‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 143 sur 218 · ATTITUDE DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

ATTITUDE DU CLERGÉ

rapprochement éphémère des deux « leaders » à Bréda ait été l'œuvre de van Eupen. Pourtant, à ce moment déjà, les tendances des patriotes commençaient à inquiéter l'Église. L'immense majorité d'entre eux a beau professer sincèrement le catholicisme, leur admiration pour l'Assemblée Nationale de France les compromet, car, depuis le mois de septembre, on ne peut plus se dissimuler que l'Assemblée médite et prépare contre l'autorité ecclésiastique des réformes plus profondes encore et partant plus abominables que celles de Joseph II. On y proclame ouvertement que la propriété des biens d'Église appartient à la nation ; on y étudie la suppression des dîmes ; on y pose en principe que le clergé, en tant que corps, ne tient son existence et ses possessions que de la loi. La modération des patriotes belges, il est vrai, ne permet pas de leur attribuer de semblables desseins. Mais on peut craindre qu'entraînés par l'exemple de Paris et par la logique même de leur doctrine, ils n'y aboutissent tôt ou tard.

Il faut s'opposer au mal puisqu'il en est temps encore. Aussi bien, maintenant que l'empereur est renversé, la collaboration des Vonckistes n'est-elle plus nécessaire. On peut, on doit même les arrêter sur le bord de l'abîme où ils menacent de précipiter la nation. Et pour cela, il n'est qu'un moyen : l'alliance de l'Église avec les privilégiés. De ceux-ci rien n'est à craindre. Leur attachement au passé est pour le clergé la plus sûre des garanties. En restaurant les vieilles institutions, ils restaureront du même coup les prérogatives et les franchises que l'Église considère comme indispensables à l'accomplissement de sa mission et au maintien de la foi. La religion lui fait un devoir de se prononcer pour eux, de les prendre sous son égide, de mettre à leur service l'énorme ascendant moral dont elle dispose, et, pour sauver les âmes du peuple, de le persuader qu'il doit se consacrer à la défense de ces États qui lui refusent le pouvoir politique.

Dès le mois de novembre, la polémique et la propagande cléricales sont organisées. Il n'est plus question ni de contrat social, ni de souveraineté de la nation. Feller et Brosius déversent le sarcasme et l'injure sur Joseph II et sur la France.

« S'il fallait, s'écrie Feller, opter entre ces deux extrémités terribles, ou d'établir parmi nous le règne de la cohue nationale française ou de rentrer sous le pouvoir du souverain dépossédé, la nation n'hésiterait pas dans la détermination du choix. J'irais moi-même rappeler d'Alton avec tout ce qu'il y a de bourreaux dans la milice autrichienne, et nous préparerions, en attendant, nos rues pour les voir joncher comme ci-devant, des cadavres de nos concitoyens » (1). Or, cette cohue nationale française, les patriotes en sont partisans, et les coups qu'on lui porte s'abattent en même temps sur eux. En la discréditant, on les discrédite. Pour les empêcher d'imiter la France, nul meilleur moyen que de montrer cette France, à l'exemple de laquelle on s'est soulevé, se ruant dans l'impiété et dans l'anarchie.

Mais si l'on repousse la constitution d'une assemblée nationale, qui donc exercera le gouvernement ? Les États. A vrai dire il est malaisé de justifier cette thèse, dès que l'on rejette avec horreur le dogme de la souveraineté nationale que l'on invoquait naguère encore en sa faveur. D'où viendrait en effet aux États le droit de se substituer au prince, si le peuple ne leur a délégué le pouvoir primordial qu'il possède, et dont dérive, pour les partisans du contrat social, toute autorité légitime? Ce ne peut être des constitutions provinciales, non pas même de la Joyeuse-Entrée. Toutes abandonnent au prince le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, se bornant à lui prescrire des limites qu'il ne peut franchir et dont les États sont les gardiens. Impossible d'aller au delà sans se mettre en contradiction avec les textes ou la coutume. On se tirera d'affaire par un coup d'État. Ne trouvant pas en eux-mêmes la souveraineté à laquelle ils prétendent, les États déclareront qu'ils la possèdent. Puis, s'étant mis ainsi, par un acte de simple volonté, à la place du prince, ils affirmeront qu'il ne leur appartient pas de se dépouiller de la souveraineté dont ils sont revêtus. Ils régneront donc en vertu d'une sorte

(1) Fuite de la nouveauté ou réponse ù une brochure ayant pour titre - Considérations impartiales sur la position actuelle du Brabant -•, p. 4 (Bruxelles, 1790).

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de droit divin, et leur gouvernement s'exercera sur la nation sans dépendre d'elle. L'absolutisme d'un seul sera remplacé par l'absolutisme de quelques corps privilégiés. La Révolution n'aura abattu le despotisme éclairé, persécuteur de l'Église, qu'au profit d'une oligarchie qui, pour se maintenir, sera forcée de s'appuyer sur l'Eglise.

Telles sont les idées qui, au moment même de leur alliance avec les Vonckistes, unissent en un seul parti les conservateurs et les prélats réfugiés à Bréda. Ils ne se dissimulent pas d'ailleurs qu'elles ne sont pas populaires. Le temps n'est plus où la nation se groupait docilement tout entière autour des États. Nul doute que si on la consulte, elle n'exige sa participation à la vie politique. Plusieurs provinces ont déjà révélé des dispositions dangereuses. Dans le Limbourg, le peuple s'est soulevé contre les ordres privilégiés; en Hainaut, il est manifestement hostile à leur administration; en Flandre, où les États ont tant perdu de leur importance depuis 1754, il sera évidemment impossible de leur rendre leur ancienne influence. Par bonheur, les trois grandes villes brabançonnes, Bruxelles, Anvers et Louvain, leur restent inébranlablement fidèles Les « nations » et les métiers qui y dominent ne se laisseront pas arracher le privilège de représenter le Tiers- État du duché. La liberté politique que le pays réclame, ils la possèdent, et cela suffit. Ils n'ont ni assez d'ouverture d'esprit, ni assez de générosité de cœur pour la partager avec leurs compatriotes et pour se sacrifier au vœu général dans une nouvelle nuit du 4 août. Ils ne songent qu'à eux, ne voient qu'eux et s obstinent à confondre leur bien particulier avec le bien public.

La crise formidable que l'on traverse paraît, aux yeux des petits patrons et des boutiquiers qui mènent le mouvement, l'occasion de rétablir leurs monopoles et leurs privilèges corporatifs, de prendre une éclatante revanche sur la grande industrie et le grand commerce. Le malaise économique aidant, il leur sera facile d'entraîner derrière eux les ouvriers sans ouvrage et de les ameuter contre les avocats, les lettrés, les gros négociants qui réclament la convocation d'une assem-

blée nationale. L'esprit municipal reparaît chez eux aussi intransigeant, aussi étroit qu'au temps d'Anneessens. Et c'est en effet le souvenir de cet honnête homme qui ennoblit à leurs yeux la politique cauteleuse et roublarde de van der Noot.

A peine la débâcle du régime autrichien est-elle connue, il s'empresse d'agir. Dès de 14 décembre, il députe à Bruxelles, à Louvain et à Anvers, « au nom des États du Brabant et États-Unis », des émissaires auxquels il enjoint d'afficher le manifeste du peuple brabançon, de réunir « ceux qui doivent être convoqués, et de les charger de veiller à l'exécution de son contenu et à la tranquillité publique ». Ils s'informeront en outre de « ceux qui exercent ces fonctions (sic), et surtout si, dans la ville de Bruxelles, l'assemblée des États peut se faire sans s'exposer à quelque danger » (1).

En ce moment de triomphe inespéré, on aurait pu s'attendre à une proclamation enthousiaste, tout au moins à une de ces effusions sentimentales et vertueuses dans le goût du jour. On ne rencontre que la préparation d'un coup de parti. Car c'est bien de cela qu'il est question. La victoire obtenue, le Comité de Bréda ne songe qu'à prévenir l'intervention des Vonckistes grâce à la complicité des trois chef-villes dont il est sûr, et, par une convocation immédiate des États, à les placer devant le fait accompli. La tactique réussit à merveille.

Le peuple apprit le 27 décembre que les États de Brabant venaient de se réunir à Bruxelles. Pour s'assurer complètement de l'adhésion des trois villes, quelques concessions leur furent faites. On décida que la députation du Tiers-État qu'elles représentaient serait « renforcée » et composée « sans l'influence des deux premiers ordres » ; il était entendu, de plus que, conformément à l'ancien usage, ceux-ci ne pourraient rien décider sans le consentement du Tiers. Après avoir ainsi lié à leur cause les gens des « nations » et des métiers, les États se constituèrent. Prêter serment au peuple, c'eût été reconnaître qu'ils tenaient de lui leur pouvoir. Pour

(1) Gachard-Verhaegen, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XIII, p. 389.

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tourner la difficulté, on prit possession de la souveraineté à huis clos. Chacun des trois ordres prêta serment aux deux autres et l'on y ajouta un serment surérogatoire aux Églises de Brabant et à la foi catholique « suivant le formulaire de Pie IV (31 décembre) » (1).

L'alliance était ainsi solennellement conclue entre les États et le clergé. Au reste la petite bourgeoisie bruxelloise n'en remarqua rien. Enthousiasmée d'être associée à la souveraineté, elle s'acclamait elle-même en van der Noot. Il ne pouvait paraître au théâtre sans soulever des ovations; son portrait était partout ; on le portait en épingles de cravates, en broches, en médaillons; on le peignait sur les éventails, on.en décorait les vases et les pendules. Pourtant le héros populaire qui disposait de la foule, était lui-même dirigé par le pénitencier van Eupen.

C'était un de ces prêtres formés pendant la réaction antijanséniste et pour qui la foi semblait dépendre de la bulle Unigenitus. Dans la Révolution, il ne voyait que la destruction providentielle de l'œuvre de Joseph II, des doctrines abominables de Fébronius, de la tolérance et de la philosophie. Comme il l'écrivait le 28 décembre au Journal général de l'Europe, il se « riait chrétiennement de la folie philosophique du jour » (2). Sans connaissance du monde d'ailleurs, sans le moindre sens des affaires et des réalités sociales, il prévoyait, dès le 22 novembre, la chute imminente de l'Assemblée Nationale de France, « qui n'était qu'un fantôme à ses yeux » (3). Il avait rempli, dans le Comité de Bréda, les fonctions de secrétaire. Il devait les conserver à Bruxelles, aux côtés de van der Noot, avec qui l'appariaient les circonstances et l'étroitesse commune de leurs vues.

L'exemple du Brabant fut aussitôt suivi à Matines et à Namur.

(1) Gachard-Verhaegen, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XIII, p. 413 €t suiv.

(2) GachaTd,Documentssurlarévolutionbelgedel790,\)A8n.{BTuxelles,lS3i).

(3) Arch. des États Belgiques Unis n° 30. Archives Générales du Royaume. Lettre de van Eupen au chevalier de Rode, représentant du Comité de Bréda à Londres.

Les États de Malines s'engageaient, le 31 décembre, «à protéger notre sainte religion catholique, apostolique et romaine et à n'avoir aucun égard aux propositions qui tendraient à faire des changements quelconques aux lois fondamentales et privilèges de cette province » (1). Le lendemain, ceux de Namur interdisaient de « proposer pour le moment actuel des innovations dans la constitution, dont nous regardons à juste titre la conservation intacte comme le seul moyen de maintenir la paix et de parvenir à couronner le grand ouvrage de notre liberté », et ils déclaraient les contrevenants « ennemis de la patrie » (2).

Mais il ne suffisait pas de proclamer dans chaque province la souveraineté des États locaux (3). 11 fallait pourvoir au gouvernement central et empêcher surtout qu'une assemblée nationale ne s'en emparât. Ici encore les États de Brabant prirent l'initiative. Le 20 décembre, avant même leur première assemblée, ils invitaient les autres États à s'unir à eux et le 27, van Eupen, en qualité de « secrétaire d'État des .États-Unis » convoquait leurs députés à Bruxelles pour le 7 janvier.»

C'était la première fois qu'ils se réunissaient depuis 1630. Mais en 1630 ils avaient été convoqués par le prince. Cette fois, comme à la veille de la Pacification de Gand, en 1576, ils s'assemblaient spontanément et se substituaient au souverain (4). Sauf le Luxembourg, occupé pour la plus grande partie par les troupes autrichiennes, toutes les provinces y étaient représentées. Pourtant, ces États-Généraux de 1790 ne ressemblaient en rien à une assemblée nationale. Le peuple n'avait eu aucune part à leur constitution. Leurs membres, désignés par les États provinciaux, ne tenaient que de ceux-ci leurs mandats et leurs pouvoirs. Leur décision de siéger à

(1) Oachard-Verhaegen, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XIII, p. 399.

(2) Ibid., p. 400.

(3)*Le 30 novembre 1789, la Flandre s'associa au'Brabant dans la proclamation de son. indépendance (Ordonnances, t. XIII, p. 384). Le Hainaut proclama la sienne le 21 décembre (Ibid., p. 391), le Namurois le 23 (Ibid., p. 391), Tournai le 26 (Ibid., p. 394). Les autres provinces furent plus lentes. Le Limbourg hésita. Sa proclamation d'indépendance datée du 9 mars 1790, ne fut proclamée que le 24 juin (Ibid., p. 463), sous la pression armée du Congrès.

(4) Histoire de Belgique, t. IV, 2« édit., p. 75.

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