OPPOSITION DES PATRIOTES
l'empereur, au moins, si brutale qu'elle ait été, tendait au bien public; celle des États n'aboutira qu'à l'hégémonie d'une clique égoïste et réactionnaire. Au surplus, elle n'est qu'une usurpation. Le peuple a le droit de revendiquer sa souveraineté; sa bonne foi a été surprise; il est victime d'un guetapens aristocratique.
Contre leurs adversaires, les Vonckistes peuvent compter fout d'abord sur l'appui de l'armée, puisque van der Mersch est des leurs. Il ne leur serait pas difficile de se concilier les gens des petites villes, ni même peut-être ceux des campagnes. En Limbourg, la population reste si hostile aux États qu'ils n'osent y proclamer leur souveraineté (1), et en Hainaut une émeute éclate à Celles-Molembaix, dont les habitants refusent de leur prêter serment (2). En Flandre, la plus grande partie de la bourgeoisie paraît ralliée aux idées démocratiques (3). Dans les grandes villes, même en Brabant et surtout à Bruxelles, si les novateurs n'ont pas l'avantage du nombre, ils ont celui de l'instruction et de la fortune. Les professeurs des facultés universitaires transportées dans la capitale, quantité d'avocats et d'adeptes des professions libérales leur appartiennent. Plus précieux encore est l'appui que leur apportent les industriels, les entrepreneurs, les capitalistes, impatients de s'affranchir des privilèges corporatiis et de la prépondérance des grands propriétaires qui dominent aux États. La divergence des intérêts économiques a certainement exercé une action considérable sur la formation des partis politiques. Cela est si vrai que la Société patriotique fondée à Bruxelles par Vonck et ses amis, est désignée dans le peuple sous le nom de « club marchand » (4).
Du mois d'octobre 1789 au mois de janvier 1790, le programme des patriotes n'a pas changé. Les Considérations impartiales de Vonck réservent le droit de vote aux seuls
(1) Voy. plus haut, p. 475.
(2) Paridaens, Journal historique, t. I, p. 226.
(3) G. Fôrster, Voyage, t. II, p. 208.
(4) Dewez, Histoire générale de Belgique, t. VII, p. 257.
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propriétaires (1). Un autre projet de constitution donne le gouvernement de la nation à un « Grand conseil » de 200 personnes, désignant un « Conseil exécut.f » de 25 membres. Le Grand Conseil sera nommé par une élection à deux degrés. Tout homme payant cinq florins de charges réelles sera électeur primaire, et cent de ces électeurs choisiront un électeur du second degré. Ce que les patriotes entendent par la nation, c'est évidemment la nation instruite et possédante, seule capable à leurs yeux de jouir des droits de l'homme, dont les privilégiés des États leur refusent la jouissance. Leur idéal consiste dans l'organisation d'un gouvernement constitutionnel et parlementaire de forme libérale et d'esprit modéré, et Nélis caractérise assez exactement les Vonckistes en les comparant aux whigs d'Angleterre (2).
Mais il était inévitable que les « royalistes », partisans du régime autrichien, et les « philosophes », ennemis de 1 Église, fissent cause commune avec eux, les uns pour affaiblir la Révolution, les autres pour attaquer, sous prétexte de servir la liberté, les « préjugés » et la superstition. Le Journal général de l'Europe jette feu et flamme contre leurs adversaires. Des anticléricaux se glissent dans la Société patriotique. Et il n'en faut pas davantage pour permettre aux conservateurs et au clergé de dépeindre les patriotes, compromis par ces alliés, comme des ennemis de la religion. Dès lors la lutte des partis s'empreint de l'acrimonie haineuse que revêtent toujours les conflits confessionnels.
(1) Considérations impartiales sur la position actuelle du Bradant. Plus tard, en 1792, Vonck a fait paraître à Lille des Onzeidige aenmerkingen, écrites avant mai 1791, et où il précise et défend ses idées. Il se place à un point de vue d'opportunisme libéral. Il laisse subsister les États, nommant chacun leurs députés. Il élargit la représentation du clergé en y adjoignant des députés du clergé séculier et compose le Tiers de représentants des villes et des campagnes. Les deux premiers ordres auraient deux voix et le Tiers, trois. Dans l'Essai d'institutions politiques par demandes et réponses à l'usage du Bradant pour servir d'introduction à la brochure intitulée Considérations impartiales, etc., Vonck invoque à l'appui de ses idées Montesquieu et Burlamaqui. Il combat à la fois la démocratie et l'aristocratie exclusives des corps privilégiés. Ce qu'il veut, c'est une « aristocratie élective » excluant les incapables du droit d'élire et d'être élus.
(2) Ballet, de la Comm. roy. d'Histoire, 2" série, t. Vlll [1856], p. 264.