AGITATION DANS LE CLERGÉ
l'on n'ose encore s'en prendre aux dogmes eux-mêmes, les traditions, la discipline, la hiérarchie de l'Église sont attaquées avec autant de fougue et de passion par les « philosophes » qu'elles l'avaient été au XVP siècle par les protestants.
Il n'en fallait pas tant pour justifier les appréhensions que l'édit de tolérance, en 1782, avait suggérées aux évêques. Et pourtant, le prestige que l'empereur conserve sur eux est tel que devant l'imminence du péril, c'est à peine s'ils osent élever la voix. Ils obéissent avec une résignation douloureuse, mais enfin ils obéissent. L'évêque de Namur seul a l'énergie de défendre aux étudiants de son diocèse de se rendre au séminaire général : il en est puni aussitôt par la saisie de son temporel et l'ordre de se retirer dans une abbaye (1).
Cependant, si accoutumé qu'il soit à respecter ses chefs, le clergé s'étonne, puis bientôt s'indigne de leur faiblesse. Parmi les moines, exaspérés par la suppression des couvents, parmi les curés des paroisses, humiliés par la censure, irrités par l'abolition des processions et des confréries, inquiets des projets futurs du gouvernement, le mécontentement que fomentent les considérations de l'intérêt et les tourments de la conscience ne parvient plus à se contenir et s'échappe en manifestations publiques ou suscite une campagne secrète contre les mesures impériales. Les Capucins se signalent par leur audace. Dans quantité d'églises les sermons excitent les fidèles à la résistance. Des prêtres profitent des édits sur le mariage pour sou^ lever devant les parents l'angoissante question de la légitimité de leurs enfants. L'agitation se propage si rapidement qu'au mois de décembre 1786, le gouvernement croit prudent d'ordonner à ses fonctionnaires de surveiller de près «les discours^ sermons et démarches des curés», tant dans les villes que dans les campagnes (2).
place des statues nues dans le parc de Bruxelles, qu'on danse en carême, que l'orr donne des représentations théâtrales pendant la semaine sainte. Ibid., p. 127,. 128, 132.
(1) L. Lahaye, Inventaire de la correspondance du Conseil Provincial de Namur, p. 199. Le décret fut rapporté quelques mois après. Ibid., p. 339.
(2) Ibid., p. 198.
Et pour mieux résister à l'adversaire, elle va lui emprunter ses armes et, comme lui, se servir de la presse pour remuer l'opinion. Quelques ex-jésuites retirés à Liège, le P. Dedoyar, le P. Brosius, le P. Feller surtout, mettront à défendre l'Église autant de zèle, de fougue, de partialité et de véhémence que Pierre Lebrun àfl'attaquer. Dès 1787, Brosius consacre \t Journal historique et politique à critiquer les vues et les réformes de l'empereur avec une violence qui va jusqu'à la diffamation. Plus passionné encore, plus injuste, plus outrageaht, Feller transforme le Journal historique et littc'raire en un organe de combat qui, dès 1788, est devenu si redoutable que le gouvernement en interdit la publication.
Protestations, inquiétudes et clameurs seraient restées impuissantes si elles n'avaient agité que l'Église. Mais la nation, qui avait accueilli avec tant de calme, sinon avec tant d'indifférence, les premières mesures impériales, n'allait pas tarder à se laisser entraîner dans le mouvement. La politique réformatrice qui l'avait d'abord épargnée va l'atteindre à son tour et, avec autant d'imprudence que de confiance en son infaillibilité, l'unir au clergé dans une même opposition, confondre en un seul deux ennemis redoutables et, attirant sur soi leurs efforts combinés, tomber enfin victime de la catastrophe qu'elle a déchaînée.
Il est incontestable qu'au moment où Joseph II monta sur le trône, l'organisation politique et administrative des Pays-Bas ne pouvait demeurer plus longtemps ce qu'elle était. Elle faisait penser à un bâtiment en voie de reconstruction, disparaissant sous les échafaudages, ici à moitié démoli, ailleurs approprié tant bien que mal aux nécessités modernes, étançonné dans ses parties les plus branlantes, et offrant partout l'aspect du provisoire ou de l'improvisé. Il était trop tard pour arrêter l'œuvre commencée; la maison fût devenue inhabitable. Ceux qui l'occupaient se rendaient à l'évidence. Ils