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OPPOSITION DES PATRIOTES

Le bleu, que les Vonckistes et les ennemis des États ont adopté comme signe de ralliement, devient un emblème séditieux qu'il est interdit de mê'er aux couleurs de la cocarde (1). Les artisans bruxellois considèrent le « club marchand » comme un foyer de complots contre le peuple et contre la foi. Un pamphlet demande que l'on expulse de la ville tout ce qui n'est pas « des États, des métiers ou du clergé » (2). Le 29 janvier, la situation paraît si grave que l'on ordonne des prières publiques « pour prévenir les funestes effets des divisions intestines ». Pour beaucoup de prêtres, les patriotes ne cherchent qu'à ranimer le jansénisme. Le mandement de carême de l'archevêque les attaque comme « ennemis de la Religion et de l'État ». Dès la fin de janvier, le clergé fait signer par les villageois une pétition assurant les États de l'appui de la population, et les priant de déclarer « qu'il n'est pas en leur pouvoir de toucher à la constitution ou à la forme de représentation » (3). C'est désormais s'exposer à passer pour mauvais catholique que de réclamer la convocation d'une assemblée nationale. Lq Journal philosophique et chrétien àt Brosius^ où Feller et ses acolytes se déchaînent contre la philosophie et les réformes politiques, est officiellement approuvé par les États-Généraux (4).

C'est donc au milieu du déchaînement des passions que fut inaugurée la République belge. A toute évidence il eût fallu, pour en assurer l'avenir, que le pouvoir qui en assumait la direction fût accepté par les deux partis. Or quel espoir y avait-il de rallier les Vonckistes aux États-Généraux et au Congrès? Les rares députés du Tiers qui partageaient leurs idées y étaient si peu nombreux, qu'il ne fallait pas même s'at.endre à leur voir jouer le rôle d'une minorité d'opposition. 11 était certain que van der Noot et van Eupen domineraient l'assemblée. Au surplus, les « nations » de Bruxelles la sur-

(1) Paridaens, Journal historique, éd. A. Wuis, t. I, p. 233.

(2) Borgnet, op. cit., t. I, p. 174.

(3) Ibid., p. 152.

(4) Gachard, Documents sur la révolution belge de 1790. p. 21.

veillaient et se chargeaient de la rappeler à l'ordre à la moindre velléité d'indépendance.

Mais elle était si peu préparée à sa tâche, si dépourvue d'hommes de talent et d'hommes spéciaux, si peu sûre d'ellemême, si inquiète de l'hostilité à laquelle elle se voyait en butte, qu'elle chercha tout de suite à s'assurer le concours de personnes que leur capacité lui rendait indispensables en même temps que leurs idées donneraient, du moins en apparence, quelques gages de modération à ses adversaires. Elle pria Cornet de Grez, partisan notoire de la convocation d'une assemb'ée nationale, de « l'aider de ses lumières », surtout dans le maniement des finances. Le 25 janvier, elle donnait la présidence du département général de la guerre au duc d'Ursel.

Pas plus que Cornet de Grez, ce grand seigneur n'approuvait la politique réactionnaire et particulariste des États. Ses tendances étalent les mêmes que celles de ce petit groupe de la hauts aristocratie française qui rêvait alors d'un gouvernement conslitu.ionnel et libéral. Ses beaux-frères, le duc d'Arenberg et le fameux ami de Mirabeau, le comte de la Marck, qui, de Paris, venait d'accourir à Bruxelles, pensaient de même et d'accord avec lui affichaient publiquement leurs sympathies pour les Vonckistes. Élevés au-dessus des querelles de partis par l'éclat de leur naissance et leur ascendant social, ils semblent avoir caressé le projet de réconcilier les adversaires, et de les amener, par des concess ons réciproques, à fonder ensemble et à assurer l'indépendance de la nation. D'anciens griefs contre l'empereur et le souvenir aussi de la part prise par la noblesse à la Révolution du XVI« siècle, peuvent n'avoir pas été sans influer sur leur conduite. Elle indignait les rares fidèles de l'Autriche qui accusaient la maison d'Arenberg d'ambitionner le pouvoir suprême et peut-être même la couronne !

Le succès de cette opposition eût précipité van der Noot du pouvoir et ruiné les plans de la coalition du clergé et des conservateurs brabançons. Pour écarter ce péril, la nécessité d'un protecteur s'imposait à eux, de jour en jour plus pressante, et ils multipliaient les démarches pour obtenir

enfin des cours étrangères une déclaration formelle en leur faveur.

Toutes avaient intérêt aies soutenir contrelesVonckistes.Les sympathies françaises de ces derniers les inquiétaient, et plus encore, peut-être, leurs aspirations vers une Belgique unifiée sous une constitution nationale. Elles préféraient de beaucoup, tant par raison économique que par raison politique, la continuation du provincialisme conservateur qui, en éparpillant et en paralysant les forces du pays, leur garantissait son impuissance. L'Angleterre, à vrai d're, qui commençait à se rapprocher de l'Autriche, prenait peu d'intérêt à la question. Les Provinces-Unies s'en préoccupaient davantage. Elles n'auraient demandé qu'à profiter des circonstances pour étouffer l'industrie et le commerce belges et ramener les beaux jours du traité de la Barrière. Au surplus, les hommes d'État de La Haye n'eussent pas été fâchés de mater les patriotes belges pour enlever aux patriotes hollandais, mal remis de l'échec de leur soulèvement de 1787, toute velléité de recommencer cette aventure. Seulement, les Provinces-Unies, qui jadis avaient conduit la politique européenne, ne faisaient plus que la subir, et, ne pouvant rien par elles-rnêmes, n'osaient s'engager et attendaient le mot d'ordre de leurs alliés.

La Prusse se montrait par bonheur plus encourageante. A mesure que son hostilité contre l'Autriche s'accentuait, Hertzberg appréciait toute la valeur, pour la réussite de ses desseins, de l'insurrection des Pays-Bas. Sans doute, la Prusse ne pouvait songer à les conquérir.Ce qu'elle voulait, c'était y entretenir l'agitation et la résistance jusqu'à ce que l'empereur eût cédé devant elle en Pologne. Elle consentirait alors à le laisser rentrer en Belgique « sous une constitution tellement limitée qu'il ne la posséderait plus que comme un gentilhomme »(1), et cela encore serait un avantage considérable. Ce plan venait déjà de recevoir, dans le pays de Liège, un commencement d'exécution. Là aussi la Révolution servait les desseins de Frédéric-

(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 789.

Guillaume. Sous prétexte de médiation, mais en réalité pour y rendre impossible l'intervention impériale, les troupes prussiennes étaient entrées à Liège le 30 novembre 1789. Peut-être la crainte de voir se conclure une alliance entre les Belges et les Liégeois n'avait-elle pas été étrangère à cet événement. La bureaucratie absolutiste de Berlin n'entendait soutenir les révolutionnaires qu'à la condition de les utiliser au mieux de ses intérêts. Divisés, ils lui étaient utiles; unis, ils fussent devenus dangereux, ou tout au moins embarrassants et compromettants. En s'introduisant à Liège, la Prusse parait à cet inconvénient. Elle ne demandait qu'à s'assurer à Bruxelles une situation également favorable Peu lui importait que les Liégeois fussent aussi novateurs que van der Noot et les siens étaient réactionnaires. Au fond, elle les méprisait les uns et les autres et ne voyait en eux que des instruments que l'on rejette après usage.

Tout de suite le général Schlieffen, commandant à Liège, s'était mis en rapport avec van der Noot. L'agent diplomatique du peuple brabançon se laissa naturellement mener où l'on voulait. 11 accepta tous les prétextes allégués par Schlieffen pour éluder lenvoi d'un corps de troupes, qui eût provoqué une rupture irrémédiable entre Berlin et Vienne. Il se contenta de bonnes paroles et des promesses abondantes que lui apportaient les agents et les officiers prussiens. Il se vit au comble de ses vœux lorsque, le 29 janvier, un camarade de Schlieffen, le général Schoenfeldt, se fut mis au service des États Généraux. Désormais il crut avoT lié la Prusse à sa cause. En réalité il en devenait le jouet. Mais comment s'en fût-il aperçu ? Pour lui, la question essentielle était l'écrasement de ses adversaires, et l'arrivée de Schoenfeldt le rendait certain. Il était impossible, en effet, de ne pas confier au général prussien la direction de l'armée. N'avait-il pas été formé à l'école du grand Frédéric, et son maître Frédéric-Guillaume ne manifestait-il pas, pour les Belges, les sentiments les plus sincères — en apparence ? Or lui soumettre l'armée, c'était l'enlever à l'influence de van der Mersch et du duc d'Ursel, partant à l'influence des « novateurs ». Dès le 8 février, van

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