‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 133 sur 218 · ABOLITION DE LA JOYEUSE-ENTRÉE · texte numérisé non relu

ABOLITION DE LA JOYEUSE-ENTRÉE

pas fortuite, le cardinal de Franckenberg s'était enfin décidé, après bien des angoisses, à déclarer non orthodoxe 1 enseignement du séminaire. La crise religieuse et la crise politique arrivaient donc en même temps au paroxysme. La conscience et la foi s'unissaient pour exiger la résistance. Après une séance de huit heures, les États firent parvenir leur refus au gouvernement. « J'en suis fâché, Messieurs », répondit froidement Trautmansdorff à la députation qui l'apportait (1). Elle l'avait à peine quitté que les soldats occupaient la ville, et qu'un commissaire venait annoncer aux États l'annulation de la Joyeuse-Entrée, et saisissait leurs greffes et leurs caisses. Le Conseil de Brabant fut dissous en même temps que les États. Quelques instants avaient suffi pour briser la constitution qui, depuis bientôt cinq siècles, avait été consacrée partant de serments et avait résisté à tant d'entreprises.

Les vainqueurs s'attendaient sans doute à une explosion de fureur. Us furent étonnés du calme qui accueillit leur triomphe. D'Alton ne voyait pas au delà et félicitait rondement l'empereur d'un succès qui valait celui de la bataille de Colin, gagnée le même jour (2). Sa grosse joie agaçait Trautmansdorff, plus défiant et qui craignait « des démarches de désespoir qui pourraient toujours embarrasser ». Il cherchait les motifs d'une tranquillité si extraordinaire après tant d'orages et, pour se rassurer, l'attribuait à « l'insouciance naturelle de cette nation dès que l'intérêt personnel n'est point blessé, et au peu d'énergie qu'elle a dans son caractère... Qu'est-ce que c'est qu'une révolte de poltrons ? Quelle peut être la tenue d'une nation de cette trempe ? Ennuyée du rôle qu'on lui a fait jouer, elle est contente de revenir à Votre Majesté. Si les choses avaient tourné autrement, elle l'aurait été d'appartenir aux États ; et si elle y trouvait du profit, elle le serait de passer au Grand Turc » (3).

En réalité, elle se recueillait. Si étrange que cela puisse

( 1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 273.

(2) Ibid., p. 275.

(3) Ibid., p. 290.

paraître à première vue, la plupart de ceux qui avaient réclamé le maintien des constitutions n'en regrettaient pas la perte. Elles ne leur avaient servi que d'armes contre l'absolutisme. Mais, à part les réactionnaires à la van der Noot, les privilégiés qui siégeaient aux États et les artisans des trois grandes villes brabançonnes qui disposaient à leur gré des résolutions du Tiers, personne ne se faisait illusion sur leur valeur. Il était trop évident qu'elles n'étaient plus adaptées aux nécessités du temps. Seuls les admirateurs du passé nourrissaient pour elles un respect religieux. Les novateurs, les esprits éclairés, les philosophes, la masse même des paysans et des habitants des petites villes qu'elles excluaient de toute participation au pouvoir politique, les appréciaient au fond de la même manière que l'empereur. Comme lui, ils en condamnaient l'étroitesse et l'archaïsme, et c'est là ce qui faisait illusion à Trautmansdorff. Il ne voyait pas que leur accord avec Joseph II dans la critique, au lieu d'impliquer leur adhésion au souverain, ne venait que de cet idéal de liberté politique et de gouvernement parlementaire qui entraînait en ce moment la France vers la Révolution.

La veille même du jour où la Joyeuse-Entrée avait été cassée, les États-Généraux de Versailles s'étaient proclamés Assemblée Nationale. Le 20 juin avait eu lieu le serment du Jeu de paume, et l'on avait appris avec enthousiasme que les privilégiés renonçaient à leurs privilèges, que les ordres étaient abolis, que la nation tout entière, incorporée dans ses représentants, faisait corps en face du roi et partageait sa souveraineté. De si grandes, de si profondes, de si nobles nouveautés ravissaient tout le monde. On admirait l'adhésion du clergé et de la noblesse aux vœux du peuple. Entraîné par ce spectacle grandiose, on ne voyait plus que lui. Personne ne pensait plus au passé. Toutes les âmes frémissaient d'impatience et de désir. On entrevoyait enfin la disparition du despotisme qui écrasait la liberté en même temps qu'il violentait la religion. Comme en France, pendant cette courte aurore de la Révolution, le clergé et les « philosophes » fraternisaient dans les mêmes espoirs.

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