MALADRESSE DU GOUVERNEMENT
aujourd'hui je le souhaite doublement sous un point de vue philosophique et comme sujet aussi zélé que personnellement dévoué à mon maître, prévoyant que ce lien d'intérêt si nécessaire entre le souverain et son peuple pour le contentement de l'un et la prospérité de l'autre, restera toujours altéré par les événements malheureux que bien des causes ont fait naître » (1).
Pourtant il est si satisfait des résultats qu'il a obtenus qu'il ordonne, le 17 décembre, de remettre l'administration du pays dans l'état oîi elle se trouvait le l^'^ avril, et que, le 28, il prescrit la réouverture du séminaire général et signifie à l'université de Louvain qu'elle n'est pas un « corps brabançon » et n'a comme juge que Sa Majesté (2).
Ainsi la question politique et la question religieuse sont rouvertes à la fois. Il eût été prudent de résoudre la première avant de s'attacher à la seconde. Trautmansdorff constatait lui-même que le rétablissement du séminaire était indifférent à beaucoup de monde ; la noblesse ne s'y intéressait pas. Il ne tenait guère à cœur, disait-il, qu'à la « prêtraille » et aux moines (3). Peut-être, en agissant avec prudence, le gouvernement se fût-il rallié les novateurs et les « philosophes », ennemis du « fanatisme » et de la « superstition ». Mais trop pressé d'arriver au but et jetant le masque trop tôt, il reconstitua contre lui le bloc de la résistance, au lieu de le désagréger.
L'ordre du 17 décembre réveillait le conflit constitutionnel. Il ramenait sur l'eau les édits du 1*"^ janvier et les « préalables » dont Murray avait annoncé l'annulation au nom de l'empereur. Comme les États, n'étant pas assemblés en ce moment, ne pouvaient agir, Trautmansdorff se croyait assuré du succès. Mais les Conseils de justice intervinrent à leur place. L'exemple du Parlement de Paris, qui venait de soutenir contre Louis XVI une lutte victorieuse, les excitait à frapper, eux aussi, un grand coup et à se poser, en face de la nation, comme les
(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 24.
(2) Gachard-Verhaegen, Ordonnances des Pay^Bas Autrichiens, t. XIII, p. 132, 135.
(3) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 10.
protecteurs des lois fondamentales. Le 21 janvier 1788, le Conseil de Hainaut refusait de publier la déclaration ministérielle, et le lendemain celui de Brabant suivait son exemple.
Le moment était décisif. Trautmansdorff s'était avancé trop loin pour pouvoir reculer. Il fit défendre aux conseillers de se séparer avant d'avoir publié l'édit. Aussitôt la nouvelle s'ébruite. Des rassemblements tumultueux se forment devant l'hôtel du Conseil et acclament les magistrats. D'Alton envoie des patrouilles pour les disperser. Elles sont accueillies par des huées ; on leur lance des pommes de terre et des cailloux. Poussée à bout, l'une d'elles fait feu et sa décharge couche par terre six à sept spectateurs. Ce fut une consternation générale. Depuis si longtemps le peuple s'était accoutumé à mépriser les troupes, que leur vigueur inattendue le stupéfia plus encore qu'elle ne l'effraya. Rien n'était préparé pour une émeute : on avait cru qu'il suffirait comme jadis de pousser des cris pour l'emporter. Le mouvement sombra dans le désarroi. En un instant les rues se vidèrent et les conseillers, aussi désorientés que le peuple, donnèrent enfin leur consentement après une séance de quinze heures.
« C'est une victoire très conséquente pour les suites », écrivait la nuit même Trautmansdorff (1). Et rien n'était plus exact, mais non pas dans le sens où il l'entendait. Le sang qui venait de couler, le premier qui eût rougi le pavé de Bruxelles depuis l'exécution d'Anneessens, éclaboussait l'empereur. Entre lui et la nation, la rupture désormais était irréparable. Malgré tout, le loyalisme jusqu'alors s'était maintenu intact. On discutait les droits du souverain, on ne discutait pas sa personne ; beaucoup même de ses plus ardents adversaires rendaient hommage à ses intentions. Les coups de fusil des « assassins enrégimentés » (2) de d'Alton dissipèrent ces derniers vestiges de respect. Le philosophe de Vienne ne fut plus pour la Belgique qu'un tyran et qu'un ennemi.
(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 55.
(2) Expression du pamphlet Guide fidèle pour le Brabant, p. 25 (Bruxelles, 1788).