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GRAVITÉ DE LA SITUATION

Trautmansdorff s'aperçut bientôt du changement. Sans doute aucun mouvement n'était à craindre. Il n'y avait plus de volontaires, et les soldats, occupant (outes les villes principales, répondaient de l'ordre. Mais justement ce déploiement de forces, ce régime d'état de siège, inconnu de tout temps dans le pays depuis l'époque du duc d'Albe, y attisait au fond des âmes une haine sourde et d'autant plus menaçante qu'elle était forcée de se contraindre. D'Alton était devenu l'homme de la situation et, couvert par l'empereur, ne s'embarrassait pas des objections du ministre. Le militaire l'emportait décidément sur le civil, enchanté de lui prouver sa supériorité et comment la force bien conduite sait mettre un peuple à la raison. Il était si confiant en lui-même qu'au mois de juin il renvoyait en Autriche le régiment de Bender.

Pourtant des symptômes graves se manifestaient. L'emprunt ouvert pour la guerre de Turquie ne trouvait pas un seul souscripteur (1). Des pamphlets recommençaient à circuler de main en main « après une très longue pause ». Le premier d'entre eux, le « Guide fidèle pour le Brabant », qui fut brûlé par la main du bourreau (2), « contient plus de mauvais principes, plus de venin et excite plus à la sédition que toutes les platitudes qui ont paru depuis les dix-huit mois de folie de ces pays : car il reconnaît les États comme partageant la souveraineté avec le prince, associe même à cette souveraineté le Conseil de Brabant, et dit que les États ont le droit de déposer le souverain et d'en choisir un autre ; enfin il provoque ouvertement à la révolte en présentant aux imbéciles, incapables d'en juger, un tableau absurde de l'état actuel de l'Europe » (3).

Cet état, en effet, ne se prêtait que trop bien à fomenter les espoirs que la colère entretenait dans les cœurs. L'empereur était à Semlin, malade et menant contre les Turcs une campagne malheureuse. La Prusse surveillait jalousement

(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 103.

(2) Gérard, Rapédius de Berg, t. 11, p. 73.

(3) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 114.

les mouvements de l'Autriche. L'échec du soulèvement des « patriotes » hollandais avait fait affluer à Bruxelles quantité de réfugiés dont l'exaspération était contagieuse. Et la France, d'où les gazettes apportaient de jour en jour la nouvelle des épisodes dramatiques et enthousiastes qui précédèrent la convocation des États-Généraux, « troupes obligées de se retirer, inexécution d'ordres par des officiers nationaux qui refusaient de servir contre leur patrie, gouverneurs de provinces demandant à genoux grâce pour leur vie, troupes forcées à quitter leurs armes en présence d'un peuple innombrable qui les assaille, ne faisait que monter davantage encore les esprits et occasionnait une sorte de fanatisme toujours dangereux, mais plus redoutable encore au moment où il en régnait déjà tant ici, quil ne fallait rien de plus pour l'augmenter » (1).

Pour surcroît de difficultés, il fallait, afin d'obéir à l'empereur, mettre au pas l'Université et l'Église. La première s'était montrée si intraitable dans la revendication de ses privilèges, que force avait été de faire occuper ses locaux par la troupe, de casser le recteur, d'ordonner le transfert des facultés à Bruxelles (2) et de faire venir de Vienne quelques professeurs pour remplacer ceux qui, en masse, s'exilaient volontairement. Quant au séminaire, l'agitation qu'il provoquait empirait de jour en jour. Ce n'était plus seulement la « prêtraille » qui menait campagne contre lui. Les évoques venaient enfin d'élever la voix, d'invoquer des scrupules d'orthodoxie et de se rallier ainsi la nation, qui n'attendait qu'un mot de leur bouche pour donner carrière à son indignation trop longtemps contenue contre les réformes religieuses. Pour elle, tout est maintenant possible et croyable. On répand le bruit que Joseph 11 a abjuré le catholicisme. La fermeture des séminaires diocésains, d'où il faut expulser les étudiants manu militari , provoque des bagarres à Anvers, à Louvain €t à Malines. Naturellement le séminaire général n'en devient

(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 106.

(2) A l'exception de la faculté de théologie.

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