CHUTE DU RÉGIME AUTRICHIEN
Bruxelles. Pourtant, à mesure que la désertion fait fondre les troupes, le peuple prend une attitude plus menaçante. Le 10 décembre, du chœur de Sainte-Gudule, des «messieurs» jettent à la foule qui emplit l'église des milliers de cocardes. En un instant toute la ville en porte. Cent-cinquante grenadiers sortent de leur caserne, criant : Vivent les patriotes! débauchent les sentinelles et les hommes de poste, les entraînent avec eux et livrent leurs armes aux bourgeois. Le lendemain, les gardes qui tiennent encore la ville basse, fusillés des fenêtres et du haut des toits, se replient vers le gros des troupes massées dans le parc. Vers le soir, la bataille bat son plein. Au bruit du canon, au son du tocsin sonné dans toutes les églises, les paysans des villages voisins s'arment et tirent sur tout ce qui se montre en dehors des portes. Enfin, le matin du 12, d'Alton affolé commande la retraite.
La précipitation et la panique furent telles que Trautmansdorff n'eut pas même le temps de prendre congé des membres du corps diplomatique. On abandonna l'artillerie, les bagages, les munitions et jusqu'au trésor. L'avant-garde réussit à grand'peine à se frayer passage sous les coups de fusil, à travers les abattis d'arbres qui obstruaient les routes. Derrière elle, l'armée n'était plus qu'une cohue en pleine débandade. Des compagnies entières désertaient; quelques-unes allèrent jusqu'à massacrer leurs officiers. Les débris des régiments s'arrêtèrent enfin derrière les murailles de Luxembourg. Le drapeau impérial ne flottait plus en Belgique que sur la citadelle d'Anvers, dont la garnison se rendit le 29 mars suivant. Le régime autrichien avait duré soixante-quatorze ans. Il s'était installé dans les Pays-Bas au prix de l'humiliation des traités de la Barrière; il s'en retirait sous la colère et le mépris de la nation, dans la honte d'une fuite éperdue.
Le 18 décembre 1789, les membres du Comité de Bréda faisaient leur entrée dans Bruxelles pavoisé aux trois couleurs, au milieu d'un délire d'enthousiasme. Les « nations » donnaient
le branle. Leurs acclamations saluaient surtout van der Noot, le défenseur de leurs privilèges, le restaurateur de la Joyeuse- Entrée, « le père du peuple brabançon ». Le soir, au théâtre de la Monnaie, dans la loge des gouverneurs, il était couronné de lauriers.
Ce n'était pas à un tel lendemain de victoire que les patriotes vonckistes s'étaient attendus. La chute du gouvernement autrichien était leur œuvre. C'étaient eux qui avaient préparé l'insurrection du pays, formé l'armée, combattu à Turnhout, pris Gand de haute lutte, et la capitale décernait les honneurs du triomphe à l'homme qui, peu de semaines auparavant, les traitait de vauriens et qui ne s'était rallié à leurs projets qu'au dernier moment, et parce qu'il le fallait bien ! L'affranchissement de la nation, tel qu'ils le voulaient, ne comportait pas seulement la chute de l'empereur, mais la suppression des privilèges, Tunion des provinces en un seul corps et la souveraineté du peuple s'affirmant par la création d'une assemblée nationale. N'avait-on secoué le joug de Joseph II que pour retomber sous celui des États? Les volontaires n'avaient-ils pris les armes que pour rétablir dans chaque province les prérogatives surannées des quelques prélats et des quelques nobles qui se targuaient d'y représenter le clergé et la noblesse, que pour conserver à quelques villes, ou pour mieux dire, aux «nations» ou aux métiers de quelques villes, l'exorbitante prétention de parler au nom du Tiers-État tout entier ? N'avait-on que par duperie invoqué la souveraineté nationale dans le manifeste du peuple brabançon? Les conservateurs, les « statistes », les « aristocrates » allaient-ils enfin confisquer la Révolution à leur profit? Ils l'essayaient, en effet, et, par un brusque retour des choses, ils avaient toutes les chances de l'emporter.
Au début du mouvement, le clergé, faisant flèche de tout bois pour combattre l'empereur, avait également soutenu contre lui les deux factions de l'opposition. Entre Vonck et van der Noot, il n'avait pas pris parti. Si la plupart des prélats encouragaient plutôt celui-ci, quantité de curés avaient énergiquement travaillé pour celui-là. Il semble bien que le