L ÉDIT DE TOLERANCE 40I
là des conséquences qui eussent mérité d'autant plus d'attention qu'elles heurtaient une tradition longuement enracinée et que la minorité appelée à en profiter était plus infime. Le Conseil Privé, mis au courant des projets de Joseph durant son voyage, avait risqué de timides objections (1). Les scrupules politiques n'avaient eu aucune prise sur un souverain dirigé par la raison abstraite et hors d'état de sacrifier l'uniformité du bien à un misérable opportunisme. Ce qui était utile en Autriche devait l'être aussi en Belgique. Dès lors, pourquoi différer? La rapidité dans l'exécution du bien et du vrai ne désarme-t-elle pas d'avance l'opposition des préjugés ? « 11 faut faire les grandes choses tout d'un coup. Tout changement fait parler un jour. Il vaut mieux instruire le public de ses intentions à la fois, et après l'avoir décidé, n'écouter rien contre et persister inviolablement dans l'exécution de ce qu'on aura trouvé bon » (2). D'ailleurs l'empereur ne connaissait-il pas la Belgique? N'avaitil pas constaté lui-même qu'une foule d'Anglais et de Hollandais protestants étaient établis à Ostende ? N'était-il pas certain que la proclamation de la tolérance allait en attirer une quantité d'autres, pour le plus grand bien du pays et de l'État ?
En fait, elle n'en attira pas un seul (3). La fin de la guerre maritime fut aussi la fin de l'attraction que le port d'Ostende avait exercée un instant sur les étrangers. A la paix, ils reprirent le chemin de leur patrie. L'édit du 12 novembre n'eut donc aucune action sur la situation économique du pays. On ne voit pas non plus que les protestants, qui. ne l'avaient pas réclamé, en aient reçu plus d'importance. Ils étaient si insignifiants par leur nombre que personne n'en pouvait rien redouter. La gravité de la mesure prise par l'empereur ne consistait point dans les avantages qu'elle faisait à l'hérésie, mais dans le coup qu'elle
(1) Ibid., p. 110. Nény, si hostile au » fanatisme » désapprouvait l'édit. Gachard, Ordonnances, t. XII, p. 89 n.
(2) Von Arneth, Maria Theresia und Josefll., t. III, p. 360.
(3) Les quelques protestants suisses et hollandais qui vinrent plus tard se fixer sporadiquement dans le pays (Hubert, op. cit., p. 155) n'étaient que des réfugiés qu'y poussaient des persécutions locales ou des troubles politiques. Ils n'y furent
en rien attirés par l'édit.
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portait au catholicisme. Il avait été jusqu'alors la religion, il n'était plus maintenant qw'une religion.
L'État divorçait d'avec l'Église. La profession de foi dont dépendait depuis Constantin la jouissance des droits politiques n'avait plus d'effet que dans la conscience individuelle. Ne fallait-il pas craindre que la rupture si brusque d'une tradition millénaire ne mit en péril tout l'ordre social ? Ce n'était pas la liberté de culte accordée aux protestants qui effrayait. L'évêque d'Anvers déclarait au contraire professer « une estime cordiale pour tout protestant qui, restant attaché à sa secte par principe d'éducation et des préjugés invétérés, mène cependant une vie sans reproche et pleine de vertus morales, comme il s'en trouve un grand nombre d'entre eux qui nous pourraient servir d'exemple » (1). Mais l'indifférence affichée par l'État en matière religieuse allait mettre en péril la religion elle-même ; la liberté de croire aurait pour conséquence la liberté de ne pas croire et la liberté plus abominable encore d'attaquer les croyances d'autrui. La philosophie ne manquerait pas de profiter de la tolérance religieuse pour se déguiser sous le masque du protestantisme et attaquer traîtreusement l'Église. « Ses disciples pour la plupart se cachent encore ; ils observent une décence extérieure parce qu'ils voient que la religion catholique est jusqu'ici la seule respectée et autorisée, et il leur en coûterait de se déclarer apostats publiquement ; mais cette déclaration se fera dès le moment que les sectes protestantes seront autorisées et que l'on pourra, dans ces communions, jouir de tous les avantages temporels de pair avec les catholiques ; dès ce moment ces malheureux se joindront aux protestants, non point qu'ils croient comme eux.... mais parce qu'ils pourront alors, sous ce voile, sans crainte, secouer le joug, vomir tous les blasphèmes qu'ils ont dans le cœur et tourner en ridicule l'Église romaine... Cette engeance de vipères, dont la doctrine favorite tend à détruire les rois aussi bien que les prêtres, quelles révolutions ne prépare-t-elle
(1) Feller, Recueil des représentations, etc. Partie ecclésiastique, 3® partie du 2® recueil, p. 164.