‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 134 sur 218 · SOULÈVEMENT DU PAYS 4O · texte numérisé non relu

SOULÈVEMENT DU PAYS 4O

La nouvelle de la prise de la Bastille (14 juillet) tombant au milieu de cette fiévreuse attente provoqua une exaltation générale. Dès le 18 juillet, les « poltrons » dont Trautmansdorff parlait si dédaigneusement quelques jours auparavant, ont pris une attitude menaçante. Ils l'effrayent si fort qu'il laisse percer sa terreur jusque dans la lettre où il affirme à Joseph II que « la crainte ne lui fera pas changer de conduite » (1). Pour s'enhardir, il ricane. « Les Français sont bien plus sages que les gens d'ici : ce n'est pas pour en revenir à deux cents ans en arrière qu'ils s'agitent ; ils en reviennent à Adam, puisque le premier objet dont va s'occuper l'Assemblée pour former une nouvelle constitution, est l'examen des droits de l'homme » (2). Pourtant son désarroi augmente de jour en jour. Le 20 juillet, il espère encore n'avoir pas à redouter une « explosion pareille à celle de nos voisins ». Le 24, il avoue que « si le courage répondait au vertige qui tourne toutes les têtes, la fermentation générale, mais sourde encore, serait bientôt suivie d'une explosion subite et violente à laquelle il faut s'attendre dès qu'on croira pouvoir le faire sans risque ». Le 27 enfin, il ne doute plus de cette « explosion » (3).

C'est qu'il vient d'apprendre que la perception des impôts a soulevé le peuple à Tirlemont. La troupe a fait feu : il y a eu beaucoup de morts et de blessés. Et bientôt, des épisodes aussi alarmants sont mentionnés à Diest, à Tournai, à Louvain. A Bruxelles, il se répand « des milliers de billets qui disent : « Ici comme à Paris ». Les casernes sont inondées d'imprimés exhortant les troupes à imiter leurs camarades de France. Des personnages suspects se glissent dans le public, parlant d'une alliance avec la France, faisant espérer la protection du roi de Prusse. La nouvelle de la Révolution liégeoise, le 18 août,^ rapproche encore le péril. Visiblement on se prépare à la lutte. A Hasselt, un Comité patriotique appelle à lui des volontaires^ et des quantités de jeunes gens courent s'y enrôler. « On

(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 313.

(3) Ibid., p. 314, 316, 324.

déclare hautement que, quoi que Votre Majesté puisse offrir, on ne se prêtera jamais à autre chose qu'à une constitution absolument pareille à celle que vient d'obtenir la France » (1). Peut-être serait-il prudent d'accéder à ce vœu et de profiter des circonstances « pour rendre une constitution à ce pays, sans qu'il soit question de près ni de loin de cette ennuyeuse Joyeuse-Entrée, et la rendre uniforme en même temps pour toutes les provinces en se rapprochant du plan de Votre Majesté » (2). Mais Joseph II sent bien que l'heure est passée pour lui de réorganiser les Pays-Bas. Tout au plus se demande-t-il si l'on ne pourrait « tirer parti de ce qui se passe en France.... pour faire comprendre qu'une grande partie de ces choses avait été imaginée et introduite par moi pour le bien public » (3).

Ainsi, l'absolutisme débordé en est réduit à se justifier en invoquant les décisions de la volonté nationale. Il ne comprend pas que ce que l'on réprouve, ce sont moins ses actes que son principe même, et il s'étonne naïvement de voir applaudir, venant de la liberté, ce qu'on répudiait venant du despotisme. En attendant, il cherche à se maintenir, et il ne le peut plus que par la contrainte. Trautmansdorff impuissant et désemparé, d'Alton saisit avec empressement le moment d'agir. Il n'a confiance que dans la force, et il en est toujours à croire que l'on dompte un peuple comme on vainc une armée. Ce ne sont plus qu'arrestations arbitraires, visites domiciliaires, sommations et fusillades. « 11 n'y a pas de jour où on ne tue ou blesse grièvement des citoyens » (4). On agit comme dans un pays « parfaitement révolté », et cela fait croire au public que le nouveau système de gouvernement, c'est l'arbitraire. Aussi la fureur croît-elle dans la même mesure que la répression. La propagande révolutionnaire s'allie à l'agitation que le clergé,

(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 360.

(2) Ibid,, p. 362.

(3) Ibid., p. 363. Le gouvernement fit publier en septembre 1789, une brochure intitulée La Vérité ou tableau comparatif des changements projetés par l'empereur et des points arrêtés par l'Assemblée nationale de France.

(4) Ibid., p. 399

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