AGITATION GENERALE
primés et dans l'enfance de la civilisation » (1). Mais leur « conviction intime les forçait de déclarer qu'il était destructeur pour un peuple policé anciennement, pour une nation qui depuis six cents ans a rejeté, de l'aveu du serment inaugural, -de se soumettre au système d'une autorité féodale, aveugle, arbitraire, oppressive ». Leur intransigeance de langage s'atténua dès qu'ils furent avertis qu'une transaction était possible. Le 26, ils acceptaient de « promouvoir les vues du monarque pour autant qu'elles pourront s'amalgamer avec notre constitution » (2).
Un terrain d'entente était découvert. Les gouverneurs firent savoir, le 27, qu'ils acceptaient le maintien du Conseil de Brabant, et que la nouvelle organisation judiciaire serait conforme aux désirs des États. C'était peu, mais c'était quelque chose. Une tentative d'obtenir davantage fut écartée par de bonnes paroles et des promesses vagues. Les États s'en contentèrent. A tout prendre, le gouvernement venait de reculer et ils n'en demandaient pas plus pour le moment. Le 28, ils présentèrent à leurs Altesses royales « l'hommage de leur reconnaissance sur la façon avec laquelle Elles avaient reçu leurs justes réclamations », et ils consentirent à la reprise de la perception des impôts.
Mais déjà ils n'étaient plus les maîtres de la situation. Comme pendant la révolution du XVI^ siècle, le peuple, qu'ils avaient appelé à leur aide, les dominait. Dès le 30 avril, les « nations » de Bruxelles leur refusaient le droit de transiger sur l'application de la Joyeuse-Entrée. Elles en exigeaient le respect intégral. Il n'était pas jusqu'aux antiques juridictions du moyen âge, devenues sans objet, le « tribunal du roman pays de Brabant», la « cour de Genappes », les « bancs de Saventhem et d'Uccle »,
(1) FeWer, Recueil des représentations, K« partie du l^r recueil, p. 120. Ce mépris pour l'Autriche se manifeste continuellement dans les remontrances et les pamphlets de l'époque. Il est intéressant d'en rapprocher le jugement de Lorenz en 1862, Josef II. und die Belf^isctie Révolution, p. 62, qui, après avoir constaté que les réformes de Joseph tuèrent en Autriche les libertés politiques qui s'insurgèrent contre elles en Belgique, conclut " und was ist aus diesem kleinen Lande geworden, und wie weit steht Oesterreich zurûckl »
(2) Ibid., p. 140.
43o LES RÉFORMES DE JOSEPH II
qu'elles ne défendissent comme des droits sacrés contre l'établissement des tribunaux de première instance (1).
Les métiers d'Anvers et le magistrat de Louvain s'associèrent sans tarder à leur protestation. Les trois villes qui constituaient le Tiers-Êtat brabançon s'unissaient donc contre tout accord avec le pouvoir. Ce qu'elles voulaient, c'était ce que réclamait le « mémoire » de van der Noot : l'intangibilité des privilèges, le retour immédiat au passé, l'abolition de toutes les nouveautés philosophiques et despotiques que l'on avait infligées depuis trop longtemps à la nation. Il fallait que l'empereur s'humiliât devant le peuple, et que cette humiliation vengeât la mémoire d'Anneessens (2).
Devant ce débordement d'intransigeance réactionnaire, les États se trouvaient réduits à l'impuissance. Le refus du Tiers rendait caduc le consentement des deux autres ordres à l'arrangement du 28 avril et à la perception des impôts. Après avoir reçu, le 5 mai, une sommation arrogante des « nations », ils résolurent « d'adhérer pleinement et sans restriction au vœu de la bourgeoisie ». Le même jour, ils en informaient leurs Altesses. Us ne pourraient délibérer utilement sur la prolongation des impôts que quand les craintes du peuple, légitimées par « l'hydre effroyable de l'mtendance », seraient dissipées, que quand « le flambeau sacré de la loi constitutionnelle aurait repris son éclat » (3).
Les gouverneurs se résignèrent à une nouvelle capitulation. La terreur du désordre l'emporta chez eux sur la crainte de froisser l'empereur, lis consentirent à « tenir en surséance tout ce qui concernait la nouvelle administration de justice dans le Brabant », et à réduire provisoirement les attributions des intendants.
Us ne devaient pas en rester là. Sauf le Limbourg et le Luxembourg, toutes les provinces appuyaient maintenant le
(1) Feller, Recueil des représentations, l'^^ partie du 1"' recueil, p. 158 et suiv,
(2) Belgiojoso écrit que l'opinion générale est •• que le nouveau système tendant à rendre les habitants esclaves, il faut préférer de verser tout son sang plutô que de s'y soumettre ». Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, t. LXXXI [i912], p. 250.
(3) Feller, Recueil des représentations, F® partie du 1^^ recueil, p. 173.