LES PRÉALABLES INDISPENSABLES
buait. La destitution de Belgiojoso, qui allait être remplacé comme ministre plénipotentiaire par le comte Trautmansdorff, acheva de les rassurer. Ils repartirent pour la Belgique pleins de confiance.
A y regarder de près cependant, on découvre sans peine que leur mission n'avait rien débrouillé. L'empereur daignait causer avec les États sur ses projets, mais il ne les retirait pas. Quelques mois plus tôt, cette condescendance eût probablement apaisé les esprits Au point où l'on en était arrivé, elle n'était plus qu'un inutile palliatif. L'opposition était devenue trop générale et trop hardie pour se contenter de demimesures. Pour la satisfaire, il eût fallu l'impossible : c'est-àdire une capitulation totale du souverain. Ce qu'elle exigeait maintenant, ce n'était pas la modération de quelques réformes, mais la substitution du gouvernement constitutionnel au gouvernement absolutiste. Défenseurs des privilèges ou partisans des droits de l'homme, sur ce point tous étaient d'accord et fermement décidés à ne pas fléchir. Ils ne virent dans les « préalables » qu'une manœuvre destinée à tromper le peuple et à le désarmer, en attendant que l'arrivée de troupes de renfort permît à Joseph d'instaurer le régime du bon plaisir sur les ruines de la liberté reconquise.
Aussi, dès le 28 août, les États de Brabant déclarent-ils à Murray qu'ils protestent contre les « préalables » et persistent, conformément à la Joyeuse-Entrée, à refuser la continuation des impôts. Dans les villes, les volontaires désobéissent ouvertement aux ordres qui leur prescrivent de déposer les armes. Personne n'abandonne les cocardes patriotiques. Et la misère des ouvriers sans travail, dont le nombre augmente toujours, peut, au moindre prétexte, les pousser à la révoite. Que faire? Murray ne dispose que de 22,000 soldats (1), presque tous recrutés dans le pays et dont la fidélité est suspecte. 11 sait que l'imminence de la guerre entre l'Autriche et la Turquie ne permet pas à son maître de détacher des forces importantes vers les Pays-Bas. Il n'ose prendre sur lui de déchaîner une
(1) Schlitter, Briefe und Denkschriften, p. 49.
guerre civile. Visiblement il hésite et ses hésitations fortifient la résistance. Le 20 septembre, une b-îgarre éclate à Bruxelles entre les volontaires et la troupe. Et alors, au lieu de faire tirer, le gouverneur perdant la tête, déclare le lendemain, au nom de l'empereur, que les constitutions « sont et resteront intactes en conformité des actes de l'inauguration de Sa Majesté tant pour le clergé que pour l'ordre civil », et que les édits du 1" janvier sont abolis (1).
Pour la seconde fois la nation l'emporte donc. Après Albert et Marie-Christine, Murray a cédé devant elle, et cette seconde victoire, plus complète encore que la prem ère, lui fait croire que tout lui est permis. On illumine, on chante des Te Deum. Au lieu de se dissoudre, les volontaires, par bravade, se font passer en revue par leurs chefs. Les pamph ets sortent des presses de plus en plus nombreux et arrogants. Le « catéchisme constitutionnel à l'usage de la nation belgique » est dans toutes les mains.
Si cruelle qu'elle ait dû être pour l'empereur, la reculade de Murray ne le poussa pourtant pas aux extrémités dont il parlait au mois d'août. Sur le point de prendre le commandement de l'armée qui allait marcher contre Belgrade, il ne pouvait songer à paraître à cheval sur la Grand'Piace de Bruxelles. Il se contenta de casser son lieutenant (8 octobre) et de confier le commandement des troupes au général d'Alton. Trautmansdorff arrivait d'ailleurs en Belgique le 27 octobre. Toujours confiant dans son infaillibi ité, Joseph lui avait remis des instructions secrètes qui ne pouvaient manquer de rétablir l'ordre. Il restait convaincu que l'opposition n'était le fait que de quelques meneurs. Lui seul, de Vienne, « avait vu et apprécié dans tout ce qui s'était passé, le mauvais fond qui en était le mobile » (2). Le ministre devait mettre « toute la douceur possible dans se? procédés vis-à-vis de la nation ». L'empereur abandonnait, provisoirement du moins, l'institution des intendants et des nouveaux tribu-
(1) Gachard-Verhaegen, Ordonnances des Pays-Bas J^utrichiens, t. XIII, p. 1 14.
(2) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 16.
l'opposition et les griefs religieux 439
naux» (1). Au moment d'entrer en campagne, il ne voulait pas de troubles dans les Pays-Bas. S'il en éclatait, contre toute attente, ce serait à d'Alton à les réprimer. Pour être plus sûr de l'exécution de ses ordres, il plaçait le ministre plénipotentiaire et le général sous sa direction personnelle. Ainsi dans sa rage de tout diriger par lui-même, il mettait d'avance en conflit ses deux subalternes* et leur rendait impossible l'action en commun. Chacun d'eux ne relevant que du maître, contrecarrerait, pour se faire valoir, les plans ou les intentions de l'autre. Et leur hostilité serait d'autant plus fatale que les gouverneurs allaient se trouver plus complètement qu'ils ne l'avaient jamais été, confinés dans un rôle de parade et privés de toute initiative (2).
Si l'empereur se résignait à composer provisoirement avec l'opposition politique, il maintenait par contre, et avec d'autant plus de rigueur, le programme de ses réformes ecclésiastiques. En somme, elles s'étaient toutes accomplies avec une facilité inespérée. Qu'importaient les « manigances » et les « criailleries » des moines et du bas clergé puisque les évêques obéissaient? Désavoués par leurs chefs, ces protestataires en étaient réduits aux clameurs furibondes d'une impuissante colère. Tout cela s'apaiserait bientôt d'ailleurs grâce à l'institution du séminaire général, clef de voûte du nouveau système et condition indispensable de la soumission de l'Église belgique aux principes de l'État. Quelques troubles y avaient bien éclaté parmi les étudiants dès 1781. On avait brisé des vitres, hué des professeurs, manifesté tout à la fois contre la mauvaise nourriture, la mauvaise bière et le mauvais enseignement. Il avait fallu envoyer des soldats mettre à la raison ces séminaristes
(1) Voy. les instructions secrètes de Trautmansdorff dans Schlitter, op. cit., p. 551 et suiv. Ses patentes, datées du 11 octobre, se trouvent dans Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XIII, p. 119.
(2) Ils rentrèrent à Bruxelles le 29 janvier 1788.
échauffés. Sans doute leur mauvaise humeur persistait. Raison de plus pour tenir bon et se montrer inébranlable. Vis-à-vis de l'Église, la manière forte était la seule bonne. L'expulsion du nonce Zondadari (14 février 1787), qui avait publié sans autorisation le bref de Pie VI condamnant le Quid est papa d'Eybel, avait montré que Joseph était décidé à aller jusqu'au bout et à n'épargner personne (1).
La nation était trop profondément catholique pour n'avoir pas compati douloureusement aux humiliations infligées à un clergé qu'elle aimait et qu'elle vénérait. Bien rares étaient les « philosophes », plus rares encore les prêtres « éclairés » qui ne considéraient pas les innovations impériales comme autant d'atteintes à la religion. Les lois sur le mariage inquiétaient les consciences; les édits réglementant les processions et supprimant les confréries heurtaient des habitudes invétérées de piété et de charité. Les familles nombreuses gémissaient sur la sécularisation des couvents, asiles sûrs, économiques et respectables pour tant de jeunes filles et de jeunes gens. En secret, on s'étonnait, on s'indignait même de l'apathie des évêques. Mais ce n'était pas aux fidèles à leur en remontrer. Puisqu'ils s'inclinaient, force était bien de faire comme eux.
L'Église paraissait donc abandonnée sans ressources au « joséphisme» lorsqu'éclata l'agitation déchaînée par les édits du 1^^ janvier 1787. Aussitôt, à l'opposition politique se joint l'opposition cléricale. Les États, protagonistes des droits de la nation, seront aussi les sauveurs du catholicisme persécuté. Les griefs religieux s'ajouteront aux griefs constitutionnels, feront masse avec eux et entraîneront, comme une avalanche, réformes et nouveautés. Déjà le discours du comte de Limminghe et le mémoire de van der Noot agglomèrent les unes aux autres les infractions aux privilèges et les infractions à la foi. Les étudiants du séminaire, « abandonnés par leurs évêques », s'adressent aux représentants de la nation et les supplient de les arracher au joug de l'hérésie que l'on veut leur
(1) Sur cet épisode, voy. Eug. Hubert, La mission et les papiers du nonce Zondadari. Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, t. LXXXIV (1920).
l'opposition et les griefs religieux 441
imposer (1). Leur audace anime les courages. Le supérieur des Capucins refuse de laisser partir les novices de son ordre pour le séminaire, dont il déclare la doctrine schismatique. L'Université s'ébranle aussi. Le 24 mai, elle envoie un mémoire aux États de Brabant, se réclamant de sa qualité de « corps brabançon » pour rejeter toutes les innovations qui y ont été introduites dans les dernières années. Désormais la voie est ouverte, et de toutes parts on s'y engage. Ce ne sont plus seulement les États de Brabant, de Flandre, de Hainaut qui sont assiégés de solliciteurs. Les Ursulines de Bruxelles portent leurs plaintes aux « nations » ; le chapitre de Matines, au Conseil de Brabant; le clergé de la West-Flandre va jusqu'à adresser ses doléances directement à l'empereur.
La faiblesse du pouvoir, la reculade des gouverneurs puis celle de Murray achèvent de confondre la question constitutionnelle avec la question religieuse. Le 28 juin, le Conseil de Brabant suspend l'exécution de toutes les nouveautés introduites à l'Université. Le 20 septembre, les États de Brabant écrivent à ceux des autres provinces que les difficultés soulevées par eux le 28 août contre les « préalables » s'étendent au séminaire général, qu'ils considèrent comme subversif des droits de la province et comme tendant à introduire une nouvelle doctrine en matière de foi. Ils les engagent à se joindre à eux, et là-dessus Murray déclare, le même jour, l'ouverture du séminaire, que les étudiants ont abandonné, remise au 1" novembre. A cette concession répondent naturellement de nouvelles exigences. Les États protestent maintenant à l'envi contre les réformes religieuses et en demandent l'abolition : ceux de Tournai le 16 octobre, ceux de Flandre le 19, ceux de Matines le 5 novembre, ceux du Hainaut le 8 décembre.
(1) Feller, Recueil des représentations, 3^= partie du 2» recueil, p. 138 et suiv. Les protestations, pamphlets, etc., provoqués par la fondation du séminaire sont innombrables. Voir quelques échantillons dans le Recueil II, V" partie, t. I, p. 87, 185, 193, 208. L'un d'eux {ibid., p. 80) traite Socrate d'hypocrite, de garnement, de pédéraste. On pourra parcourir, pour se faire une idée de la grossièreté du ton et de l'illustration de beaucoup d'entre eux, la Versameling van verscheydene stukken waer onder men vind den oog-slag op de goddeloosheden bedreven in de Nederlandsche kerken sedert 1783, etc. (Bruxelles, 1790).
En présence d'un mouvement politique soutenu et exaspéré par la passion religieuse, la tâche de Trautmansdorff était singulièrement ardue. 11 s'y trouvait, au surplus, aussi peu préparé qu'il est possible. Diplomate de cour formé dans la chancellerie viennoise, il ignorait tout, non seulement du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais de tout peuple en général (1). Pour lui, comme pour tous les agents de l'absolutisme, la nation n'était que l'objet ou, pour mieux dire, que le contenu de l'État. Que la liberté politique fût réclamée au nom des droits de l'homme ou au nom des privilèges, elle lui paraissait également subversive et incongrue, songe creux de philosophes utopistes ou idéal archaïque de réactionnaires. L'obéissance au souverain est la seule garantie de l'ordre et du progrès. Seuls les préjugés ou le « fanatisme » peuvent nier une vérité aussi élémentaire.
Malheureusement on avait composé avec eux et force était bien d'en tenir compte. La déclaration du 21 septembre avait restauré les constitutions. « Chaque femme, chaque enfant sait par cœur » la Joyeuse-Entrée, qui « avait été presque oubliée auparavant » (2). Impossible de revenir sur les concessions faites. Mais la diplomatie est abondante en ressources. Trautmansdorff ne l'a pas pratiquée en vain. Il interprétera les constitutions comme on interprète un traité désavantageux. Les respecter dans la forme, en prenant leur texte à la lettre, €t les tourner dans l'application, telle est la conduite qu'il se propose. Elle semble d'autant plus aisée que les privilèges ne contiennent pas un système de gouvernement. lisse contentent de limiter le pouvoir souverain sans en réglementer l'exercice. Rien de plus simple, en conséquence, que d'étendre ce pouvoir à tous les domaines qu'ils ne lui interdisent pas, de recourir, pour le consolider, à toutes les ressources qu'ils n'excluent pas formellement, d'introduire l'absolutisme dans tous les
(1) Belgiojoso qui, il est vrai, n'avait que trop de motifs de n'en pas faire l'éloge, <iit qu'il est honnête homme, mais " n'a ni grands talents, ni aucune idée des affaires ■de gouvernement, moins encore de commerce, navigation, économie, politique, etc. ". Schlitter, Briefe und Denkschriften, p. 36.
(2) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 8, 9.
TACTIQUE DE TRAUTMANSDORFF 443
services, dans toutes les questions que les vieilles chartes du XIV^ siècle n'ont pas prévus, si bien qu'à la longue, les franchises qu'elles consacrent se trouveront réduites à l'impuissance, inapplicables, ridicules et finiront par disparaître. Dès le mois de décembre, le ministre annonce au Conseil de Brabant « que les États avaient réclamé leur constitution... qu'elle leur serait maintenue, mais qu'on ne permettrait pas qu'ils en abusent pour y ramener chaque objet, et que Sa Majesté entendait qu'elle fût généralement observée avec la plus stricte exactitude en tous les points favorables à son autorité; qu'on ne passerait jamais cette ligne de démarcation, mais qu'on n'en reculerait pas d'un pas, et que le temps prouverait si la nation avait beaucoup gagné en obligeant Sa Majesté à exercer ses droits dans toute l'étendue que lui attribuait cette loi fondamentale dont on avait espéré profiter pour s'y soustraire » (1).
Cette tactique déconcerta tout d'abord l'opposition. Plus elle avait invoqué la légalité, plus elle se trouvait désemparée devant une politique qui, tout en travaillant à substituer la puissance souveraine à l'autonomie nationale, se targuait ironiquement de respecter les formes. Que pouvait-elle objecter à la réintégration du chancelier Crurripipen au Conseil de Brabant, au projet d'y créer une troisième chambre, afin d'y former une majorité dévouée aux vues de l'empereur, à la défense faite au Conseil de correspondre avec les États, à la révocation de l'édit accordant aux Conseils de justice le droit de présenter des candidats aux places vacantes dans leur sein? C'étaient là autant de points sur lesquels la Joyeuse -Entrée était muette. La manœuvre de Trautmansdorff réussissait. Engoncée dans la pesante armure de ses constitutions, la nation s'étonnait et s'indignait d'avoir affaire à un adversaire qui évitait subtilement de l'attaquer en face et la frappait, sans qu'elle pût parer le coup, au défaut de la cuirasse. Peu à peu le gouvernement reprend « le style accoutumé d'autorité qu'on n'osait plus risquer».* La tournure des affaires, écrit le ministre,
(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 34.
a sensiblement changé. Les représentations infinies qu'on se permettait jusques ici, semblent devoir cesser; la voie de supplication vient déjà d'y être substituée. On n'ose plus me parler d'un refus de subsides, d'émeutes et de tout plein d'autres objets qu'on cherchait à me faire craindre ». Le 1" décembre, les États de Brabant, n'ayant plus d'échappatoires à invoquer, se sont résignés à voter l'impôt et à se séparer (1).
Et de loin Joseph II applaudit. Il ne songe plus qu'à la revanche qu'il va prendre sur la désobéissance de ses sujets. II ne parle plus de « bien général ». Il sait qu'il est haï par la nation, qu'il « faudra une génération » pour effacer le souvenir de ce qui s'est passé, et il ne cache pas l'antipathie qu'il ressent désormais pour la Belgique. « Ne croyez pas, dit-il à Trautmansdorff, à l'enthousiasme ni à l'attachement non plus qu'à l'amour que cette nation ou ses porte -paroles vous
témoigneront pour moi et aussi pour vous Que sic volo,
sic j'ubeo soit votre devise » (2). Il lui recommande de ne pas « rompre des lances sur chaque misère », de remettre en vigueur « tous les droits sur lesquels on a osé empiéter, en les soutenant avec du canon et des baïonnettes », de « faire punir sévèrement les auteurs des libelles, et fouetter en place publique les hueurs et ceux qui menacent » (3).
Cette impatience, cette rigueur de despote aigri ne sont pas sans embarrasser Bruxelles. Le ministre s'effraye du ressentiment qu'il constate autour de lui. Il ne cache pas que le mal lui paraît incurable. Il voudrait que l'empereur se défît des Pays- Bas. « Ce sont de superbes provinces, mais qui ne connaissent plus le prix de vous appartenir et ne méritent plus le bonheur de vous avoir pour maître, tout comme Votre Majesté ne pourra plus guère leur être aussi attachée qu'à celles qui lui ont en tout temps et en toute occasion donné des témoignages de fidélité. Leur éloignement du corps de la monarchie m'en faisait toujours désirer l'échange en politique et en bon patriote, mais
(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 12, l3.
(2) Ibid., p. 16, 17.
(3) Ibid., p. 29, 30.