LE PARTI DES PATRIOTES
de provoquer une guerre européenne pour le maintien de la Joyeuse-Entrée. Mais ils se gardèrent bien de le rebuter. Ils souriaient à la perspective d'une révolution qui affaiblirait l'empereur. Ils se montrèrent prodigues de promesses qui ne les engageaient à rien, et la Prusse du moins, qui venait d'écraser le mouvement des patriotes en Hollande, laissa entendre qu'elle soutiendrait en Belgique une insurrection contre Joseph II.
Pendant que van der Noot et les siens mendiaient le secours de l'étranger, un groupe d'hommes plus modernes et partant plus confiants en leurs idées, n'attendaient le salut du pays que du pays lui-même. Partisans d'un gouvernement national et libéral, ils s'apparentaient de très près à la fraction modérée de l'Assemblée Nationale de France. Comme elle, ils s'intitulaient patriotes. Leur chef, l'avocat bruxellois Jean-François Vonck, correspondait avec Mirabeau; d'autres^ avec les amis du duc d'Orléans et avec La Fayette. Convaincus que « la nation devait par son courage secouer le joug despotique sous lequel elle gémissait » (1), ils croyaient cependant impossible de la constituer en république. Ils conservaient donc la monarchie ; ils allaient même jusqu'à la conserver à la maison d'Autriche. Sans doute Joseph II était un despote. Mais que gagnerait-on à le remplacer par un prince étranger ? « Les vexations que ~nous avons essuvées, tout odieuses qu'elles sont, n'approchent pas de celles qui ont rendu la princesse d'Orange exécrable aux patriotes hollandais ; elles n'approchent pas du joug militaire que les Prussiens supportent » (2). Ce qu'il fallait, c'était mettre le souverain hors d'état de nuire, en le réduisant à l'exercice du pouvoir exécutif, qui serait délégué aux gouverneurs. Quant à la puissance législative, elle appartiendrait à une assemblée élue par toutes les provinces et organe de la souveraineté nationale. On y laissait subsister les trois
(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 705.
(2) Ibid., p. 757. Ce programme est exposé dans des mémoires secrets et anonymes qu'un espion procura à Trautmansdorff au mois d'octobre 1789.
ordres, mais en les élargissant par l'élection. Le clergé, la noblesse et le Tiers-État nommeraient chacun leurs délégués. Ceux du Tiers, désignés par cinq électeurs dans les paroisses rurales, par quinze électeurs dans les paroisses urbaines, représenteraient le peuple tout entier, le plat pays comme la bourgeoisie. De plus, en donnant au Tiers-État autant de représentants qu'aux deux autres ordres et en imposant à l'assemblée, pour la plupart de ses résolutions, le vote par tête, on ramenait les classes privilégiées au niveau commun. Mais si l'assemblée ainsi constituée était nationale, elle n'était pas démocratique. Pour être électeur aussi bien que pour être éligible dans le Tiers-État, il fallait posséder un revenu d'au moins deux cents florins.
Visiblement, ce que veulent les patriotes, c'est donner le gouvernement du pays aux citoyens instruits et aisés. Ils suppriment les privilèges au profit de la nation, mais de la nation «censitaire»; leurs vues sont celles d'hommes libéraux, « éclairés » et prudents. Et en effet, c'est parmi les avocats, les curés, les industriels, les négociants et les gens d'affaires, bref au sein de la classe lettrée et active que la composition archaïque des États prive de toute influence politique, qu'on les rencontre (1). Quelques enrichis, comme le banquier Walkiers, et quelques grands seigneurs, la duchesse d'Ursel, le duc d'Arenberg, le comte de La Marck, s'intéressent à leurs efforts et les encouragent. C'est que leur modération est rassurante. De l'idéal « philosophique » de leur temps, ils ne retiennent que les parties compatibles avec les aspi-
(l) Tels sont par exemple à Bruxelles les avocats Verlooy, Torfs, Willems, Libotton, Broitwer, Fonck, de Lausnay, T' Kint, Lehardi, l'imprimeur de Haeze, le notaire Emmerechts, l'ingénieur Fisco, les négociants VVeemaels et d'Aubremez. Le fameux carrossier Simon était aussi des leurs. Voy Fôrster, Voyage, t. II, p. 128. Marie-Christine constate que le parti renferme " les gens les plus éclairés et les plus riches du pays ". Schlitter, Briefe der Erzherzôgin Marie-Christine an Leopold IL, p. 111 (Vienne, 1896). A côté de cette bourgeoisie, comme en France en 1789, les curés sont très nombreux. Vonck, dans son mémoire sur l'organisation de la propagande (Schlitter, Qeheime Correspondenz, p. 699 et suiv.), en cite une quantité. Le banquier Walkiers avança les fonds. D'après Fôrster, op. cit., t. II, p. 129, il aurait dépensé un demi-million de florins.