Eupen dans le Limbourg, n'étaient plus que de simples « témoins » d'une époque révolue, et dont l'exiguïté faisait mieux ressortir par contraste la puissance compacte de l'Église. L'esprit de dissidence avait si bien disparu dans le pays que le séjour même des garnisons calvinistes de la Barrière, non seulement ne l'avait pas ranimé mais avait eu plutôt pour conséquence de lui porter les derniers coups. Le gouvernement n'avait pas manqué de rappeler à l'ordre les quelques pasteurs qui, çà et là, s'étaient permis de faire du zèle ou s'étaient rendus suspects de propagande. Quant au peuple, comment n'eût-il pas étendu au culte des soldats étrangers l'animadversion qu'il éprouvait à l'égard de ces hôtes forcés et
(1) Gachard, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XII, p. 89. Pour la réforme en Autriche, voy. G. Lôsche, Von der Duldung zur Gleichberechtigung (Vienne 1911). L'empereur suscita tout de suite des imitateurs en Allemagne. En 1783, l'archevêque de Trêves promulguait un édit de tolérance pour rendre la religion plus respectable en supprimant la persécution et pour attirer des fabricants dans ses terres. A. Sorel, L'Europe et la Révolution française, t. I, p. 116.
insupportables? Mais si impopulaire que fût devenu le protestantisme, personne ne songeait à inquiéter les petites communautés qui continuaient à le professer. Le public les ignorait, et depuis la tentative avortée de persécution qui avait hanté un instant la dévotion revêche de Marie-Élisabeth (1), le gouvernement empêchait qu'on troublât leur innocente liberté. Plus il s'ouvrait aux « lumières du siècle » et plus il réprouvait tout accès de zèle intempestif à leur détriment.
En 1762, le Conseil Privé recommandait aux vicaires généraux de l'évêché d'Ypres de ne point user contre eux de « moyens bruyants ». A Rougy, il permettait aux protestants, en 1771, d'acquérir un cimetière, l'obligation où ils s'étaient trouvés jusque-là d'enterrer leurs morts dans des jardins étant « très incommode pour leurs voisins et révoltante pour euxmêmes ». Il les autorisait même à tenir des assemblées dans leurs maisons. « Le scandale, disait-il avec quelque ironie, qui peut résulter de la différence de leur religion, paraît ne devoir plus faire grande impression sur les catholiques de cet endroit, accoutumés depuis mémoire d'homme à voir ces hérétiques parmi eux, et n'est en tout cas qu'un scandale théologique » (2). Au surplus, le repos qu'on leur laissait ne leur reconnaissait aucun droit. Il n'était fondé que sur la longanimité du pouvoir. Si le Conseil leur passait facilement le « scandale théologique », il veillait avec soin à leur interdire tout scandale public, c'està-dire toute manifestation cultuelle. « C'est un point sur lequel il n'y a jamais eu de doute, affirmait-il en 1770, que leur tranquillité n'est fondée uniquement que sur la tolérance » (3).
A cette tolérance de fait, l'édit impérial substituait brusquement une tolérance de principe. Désormais les protestants seraient aussi libres que les catholiques. Comme eux, ils pourraient non seulement pratiquer publiquement leur culte, mais jouir de la plénitude des droits civils, se marier, tester, fonder légalement des familles et aspirer à tous les emplois. C'étaient
(1) Voy. plus haut, p. 214.
(2) E. Hubert, Étude sur la condition des protestants en Belgique, p. 199, 206, 210.
(3) Ibid., p. 202.