LE MANIFESTE DE LÉOPOLD II
servir de modèle à celle des autres provinces de la monarchie ». En déclarant déchu le monarque qui avait rompu le « pacte inaugural », les États n'avaient fait qu'user de leurs droits. Lui-même se proclamait convaincu comme eux que le prince, « élu et constitué par les peuples, ne doit et ne peut régner que par la loi, et conformément aux constitutions fondamentales ». En conséquence « il ne peut y faire aucun changement quelconque que du libre consentement des États ». Il promet de leur soumettre le vote de tous les impôts, de leur faire rendre compte par ses ministres, d'obliger les troupes à leur prêter serment. Par surcroît, la Joyeuse-Entrée et les privilèges de toutes les provinces seront scrupuleusement respectés. L'armée ne comprendra plus que des régiments nationaux levés dans le pays et commandés par des officiers indigènes. Quant à l'Église, elle jouira de la liberté la plus complète. Plus de séminaire général, plus de suppression de couvents, plus de caisse de religion. Les évêques assemblés en synode régleront seuls les affaires ecclésiastiques. D'ailleurs, aucune loi nouvelle ne sera portée qu'après avoir été acceptée par les États-Généraux. Et si cela ne suffit pas, Son Altesse Royale les laisse maîtres « d'y ajouter toutes les autres clauses et articles qu'ils croiront avantageux et convenables pour assurer la tranquillité constante, le bien-être de leur pays et rendre pour toujours, même aux souverains futurs, impossibles l'infraction de leurs privilèges et l'altération de leur constitution et liberté, pour laquelle ils ont témoigné un si respectable courage » (1).
C'était trop, et si impatients qu'ils fussent de rentrer à Bruxelles, si critique que leur apparût la situation de la monarchie et si urgente là nécessité d'amadouer les Belges, les gouverneurs ne purent s'empêcher de mettre quelque sourdine à l'enthousiasme constitutionnel que Léopold, vraiment, exagérait. Ils trouvèrent inutile de parler du «respectable courage » des révoltés, et surtout d'affirmer que le prince
(1) Voy. le texte de son manifeste envoyé aux gouverneurs pour être communiqué aux États des Pays-Bas « dès le moment de la mort de l'empereur ", dans Schlitter, Briefe der Eizherzùgin Marie-Christine, p. 276 et suiv.
tenait d'eux son pouvoir. Quelle imprudence de se lier ainsi les mains devant des gens que l'on devrait bien ramener à l'obéissance dès que la fortune le permettrait! Ne leur faisaiton pas d'assez belles concessions en les associant provisoiremsnt à la souveraineté? Le manifeste ne fut donc envoyé, le 2 mars, qu'après quelques retouches qui en laissaient subsister •d'ailleurs toutes les mirifiques promesses (1).
Contre toute attente, les États-Généraux ne l'honorèrent pas même d'une réponse! Sans doute ils se défiaient, et avec raison, de Léopold. Comment ne s'empressèrent-ils pas cependant de prendre au mot un souverain si visiblement prêt à tout céder? Comment ne saisirent-ils pas cette occasion inespérée de procurer au pays une autonomie tellement étendue qu'elle équivalait presque à l'indépendance? Il est absolument certain que le pays se fût prononcé sans hésitation pour la réconciliation qui lui était offerte. Déjà les Etats de Gueldre demandaient que l'on se mît en rapport avec Léopold. Gendebien, le représentant du Tiers hennuyer, trouvait ses propositions aussi favorables que la paix d'Arras l'avait été en 1576. Les « constitutionnalistes » du groupe de Cornet de Grez, les Vonckistes, les patriotes voulaient que 1 on négociât sans retard. Car si le manifeste ne parlait pas d'assemblée nationale, il traçait pourtant, dans ses lignes essentielles, le programme d'un véritable régime parlementaire. 11 ne serait pas difficile sans doute, avec le concours de l'opinion publique, d'amener le prince à faire un pas de plus et à admettre à la place des États-Généraux et du Congrès, un corps représentatif élu par la nation et exerçant en son nom le pouvoir législatif. C'en fut assez pour décider irrévocablement van der Noot, van Eupen et leurs partisans à repousser la main qui leur était tendue. Ils ne virent plus, dans une entente avec l'Autriche, qu'une manoeuvre de leurs adversaires pour les précipiter du pouvoir et pour substituer à leur conservatisme politico- religieux les innovations et les expériences démocra-
(1) Schlitter, op. cit., p. 4 et suiv. Le texte officiel du manifeste tel qu'il fut envoyé aux États est dans Gachard, Documents sur la révolution belge de 1790, p. 13D.