OPPOSITION DES ÉTATS
tionnaires privés de leurs emplois, ne sont que trop légitimes. En face de l'arbitraire, il n'y a plus ni conservateurs ni novateurs. L'ancien exclusivisme provincial lui-même disparaît. Toutes les provinces, également malmenées, également menacées, sentent s'éveiller en elles le sentiment de la solidarité nationale. A partir de 1787, comme aux plus beaux moments de la révolution du XVI* siècle, elles ne se considèrent plus que comme les membres de la « nation belgique », et les vieilles appellations de Flamands, de Brabançons, de Hennuyers, disparaissent de plus en plus devant le nom de « Belges ». Et en même temps, grâce à la parenté des privilèges qui, dans chaque territoire, consacrent, en dépit de leurs différences, les mêmes libertés fondamentales, l'idée se répand que les constitutions des provinces ne forment en réalité qu'une seule constitution, commune à tout le pays, et lui fournissant contre le prince une garantie commune.
A l'opposition qui s'organise, les États fournissent dans chaque province un centre naturel de ralliement. Ils ont beau n'être que des corps aristocratiques ouverts seulement à un petit nombre de prélats, de nobles et de députés de villes, ils se proclament hautement les représentants du peuple, les gardiens de ses droits, et le peuple n'hésite pas à les reconnaître pour tels. Dès le 12 janvier, ceux du Hainaut, les premiers, élèvent la voix (1). En termes dont le respect ne dissimule pas l'énergie, ils rappellent à l'empereur « qu'ils ont concouru de tout temps avec ses augustes ancêtres à l'établissement des lois qui assurent la liberté et la propriété des habitants du pays ». Intermédiaires entre le souverain et le peuple, ils protègent celui-ci contre l'arbitraire et assurent à celui-là l'amour de ses sujets, qui ne peuvent vivre heureux que sous une « autorité tempérée ». Sans doute « l'histoire prouve d'une manière incontestable qu'il est peu de princes tels que Votre Majesté, et qu'il s'écoulera vraisemblablement bien des siècles avant qu'aucun trône n'en présente un aussi pénétré de l'amour de la justice, aussi laborieux et aussi
(1) Feller, Recueil des représentations, 2« partie du l^'^ recueil, p. 155 et suiv.
occupé de grandes choses ». Mais ces grandes choses ne peuvent s'accomplir qu'avec la collaboration des États, sous peine de « plonger la multitude dans la tristesse et de la rendre dangereuse ». Au surplus, l'empereur, à son inauguration, a prêté serment aux lois du pays et associé ainsi les États à la législation. Ils le supplient donc de daigner suspendre la publication des édits « ainsi que de toute autre innovation qui pourrait être contraire aux lois, chartes, usages et constitutions, jusqu'à ce que les suppliants aient présenté et que Votre Majesté ait examiné leurs observations sur tous les dits changements, afin que le tout soit homologué par leur avis et participation, comme il a été constamment fait de toute ancienneté ».
Les États du Hainaut eussent été fort embarrassés de montrer un texte écrit à l'appui de leurs revendications. Ce qu'ils nommaient constitution n'était en réalité qu'un usage. Seul, le Brabant possédait dans la Joyeuse-Entrée une charte limitant en termes précis les droits du souverain. Il pouvait parler haut et ferme et tout le monde attendait son entrée en scène. Le progrès même de la centraHsation administrative et la résidence du gouvernement donnaient d'ailleurs à Bruxelles une importance unique. De sa conduite devait dépendre l'avenir du mouvement qui commençait.
Aussi modérée dans la forme que celle des États du Hainaut, ia protestation que les États de Brabant envoyèrent aux gouverneurs le 29 janvier pouvait être et fut en effet, beaucoup plus catégorique (1). La Joyeuse-Entrée, affirmait-elle, n'était pas un simple règlement, mais une « loi fondamentale » jurée par l'empereur. Sans doute on pouvait y apporter des changements. Mais ce ne pouvait être que « du consentement formel des trois États de la province, afin que, selon les règles du droit naturel, la partie intéressée soit ouïe et que d'un autre côté on puisse, par ce moyen, ménager l'opinion du peuple ».
Désormais le sort en était jeté. 11 n'avait pas fallu trois semaines pour qu'aux édits du l*"^ janvier la nation répliquât
(1) Feller, Recueil des représentations, l'^ partie du l»"^ recueil, p. 74 et suiv.