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APRÈS LA PAIX DE NIMÈGUE

La Tour d'Auvergne fut conservé à celle-ci ; on décidait bien que l'on statuerait dans les trois mois sur les prétentions de l'évêque de Liège, mais cette clause resta lettre morte.

La paix de Nimègue marque une nouvelle étape dans la décadence de l'Espagne. Cette fois encore elle payait les frais de la guerre. La faiblesse dont elle avait fait preuve lui valait tout ensemble le mépris de son adversaire, Louis XIV, et de ses anciens alliés, les Hollandais. Ils ne se firent faute ni l'un ni les autres de le lui témoigner. Les Provinces-Unies, rentrées en possession de Maestricht, gardèrent la place au lieu de la remettre au roi catholique à qui ils l'avaient promise en 1673. Quant au roi de France, la paix qu'il laisse à sa rivale ne sera qu'une « paix rongeante et envahissante » (1), une longue suite d'humiliations et d'abus de puissance. Et comment eût-il pu en être autrement? Le traité de Nimègue, en effet, réservant à des négociations ultérieures le tracé définitif de la frontière, n'allait-il pas remettre aussitôt en présence le vainqueur et le vaincu?

Son article 13 stipulait que le roi catholique céderait la forteresse de Charlemont, à moins qu'il n'obtînt dans l'année, de l'évêque et du chapitre de Liège, l'abandon de Dinant en faveur du roi très chrétien. Mais l'évêque, qui avait protesté à Rome contre la paix de Nimègue et les sacrifices qu'elle lui imposait, repoussa les sollicitations des Espagnols. Force fut bien à Villa Hermosa, sommé par Louis XIV, de s'exécuter avant même l'expiration du délai, et de sacrifier Charlemont. Et pendant que la France recueillait cette belle forteresse que Charles-Quint avait jadis construite pour lui fermer la haute Meuse, elle laissait ses troupes occuper la châtellenie d'Alost, celle du Vieux-Bourg de Gand, les villes de Gram-

(1) C. Roussel, Histoire de Louvois, t. III, p. 6.

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mont, Ninove, Renaix, le pays de Beveren, les métiers d'Assenede et de Bouchaute. En même temps, elle prenait possession de Rodenmacher dans le Luxembourg (30 décembre 1678), puis d'Hespérange (12 octobre 1679), puis de Chièvres, de Chastoi, de Givet, de Fumay, de Revin et de dix-sept villages environnants. A Courtrai, où des conférences se sont ouvertes le 20 décembre 1679 pour décider les arrangements territoriaux prévus à Nimègue, ses envoyés parlent avec une hauteur insultante et il faut, avant qu'ils consentent à délibérer, que Charles II renonce au vieux titre historique de duc de Bourgogne porté par tous ses ancêtres depuis Philippe le Beau (1). C'est bien pis encore l'année suivante. La Chambre de Réunion, constituée au Parlement de Metz, commence à rendre les fameux arrêts qui doivent ouvrir au roi le chemin de Luxembourg et préparer l'acquisition de cette place formidable qui achèvera de couvrir le royaume du côté de l'Allemagne.

Dès le 24 juillet 1680, elle décrète l'annexion de Virton et de Saint-Mard comme anciennes dépendances de l'évêché de Verdun; le 21 avril 1681, elle prononce la même sentence pour le comté de Chiny. Et l'exécution s'accomplit aussitôt. Le comte de Bussy a paru devant Virton au mois de mars. Sur le refus du commandant de lui ouvrir les portes, il se met aussitôt à lever les contributions dans les villages; il «rôde par toute la province d'un endroit à l'autre», enlevant les bestiaux, détruisant les maisons fortes, cassant les cloches des églises (2). Et l'on ne répond à son agression qu'en ordonnant à la garnison de Virton de se retirer. Puis il faut aussi rappeler les troupes du comté de Chiny, sous la menace d'une invasion de la Flandre et du Hainaut si elles s'obstinent à garder leurs postes. Au mois d'août, la prévôté de Luxembourg reste seule au pou-

(1) Dollot, Les origines de la neutralité de la Belgique, p. 253.

(2) J. Grob, Bausteine zur Geschichte des Luxemburger Landes, p. 91 (Luxembourg, 1899); Schôtter, Le Luxembourg depuis le traité de paix de Nimègue. Publications de la Section historique de l'Institut de Luxembourg, t. XXXIV.

IMPUISSANCE DE l'ESPAGNE 35

voir des Espagnols. Encore le gouverneur, le comte de Chimay, y est-il bloqué et ne dispose-t-il que de 1,600 hommes alors qu'il en faudrait 5,000 pour garnir la place (1). Sa consigne est d'éviter toute imprudence. A Habay, quelques paysans ayant voulu se défendre contre des maraudeurs, il désavoue aussitôt cet attentat et proteste qu'il ferait pendre les coupables s'il les connaissait (2). Cependant, les conférences de Courtrai ont repris et pas une protestation ne s'y fait entendre (3). « Il semble qu'on y soit endormi ou enchanté » (4). En réalité, fon n'y était que conscient d'une impuissance arrivée à la dernière limite. Villa Hermosa n'a plus de refuge que dans une politique de capitulation perpétuelle II cède en toute occasion et à tout propos, non seulement vis-à-vis de la France mais vis-à-vis de la populace de Bruxelles ; il suffit d'une émeute pour qu'il désavoue le magistrat et déclare aux délégués des nations que le roi n'a rien de plus cher que leurs privilèges.

Son successeur, Alexandre Farnèse, second fils du duc de Parme, arrivé à Bruxelles en octobre 1680, gros homme « tout matériel et presque perclus », incapable de monter à cheval (5), ne pouvait que faire mieux ressortir, par le nom glorieux qu'il portait, sa propre incapacité et le désarroi général. Les Bruxellois s'indignaient de le voir passer, entouré d'une nuée de pages et de valets de pied « dans un très magnifique carrosse qui ressemble au char de triomphe », alors que les soldats déguenillés gueusaient par les rues et détroussaient les voyageurs sur les grandes routes. Le trésor est tellement à sec que les fournisseurs de l'armée suspendent leurs livraisons et qu'on ne peut plus se procurer ni pain pour les hommes, ni foin pour les chevaux. Sur la frontière, la désertion est terrible. Les propres gardes du gouverneur n'étant

(1) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, 3« série, t. X [1869], p. 367.

(2) Grob, loc. cit., p. 95.

(3) Ibid., p. 87.

(4) C. Rousset, Histoire de Louvois, t. III, p. 217.

(5) Mémoires secrets d'Adrien Foppens. Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, 4e série, t. IV [1877], p. 395.

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plus payés, vont ravager la forêt de Soignes. Quant au peuple, aigri par la misère et enhardi par la faiblesse de l'autorité, il se montre arrogant et agressif. En Brabant, les gens de métier disent « qu'on leur arrachera plutôt le cœur qu'un seul sol ». Des huées s'élèvent lorsque le prince de Parme sort dans son magnifique carrosse. Et, incapable de sévir, il ferme les yeux et les oreilles, laisse aller les choses, attentif seulement à prendre en tout « le contre-pied de la France » et à traiter les sujets « le plus doucement qu'il peut », espérant enrayer à force de faiblesse « la désobéissance et le manque de respect » (1). Un sursaut d'énergie qui le secoue au mois d'avril 1681, quand les nations de Bruxelles ont refusé de voter l'impôt, est bientôt suivi dune honteuse reculade. Au reste, il se soucie fort peu de la désorganisation et de la misère du pays. Louis XIV seul le préoccupe, et il n'est pas de moyen qu'il refuse pour se procurer contre lui le secours des Provinces-Unies. Le 21 décembre 1680, il ratifie un tarif douanier qu'il a directement négocié avec elles sans la participation du Conseil Privé, et qui leur sacrifie ce qui subsiste encore de l'industrie nationale (2j. Et cette concession ruineuse est faite en pure perte. L'année suivante, la République ne répond que par un refus à la demande de mettre 5 à 6,000 hommes de garnison dans les places des Pays-Bas (octobre 1681).

Mais si elle dédaigne de s'entendre avec le prince de Parme, elle n'en est pas moins résolue à maintenir sa barrière contre le roi de France. Elle renoue son alliance avec la Suède (octobre 1681), et bientôt l'empereur, indigné de l'annexion récente de Strasbourg, puis le roi d'Espagne se joignent à la ligue. Une nouvelle guerre aurait compromis les « réunions » si heureusement effectuées par Louis XIV. Il gagna du temps. Le blocus de Luxembourg fut levé (mars 1682) sous le prétexte honorable que les Turcs menaçant l'Autriche, le roi très

(1) Mémoires de Foppens, loc. cit., p. 396.

(2) M. Huisman, La Belgique commerciale sous l'empereur Charles VI. La Compagnie d'Osiende, p. 23 (Bruxelles, 1902).

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chrétien ne voulait point paraître abuser du péril de la chrétienté. Au fond, d'ailleurs, il n'abandonnait rien de ses prétentions sur la place. 11 avait proposé à l'Espagne de renoncer à tout le reste si elle consentait à la lui céder, et il avait offert de prendre comme arbitre le roi d Angleterre. La combinaison fut refusée à Madrid où, après la mort de don Juan et la fin des troubles qu'il avait provoqués, l'influence autrichienne renaissait et poussait la Cour à une politique plus énergique.

On en eut une preuve par l'envoi aux Pays-Bas de l'ambassadeur de l'empereur Léopold auprès de Charles II, le marquis de Grana, qui vint relever au mois d'avril 1682 l'incapable prince de Parme. Il amenait quelques renforts et se flaliait ' e trouver bientôt les ressources suffisantes pour remettre les affaires en bon point. 11 s'épuisa à rétablir la discipline parmi les troupes, à réorganiser l'administration, à restaurer l'autorité partout compromise, et à parer par une stricte économie à la détresse des finances. Mais ses illusions se dissipèrent bientôt. 11 se heurta tout de suite au scepticisme et à la coalition des fonctionnaires et des magistrats, accoutumés à un relâchement confortable et profitable. D'ailleurs, il manquait d'expérience, ignorait tout du pays et les remèdes auxquels il avait recours empiraient la situation loin de l'améliorer. Comparé à ses prédécesseurs, il apparaissait comme un « grand homme » ; ceux qui l'approchaient reconnaissaient ses « talents admirables » (1). Et pourtant, au dedans comme au dehors, l'avenir se faisait plus sombre de jour en jour. « Nous sommes ici, écrit Foppens au mois de novembre 1682, comme ces misérables condamnés à la mort qui n'en attendent le coup fatal qu'avec une espèce d'insensibilité » (2).

Sa terreur s'explique si l'on songe que Louis XIV avait assigné à l'Espagne, comme dernier délai de réponse à ses revendications, le 25 janvier 1683. Sur les instances des Provinces-Unies et de l'Angleterre, il le prorogea jusqu'au 1" août. Le 31 du même mois, il faisait dire au marquis de Grana que

(1) Mémoires de Foppens, loc. cit., p. 465.

(2) Ibid., p. 464.

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ses troupes allaient pénétrer dans les Pays-Bas pour y subsister à leurs dépens, vu qu'il n'avait pas reçu satisfaction. L'occupation s'effectua le lendemain et aussitôt commencèrent les pillages et les réquisitions. Louvois avait prescrit de mettre le pays « hors d'état de rien donner au marquis de Grana, ce qui ne peut se faire qu'en y faisant beaucoup de désordre » (1).

Sollicité par l'ambassadeur espagnol, le prince d'Orange parvint à arracher aux États-Généraux la promesse d'envoyer à Grana 13,000 hommes de secours. Cependant il négociait avec Versailles, promettant d'obtenir que l'Espagne cédât à la France tout le pays situé au Sud d'une ligne allant de Nieuport à Namur, moyennant le désistement du roi quant à Luxembourg. Mais si la puissance de cette forteresse lui était un motif d'en écarter Louis XIV, elle portait non moins violemment celui-ci à s'en rendre maître. 11 était donc impossible de s'entendre. D'autre part, la nouvelle de la levée du siège de Vienne par les Turcs (12 septembre) faisait espérer à Grana l'intervention de l'empereur. Le 12 octobre, il ordonnait de répondre aux violences des Français par la violence (2).

Louis XIV s'empara aussitôt du prétexte qu'il lui offrait ainsi. Il était urgent d'achever la conquête des Pays-Bas avant que Léopold ne pût les secourir. Toutes les mesures étaient prises et les obusiers prêts pour les bombardements. On savait bien que l'on n'aurait pas à combattre des troupes rangées, et l'on était décidé à brusquer les sièges et à agir par la terreur. La campagne, en effet, fut aussi atroce que rapide Dixmude,' dont la garnison ne se composait que de dix-sept cavaliers démontés, se rendit à la première sommation; Courtrai ouvrit ses portes avec une telle hâte que les assiégeants en furent un peu honteux pour les assiégés (novembre) (3). Le pays de Waes, le Nord de la Flandre, le Brabant furent impitoyablement ravagés (4). Luxembourg

(1) C. Roussel, Histoire de Louvois, t. III, p. 237.

(2) Bullet. de la Comm. roy. d'Histoire, t. XI, l^e partie [1846], p. 68.

(3) C. Roussel, loc. cit., p. 241. -

(4) Pour la cruauté de l'invasion voy. des détails dans F. De Potter, Petit Cartulaire de Gand, p. 257 (Gand, 1885); Ch. Piot, Les guerres en Belgique

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