OBSTINATION DE JOSEPH II
précautions ne s'expliquent que trop bien. Les succès remportés, en effet, n'étaient que provisoires. La décision appartenait à l'empereur. Qu'allait-il faire ?
Au moment de l'explosion de la crise, il se trouvait en Russie auprès de Catherine II, et il n'apprit qu'à la fin de mai, à Cherson, les événements qui se déroulaient à Bruxelles. Aussitôt, le souverain l'emporte chez lui sur le philosophe. Ce qui l'indigne, ce n'est pas tant l'aveuglement de ses sujets que leur désobéissance. La faiblesse des gouverneurs et de Belgiojoso l'exaspère plus encore que l'échec de ses projets ne le désole. Il trouve que «Bruxelles écrit aux révoltés d'un style qui tourne sur l'estomac » (1). Tout son sang «devient poison dans ses veines» (2) en pensant que l'on a sacrifié ses idées aux clameurs de la canaille. Jamais il ne ratifiera les concessions du 30 mai, pas même «sur la brèche à Vienne» (3). Il éprouve, écrit-il à son frère Léopold,«une douleur mêlée d'offense qui ne se peut décrire» (4). Au reste, le soulèvement de la Belgique ne lui a pas décillé les yeux. Il reste aussi convaincu que jamais de l'excellence de ses plans et de sa méthode, et que lui seul est capable de réparer le mal causé par la lâcheté de ses subalternes.
A peine de retour à Vienne, il se met fébrilement à l'œuvre. Le vieux Kaunitz, qui le blâme à part lui et ne trouve pas les Belges si coupables de réclamer « le maintien de la constitution et du contrat social qui les a rendus sujets de la maison d'Autriche» (5j, n'ose rien dire et le laisse aller. Et cette désapprobation tacite, au lieu de le faire rentrer en lui-même, ne sert qu'à le buter davantage. 11 éprouve une fierté amère à se dire qu'il est le seul qui tienne bon. « On ne se remue pas plus à la chancellerie d'État que s'il n'y avait rien... Les réponses, les lettres, je les ai dû toutes coucher moi-même. » (6)
(1) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, 3" série, t. XIV [1872], p. 10.
(2) Schlitter, Briefe und Denkschriften, p. 22.
(3) Schlitter, Die Regierung Josefs II.. p. 103.
(4) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, loc. cit., p. 9.
(5) Schlitter, Die Regierung, etc., p. 258, n. 68.
(6) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, loc. cit., p. 9.
HiST. DE Belg. 28
Le 3 juillet, il mande auprès de lui Albert, Marie-Christine et Belgiojoso. Durant leur absence, le commandant des troupes aux Pays-Bas, le comte Joseph Murray, exercera le gouvernement. En réalité, il n'est chargé que de rétablir la soumission. «Vous ne serez comptable qu'à moi seul, lui écrit son maître, et c'est aussi de moi que vous recevrez les ordres ultérieurs... Mes intentions sont de réprimer absolument les insolentes démarches que surtout les bourgeois de Bruxelles se sont permises, et par lesquelles ils ont arraché au gouvernement des concessions aussi indues que lâches... La troupe ne doit être employée qu'à la dernière extrémité... mais si la moindre insolence est faite au militaire, il en faut tirer vengeance, en observant de ne point tirer en l'air ou charger sans balle, mais de donner un grand exemple de sévérité... Le premier coup de fusil tiré, je ferai marcher de mes provinces allemandes autant de troupes qu'il sera nécessaire... car je suis bien décidé d'étouffer ce feu, de ne point y employer de petits moyens, mais d'y mettre et mon dernier homme et mon dernier écu s'il le faut » (1).
Cependant, si cuisante que soit la blessure de son orgueil, Joseph n'est pas sanguinaire et ne s'abandonne pas à des « vues destructives » (2). Il espère encore que grâce à son énergie « la raison prendra enfin le dessus ». Sa bonne foi et sa sincérité restent si entières qu'il ne peut comprendre comment le peuple a pu se révolter contre le bonheur qu'il lui préparait (3). En réfléchissant, il se convainc que le soulèvement n'est dû qu'aux manœuvres de quelques meneurs. II lui suffira sûrement de parler aux États pour les persuader. Aussi, le même jour où il appelle à Vienne les gouverneurs et le ministre, y convoque-t-il également, par une lettre longuement
(1) Schlitter, Briefe und Denkschriften, p. 65. Les patentes de Murray sont du 3 juillet. {Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XIII, p. 98). Le 23 juin, l'empereur avait déjà arrêté son plan. (Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, t. LXXXI [1912], p. 264). Le 3 juin, dominé par la colère, il écrivait qu'il faudrait bien se résignera une " saignée ". S'il y a des troubles, ce sera une excellente occasion de supprimer la Joyeuse-Entrée et de traiter les provinces comme une « nouvelle conquête". {Ibid., p. 255, 256.)
(2) Schlitter, Briefe und Denkschriften, p. 69.
(3) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, t. LXXXI [1912], p. 257.