LE CONGRES
porte close, suivant la vieille coutume, affirmait à sa manière qu'ils n'avaient aucun compte à rendre à la nation.
Dès le 11 janvier, ils promulguaient l'acte de constitution des États-Belgiques-Unis. A l'État centralisé contre lequel le particularisme provincial luttait depuis le XVF siècle, il substitue l'État fédératif. Chaque province conserve sa souveraineté, mais elle en délègue l'exercice, pour tout ce qui touche les intérêts collectifs, à un Congrès souverain composé d ailleurs des mêmes personnes que les États Généraux et renouvelable tous les trois ans. Les intérêts collectifs, abandonnés au Congrès, comprennent l'organisation et l'entretien de l'armée, les relations avec les puissances étrangères, la frappe de la monnaie.
Nul doute que l'on ait pris pour modèle en ceci les États- Unis d'Amérique. Le terme même de Congrès leur est emprunté. Mais on ne s'inspire de leur exemple que dans la lettre et non dans l'esprit. La constitution américaine, dominée par la déclaration des droits, a fondé la première démocratie moderne Celle des États-Belgiques, au contraire, orientée vers le passé, n'accorde de droits qu'aux ordres privilégiés. Au lieu d'innover, elle restaure, sans tenir compte des transformations sociales, des besoins et des idées du temps : elle ne fait en somme qu'habiller à la mode du XVIIP siècle le grand privilège de Marie de Bourgogne.
Entre elle et la constitution américaine rien n'est commun que les apparences. Encore le principe fédératif qu'elles proclament toutes deux, est-il entouré en Belgique, par égard pour le particularisme provincial, de restrictions qui le paralysent. Nulle décision ne pourra être prise à moins de cinquante-six voix sur quatre-vingt dix, de manière que « les petites provinces ne pourront jamais être survotées par les grandes, et que celles-ci ne pourront empêcher le veto au détriment des petites provinces » (1). Le président de l'assemblée, étant renouvelé de semaine en semaine, sera privé de toute influence.
Ainsi fait, ce Congrès est condamné d'avance à la même
(1) Gachard, Documents sur la révolution belge, p. 35.
impuissance qui, au XVP siècle, a conduit la « Généralité » à l'anarchie. Afin de rester maîtres chez eux, les privilégiés parmi lesquels il se recrute, lui ont enlevé tout moyen de gouverner. Par crainte de la centralisation, on a supprimé les corps administratifs qui pourraient l'aider dans sa besogne : Conseil privé. Conseil des finances. Chambre des comptes. Personne n'a songé que pour assurer le salut de la jeune République, il faut un pouvoir fort et quasi dictatorial. Par un aveuglement incroyable, les vainqueurs ne prennent aucune mesure pour garantir leurs conquêtes, lis ne voient que leur intérêt immédiat, et, ne pensant qu'à rétablir le passé, ne regardent pas l'avenir, ne prévoient rien, ne consentent à aucun sacrifice et surtout se gardent bien, pour ne pas devoir compter avec la nation, de lui demander son concours. Ils s'illusionnent d'ailleurs de l'espoir que les puissances leur viendront en aide, et la seule excuse que l'on puisse invoquer en leur faveur, c'est que le pays, privé depuis le XVF siècle de toute participation à la politique extérieure, ne renferme pas un homme au courant des affaires et de la diplomatie européennes. Un Guillaume d'Orange aurait pu, malgré tout, sauver la situation à force de courage et de génie. Mais le Congrès ne devait avoir à sa tête que des chefs proportionnés à sa clairvoyance et à sa générosité : un van der Noot et un van Eupen.
Au lieu de songer à l'ennemi extérieur, c'est à combattre l'ennemi du dedans qu'il va consacrer ce qu'il a de force. Car à peine est-il constitué que les Vonckistes entament contre lui une campagne acharnée. Ils n'y voient, en effet, et avec raison, qu'une machine de guerre braquée sur eux. S'il subsiste, tous leurs projets sont anéantis : le provincialisme l'emporte sur l'État national, les privilèges, sur la liberté politique, la noblesse, le clergé, la petite bourgeoisie réactionnaire des corporations de métier, sur la bourgeoisie aisée et éclairée. Les États, en s'attribuant la souveraineté, « s'arrogent des titres monstrueux, incompatibles avec un peuple libre », et menacent le pays d'une « nouvelle tyrannie » (1). Celle de
(1) Lettres à la comtesse d'Yves, Archives Générales du Royaume. Arch. des États-Belgiques-Unis n" 26, lettres du chanoine de Brou des 10 et 14 janvier 1790,