‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 140 sur 218 · LE MANIFESTE DU PEUPLE BRABANÇON · texte numérisé non relu

LE MANIFESTE DU PEUPLE BRABANÇON

fallait donc renverser l'empereur, et partant la nécessité s'imposait de travailler de commun accord avec les patriotes. Le programme des patriotes, il est vrai, comportait le maintien du souverain. Mais ce n'était là qu'un point accessoire, une concession d'opportunisme qu'il leur serait d'autant plus facile de sacrifier que la brutalité de d'Alton excitait plus de haines contre Joseph II. Et, en effet, l'entente s'établit sans peine entre les prélats et Vonck qui, le 18 octobre, arrivait à Bréda déguisé en prêtre. Sous peine de disparaître devant son rival, van der Noot était obligé de lui tendre la main. Un cartel se conclut donc entre les partis. Défenseurs de l'Église et fanatiques de la Joyeuse-Entrée se rallièrent à la révolution conçue et préparée par les gens de Pro aris et focis. Van der Noot avait en portefeuille un filandreux et pédantesque mémoire démontrant, à grand renfort de privilèges et de soi-disant précédents historiques, que la constitution brabançonne imposait la destitution du duc. On se borna, pour satisfaire les patriotes, à lui accoler un préambule grandiloquent sur la souveraineté nationale, et cette élucubration bizarre, dans laquelle se coudoyaient les principes révolutionnaires et le traditionalisme médiéval, fut intitulée Manifeste du peuple brabançon (1).

Expulsés du pays de Liège par le « trac » de Schroeder, les volontaires patriotes venaient de refluer sur Bréda. D'Alton se persuadait que c'en était fait de cette « armée de la lune ». Il ne surveillait pas même la frontière et s'attendait si peu à devoir combattre qu'il n'avait tiré de l'arsenal de Luxembourg ni grosse artillerie, ni munitions de guerre. A l'en croire, il suffisait de terroriser Bruxelles pour maintenir l'ordre en Belgique. Sauf les garnisons d'Anvers, de Mons et de Namur, les

(1) Supplément aux réclamations Belgiques, p. 258; Ordonnances des Pays- Bas Autrichiens, t. XIII, p. 357. On dit que le prologue de ce manifeste est emprunté à d'Holbach. Je n'ai pas réussi à retrouver le passage qui lui aurait été incorporé. Il est certain, en tout cas, que le préambule qui reconnaît la nation comme la source de l'autorité politique n'a rien de commun avec la suite du texte, qui constitue un mémoire sur le droit constitutionnel brabançon. Il est curieux de constater qu'il n'y est pas fait la moindre allusion à la religion. Voulait-on éviter de donner ombrage aux puissances protestantes dont van der Noot escomptait l'appui ?

16 à 18,000 hommes dont il disposait (1) avaient été massés dans la capitale. Il était imperturbablement convaincu qu'il n'avait à s'acquitter que d'une opération de police, et, plein du mépris traditionnel du militaire pour le civil, s'applaudissait de voir les bourgeois apporter docilement leurs armes à la « commandantur ». Cette belle assurance le perdit.

Suivant le plan des patriotes, l'invasion du pays ne devait s'effectuer qu'au moment où toutes les mesures auraient été prises afin qu'elle coïncidât avec un soulèvement général. Mais l'hiver approchait. L'ennemi ne se doutait de rien. On résolut de brusquer les choses. Le 24 octobre, le manifeste du peuple brabançon était lu aux troupes et 3,000 hommes, sous le commandement de van der Mersch, marchaient sur Turnhout et s'y installaient. L'abbé de Saint-Bernard avait affirmé que l'ange Raphaël, dont l'Église célèbre la fête ce jour-là, protégeait l'entreprise (2). En tout cas, elle réussit à miracle. Le général Schroeder fut envoyé aussitôt contre ces bandes dont il avait si facilement nettoyé le pays de Liège quelques semaines auparavant. Ni lui, ni le gouvernement ne doutaient qu'il n'eût qu'à se montrer pour les mettre en fuite. Mais la promenade militaire à laquelle on s'attendait aboutit à un combat. Sous la fusillade qui s'abattait sur eux de toutes les maisons, les soldats lâchèrent pied si précipitamment qu'ils abandonnèrent trois pièces de canon.

En si piteuse posture qu'il mît l'armée autrichienne, cet échec, à tout prendre, n'était qu'une déconvenue facilement réparable. Avec de la décision, du sang-froid, quelques mouvements bien combinés, on pouvait tout rétablir. Par bonheur d'Alton perdit la tête. Les sourires ironiques de Trautmansdorff l'exaspéraient. Il se sentait humilié, ridicule; il lui fallait à tout prix une revanche immédiate, et, sans réfléchir aux conséquences, il lança 7,000 hommes sur les 3,000 francs-tireurs de van der Mersch. La partie était trop inégale; les Belges se

(1) Le régiment de Bender avait été renvoyé récemment en Autriche. Sur la composition des troupes, presque toutes levées dans le pays, voy. Gérard, Rapédius de Berg, t. I, p. 325 et suiv.

<2) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 714.

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