LES SÉMINAIRES D ETAT
Enfin, le 16 octobre, l'édifice si fiévreusement élevé reçoit son couronnement. L'État s'empare de la formation du clergé. A quoi lui servirait, en effet, d'avoir modernisé la discipline et de l'avoir soumise à son contrôle, si le personnel chargé de l'appliquer restait infecté des « préjugés ultramontains », fermé aux lumières, grossier de mœurs et ignorant de la véritable charité chrétienne ? Lui seul est capable de le préparer à sa tâche ou, pour mieux dire, à la tâche qu'il le charge de remplir (1). En conséquence, il décrète la fermeture des séminaires épiscopaux, refuges d'erreurs et d'abus invétérés. A partir du mois de novembre 1786, tous les étudiants en théologie seront versés dans deux établissements d'État : le séminaire général de Louvain et le séminaire filial de Luxembourg (2). Naturellement la dpctrine qu'ils y recevront sera celle du plus pur fébronianisme. Un plan d'études a été soigneusement préparé. L'Autrichien Stôger, qui ne sait pas le français, veillera à son application, et des professeurs bien choisis l'aideront dans sa tâche.
Désormais l'œuvre est accomplie. Au lieu de contrecarrer l'apostolat intellectuel et social de l'État, le clergé, dressé par lui, va y collaborer. L'Église, si longtemps indépendante et envahissante, se trouve enfin dans la main du prince « comme l'argile est entre les mains du potier » (3).
Il n'était plus permis désormais de s'abuser sur les intentions de l'empereur. Personne ne le soupçonnait sérieusement d'avoir abandonné la foi catholique. On savait qu'il montrait à Vienne une piété sincère et affirmait à tout propos son respect pour la religion. Mais, pour un catholique, la foi est inséparable de l'Église. Dieu qui donne la première a établi la seconde, et son origine divine est le fondement même de la liberté qu'elle revendique pour mener les hommes à leurs fins
(1) En 1787, Joseph écrivait à Murray qu'il voulait «que les ecclésiastiques soient réduits au point de devenir vraiment les employés de l'État, et qu'ils ne fassent plus le métier de paresse et de gaspillage en entretenant le peuple dans l'ignorance et dans la dévotion purement matérielle ". H. Schlitter, Briefe und Denkschriften, p. 88.
(2) Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XII, p. 544.
(3) Expression de d'Outrepont, Sur l'origine des dixmes, p. 61.
dernières. Si croyant qu'il se flattât d'être, Joseph, en la soumettant à sa tutelle, en l'obligeant à se détourner du ciel pour concentrer son effort sur la terre, en se permettant de réformer sa discipline, d'interpréter sa parole, d'instruire ses ministres, s'écartait du droit chemin bien plus que ne l'avaient fait naguère les jansénistes.
Ne voyait-on pas d'ailleurs se ranimer autour de lui les restes mal éteints de cette abominable hérésie ? N'était-ce pas un janséniste que Fébronius ? N'en était-ce pas un autre que l'abbé Mann, ancien favori de Cobenzl et mauvais génie de l'Académie de Bruxelles ; que l'abbé Marant, pour lequel un cours d'histoire ecclésiastique avait été créé en 1783 à l'Université de Louvain, et qui y avait scandalisé ses auditeurs en niant l'assomption corporelle d^a Vierge? Une ordonnance impériale n'avait-elle pas enjoint, le 19 août 1782, de ne plus mentionner la bulle Unigenitus dans l'enseignement (1) ? Et les applaudissements par lesquels les esprits forts, les libres penseurs, les « philosophes », déistes à tout le moins quand ils n'étaient pas athées, accueillaient les réformes impériales, pouvaient-ils laisser subsister le moindre doute sur les tendances de celles-ci? Depuis 1785, \e Journal général de l'Europe, que Pierre Lebrun écrit à Liège et édite à Hervé « avec permission du gouvernement général des Pays-Bas Autrichiens », les prône comme autant de victoires sur le fanatisme et la superstition. Un parti nettement anticlérical commence à se former, qui couvre l'Église de sarcasmes et cherche par tous les moyens à la perdre dans l'opinion. Le chevalier de Heeswijk, d'autres encore, se glorifient de mériter le sobriquet « d'anti-moines ». On répand dans le peuple, en français et en flamand, le récit d'un assasinat commis à Verviers par le vicaire Pierlot, avec les commentaires que l'on devine (2). Si
(1) Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XII, p. 196.
(2) On répandit aussi en 1779, en français et en flamand, le récit du meurtre d'une demoiselle Warrimont par le chanoine Sartorius. (A. Dubois, Les frères Sartorius, dans la Belgique judiciaire, t. XIX, p. 29 et suiv.) Dès 1780, l'archevêque de Malines se plaint de l'invasion des mauvais livres dans le pays. (A. Verhaegen, Le cardinal de Franckenberg, p. 95. Bruges, 1889.) Il déplore que l'on