SUPPRESSION DE COUVENTS
fait enfin entendre, et la dissolution des monastères, qui ne put pas s'opérer en Angleterre dans le XVF siècle sans tumulte et sans rébellion, vient de s'effectuer dans un pays catholique sans violence et sans opposition » (1).
On peut douter que la « voix de la raison » eût tant d'empire sur les Belges, mais il est exact que la suppression des couvents ne révolta pas le sentiment populaire (2). Les 163 maisons abolies, appartenant presque toutes à des ordres de femmes, étaient d'importance médiocre. La vie contemplative de leurs membres les empêchait d'exercer quelque action au dehors. Presque partout d'ailleurs, les victimes de Tédit obéirent sans murmurer et acceptèrent la pension qui leur permettait de rentrer dans la société. Sauf à Gand, où les Carmélites émigrèrent avec ostentation (3), il n'y eut nulle part de scandale. Dans le groupe des capitalistes, on vit même avec satisfaction les biens monastiques rentrer dans le patrimoine national. Le comte de Beaufort déclarait aux États du Hainaut que si leur intervention lui procurait quelques-uns des bâtiments désaffectés, il y établirait des manufactures (4).
La facilité avec laquelle s'étaient réalisés ses premiers projets dut naturellement confirmer l'empereur dans la conviction qu'il n'avait qu'à commander pour être obéi. La nomination à révêché d'Anvers, en 1785, de l'abbé Nélis, prêtre « éclairé »
(1) Shaw, Essai sur les Pays-Bas Autrichiens, p. 118. Pour les détails de l'opération, voir Ch. Piot, Les tableaux enlevés à la Belgique en 1785. Bullet. de l'Acad. roy. de Belgique [1877], p. 757; Ch. Magnette, L'édit du 17 mars 1783 supprimant des couvents aux Pays-Bas, et la cour de France. Bullet. de la Comm. roy, d'Histoire, 5^ série, t. V [1895], p. 273 et suiv. ; J. Laenen, Étude sur la suppression des couvents. Annales de l'Acad. d'archéologie de Belgique, t. LVII [1905], p. 419 et suiv. ; van Zuylen van Nievelt, Annales de la Soc. d'Émulation pour l'histoire de la Flandre, t. LVI [1906], p. 310 et suiv. ; A. van Werveke, Bullet. de la Soc. d'histoire de Gand, 1914, p. 50 et suiv. Les biens des couvents supprimés furent administrés par une commission spéciale. R. Gits, L'établissement de la commission ecclésiastique et de la commission des fondalions pieuses. Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, t. XXXVII [1911].
(2) Malingié, Le livre des jours, t. I, p. 167, le constate avec dépit.
(3) Élie Harel, Histoire de l'émigration des religieuses supprimées dans les Pays-Bas (Bruxelles, 1785).
(4) Archives de l'État à Mons, États du Hainaut, n» 927.
protégé de Cobenzl et de Nény, lui permettait de compter sur un ferme appui dans l'épiscopat, au demeurant si accommodant. De nouvelles ordonnances continuèrent donc l'encerclement méthodique de l'Église. Le mariage était proclamé, le 28 septembre 1784, un contrat purement civil, et enlevé comme tel à la juridiction des tribunaux ecclésiastiques. Le 26 septembre 1785, les curés recevaient l'ordre de publier désormais au prône les édits du souverain. C'était là le point de départ d'une série de mesures destinées non plus seulement à tracer au pouvoir ecclésiastique les limites de sa compétence, mais à le soumettre, dans ses rapports avec le clergé et les fidèles, aux principes de la « vraie religion ». L'État va intervenir directement dans le domaine de la discipline, se faire théologien, moraliste et canoniste.
Durant les premiers mois de l'année 1786, les ordonnances arrivent de Vienne coup sur coup, raides, tranchantes ou cassantes. Le cabinet impérial paraît s'être transformé en synode. Le 23 janvier, les sermons, quels qu'ils soient, sont soumis aux règles ordinaires de la censure. Le 11 février, dans toutes les communes du pays, les kermesses sont fixées au même jour, afin d'éviter des dépenses et des distractions inutiles (1). Le 8 avril, les innombrables confréries qui pullulent en ville comme à la campagne sont centralisées en une seule, celle de « l'amour actif du prochain, ayant pour patron le Sauveur Jésus-Christ ». Le 10 mai, sont abolis tous les « pèlerinages en troupes » et jubilés, en même temps que le nombre des processions est ramené à deux par paroisse et qu'il est interdit, par décence, d'y faire de la musique et d'y porter des statues, enseignes de métier ou autres « bigarrures » semblables. Le 22 mai, ordre est donné de faire un dénombrement général des biens du clergé séculier ou régulier. Le 29 mai, des mesures sont prises pour une répartition plus pratique et plus rationnelle des paroisses. Le 16 juin, toutes les cures du pays sont soumises au concours.
(1) Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XII, p. 470. Cette innovation, dont on fit grand grief à l'empereur, avait déjà été tentée par Charles-Quint. Voy. Histoire de Belgique, t. III, 2« édit., p. 208.