‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 112 sur 218 · SUPPRESSION DE COUVENTS · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DE COUVENTS

pas à l'Église et à l'État dès qu'elle sera une fois libre, et qu'elle aura trouvé un voile dont elle peut se couvrir ! » (1)

Ces appréhensions ne se manifestèrent pourtant que par des remontrances assez clairsemées et assez timides. Dans son ensemble, le public ne jugea l'édit que par ses effets immédiats. Comme ils étaient nuls, il ne s'émut point. Le petit groupe des « hommes éclairés » y applaudit. II s'en rencontrait jusque dans le clergé. Seuls les évêques d'Anvers, de Namur et de Ruremonde protestèrent respectueusement. Celui de Tournai, le prince de Salm-Salm, reçut la décision impériale en prélat de cour, y saluant « le zèle le mieux entendu pour faire respecter et chérir la religion catholique et ses ministres par les protestants, en édifiant ceux-ci par le bon exemple et l'exercice de la charité chrétienne » (2). Au surplus, le pape n'avait rien dit. Dès 1782, l'archevêque de Malines, le cardinal de Franckenberg, acceptait le fait accompli et traçait dans son mandement de carême la ligne de conduite à suivre par les catholiques « en un temps où la tolérance civile accordée aux différentes sectes de protestants par notre auguste souverain, dont nous devons respecter les vues, mettra peut-être notre amour pour la religion, notre zèle et notre charité à l'épreuve » (3).

Après avoir séparé la religion de l'État, il restait à la soumettre à la police de l'État. En Autriche comme en Belgique, Joseph II fit passer le fébronianisme dans la loi. Le 28 novembre 1781, la juridiction des supérieurs étrangers sur les ordres monastiques était abolie. Le 5 décembre, le droit d'accorder des dispenses de mariage était donné aux évêques. Le prince de Kaunitz communiquait au nonce la volonté bien arrêtée du gouvernement de réduire le pouvoir ecclésiastique « uniquement aux matières dogmatiques et de pure spiritualité » (4). On apprenait que quantité de couvents venaient d'être supprimés dans les États héréditaires.

Ballotté entre son dévouement pour Rome et son respect

(1) Ibid., p. 146.

(2) E. Hubert, Étude sur la condition des protestants, p. 134.

(3) Ibid., p. 150.

(4) Feller, Recueil, loc. cit., p. 290.

pour l'empereur, l'archevêque cherchait à obéir tout en sauvant les principes. II suppliait le pape de l'autoriser à donner des dispenses de mariage, se permettait de lui rappeler que l'obligation de demander des dispenses à Rome avait souvent entraîné de graves abus, lui représentait enfin que Joseph II serait inébranlable. Il s'exécutait comme on bat en retraite, en escarmouchant, et se réservait l'avenir.

Dans un mémoire adressé aux gouverneurs généraux il critiquait les principes de Kaunitz, qui n'allaient « qu'à mettre sans cesse les deux puissances en contradiction entre elles et à confondre les justes bornes de l'une et de l'autre ». Espérant encore détourner le coup suspendu sur les couvents, il les adjurait de ne pas croire « que les ordres religieux soient tout à fait étrangers à l'essentiel de la foi et de la religion », et il implorait leur protection « en faveur des monastères affligés de ce pays qui, menacés encore toujours du même malheur que plusieurs couvents des autres pays héréditaires ont déjà essuyé, se reposent cependant avec confiance sur la religion et la piété de Sa Majesté qui leur a si solennellement assuré leur état et leurs possessions » (1). Mais le siège de l'empereur était fait. Le 17 mars 1783, parut un édit, promulgué « dans l'intérêt de la religion et de l'humanité », qui supprimait « les couvents de l'un et l'autre sexe où l'on ne mène qu'une vie purement contemplative et parfaitement inutile à la religion, à l'État et au prochain » (2). Le 2 juillet, les ermites des bois et de la campagne cessaient également d'exister « à cause des inconvénients qui en résultent ».

Les « philosophes » exultèrent. « La propagation des sciences, écrivait Shaw, a préparé le renversement de l'institution monastique, qui n'a dû son agrandissement qu'aux âges d'ignorance, et la conduite du souverain des Pays-Bas a donné un bel exemple à suivre aux autres princes catholiques... Cette grande réformation a été accomplie sans résistance. La voix de la raison si longtemps étouffée par la fausse religion, s'est

(1) Ibid., p. 290, 292.

(2) Gachard, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XII, p. 255.

Page 1