‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 149 sur 218 · EXASPÉRATION DES PATRIOTES 49I · texte numérisé non relu

EXASPÉRATION DES PATRIOTES 49I

tiques dont ils avaient horreur. Une fois de plus, l'intérêt de parti l'emporta sur l'intérêt national. La confiance qu'ils accordaient à la Prusse empêchait d'ailleurs les conservateurs de s'effrayer d'une rupture avec l'Autriche. Leur inexpérience diplomatique les excuse de n'avoir point vu que l'heure était décisive et de s'être laissé dominer par leurs passions.

Leur attitude porta à son comble l'exaspération des patriotes. Elle les poussa à préparer contre les États une de ces « journées » dont la Commune de Paris avait, dans les derniers mois, donné tant d'exemples. Si leurs ennemis disposaient à Bruxelles des « nations », du bas peuple, des bras et des poings redoutables de ces débardeurs du canal que l'on désignait sous le sobriquet de « capons du rivage », ils pouvaient compter, de leur côté, sur l'appui des compagnies de volontaires recrutées parmi les gens capables de s'équiper à leurs frais et par conséquent presque exclusivement com-. posées de bourgeois. Le duc d'Ursel en avait accepté le commandement. Le duc d'Arenberg et le comte de la Marck y étaient « doyens ». Le 9 mars, ils refusèrent avec leurs compagnies de prêter serment de fidélité aux États Des têtes chaudes parlaient d'envahir la salle de leurs séances et d'en jeter les membres par les fenêtres.

Le peuple de Bruxelles fit échouer le mouvement. Artisans envieux des « messieurs » de la bourgeoisie, compagnons et capons du rivage excités par les déclamations furibondes des moines dénonçant les patriotes comme des persécuteurs de la foi et des séides du despotisme autrichien, vinrent à la rescousse des États. Des affiches placardées dans les rues exhortaient le peuple à accrocher à la lanterne les ennemis des métiers et de la religion. Leurs maisons étaient marquées pour le pillage. Devant ce débordement de haine, ils hésitèrent. Leur chef Vonck, quinquagénaire timide et placide, sans aucun talent de parole, était mieux fait pour les déconcerter que pour les soutenir. Les grands seigneurs qu'ils avaient mis à leur tête ne voulaient pas se compromettre dans une lutte sanglante avec la foule. Au lieu d'un combat de rues, on n'organisa qu'un pétitionnement. Le 15 mars, les volon-

taires remirent aux États une adresse réclamant la consultation de la nation sur la forme du gouvernement à établir.

Mais la populace était lancée; elle se rua. Le 16, les capons du rivage l'entraînent derrière eux. Ils pillent, arrêtent les patriotes, les maltraitent et les insultent aux applaudissements de membres des États qui les encouragent du haut des fenêtres de l'hôtel de ville. Les volontaires n'osent se servir de leurs armes pour rétablir l'ordre. La ville est livrée à l'émeute, et le Conseil de Brabant en profite, sous couleur d'interdire les rassemblements, pour supprimer la Société patriotique. Le lendemain, quelques coups de fusil tirés par la compagnie du vicomte Walckiers déchaîne à tel point la brutalité des bandes, que van der Noot, leur idole, s'inquiète et se décide à intervenir pour les calmer. Aussi bien sa victoire est-elle complète. Les chefs de ses adversaires ont pris la fuite. Les États, un moment menacés, voient leur domination affermie. Le 19 mars, n'ayant plus rien à craindre, ils donnent l'ordre de cesser les pillages et autorisent les personnes attaquées à repousser la force par la force.

La capitale enlevée aux patriotes, l'armée de van der Mersch leur restait. Faute de ressources, peut-être aussi par méfiance et mauvais vouloir, les États la laissaient croupir à Namur dans un dénuement lamentable. Ses quatre mille hommes ne pouvaient suffire, comme on l'aurait voulu à Bruxelles, à bloquer les huit à dix mille Autrichiens commandés par Bender, qui s'appuyaient sur Luxembourg. Un échec qu'elle venait de subir l'avait forcée à replier ses avant-postes de Nassogne sur Assesse. La nouvelle de l'entrée du Prussien Schoenfeldt au service de la République transforma son mécontentement en irritation; celle des journées de mars la poussa à bout. Avec la .complicité de leur général, les officiers se décident à une démonstration militaire. Us font signer par les troupes une pétition exigeant le maintien de van der Mersch à la tête de l'armée, le commandement en second pour le comte de la Marck et la confirmation du duc d'Ursel comme chef du département de la guerre (1" avril). Des députés du Congrès, envoyés pour parlementer avec eux, furent arrêtés par les

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soldats. Si les États cédaient devant ce pronunciamento, c'en était fait de leur pouvoir. Ils venaient d'apprendre que Vonck, d'Ursel et la Marck avaient rejoint le quartier général de Namur. L'opposition politique se plaçait donc sous la protection de l'armée insurgée. Suivant leur cours avec une logique imperturbable, les événements, dirigés par la passion des partis, acculaient la République à la guerre civile.

Schoenîeldt, qui, à la tête des nouvelles recrues levées dans les provinces, venait de recevoir la capitulation de la garnison autrichienne d'Anvers, fut chargé de marcher contre van der Mersch. Plus jeune, plus ardent, plus hardi, celui ci eût sans doute accepté le combat qu'on lui offrait. Mais le vieux militaire pensionné avait, comme Vonck, dépassé l'âge où la volonté aboutit spontanément à l'action. Le sentiment de sa responsabilité l'arrêta. Le 6 avril, il partait sur la route de Bruxelles à la rencontre de Schoenfeldt, discutait avec lui, justifiait sa conduite, et, moyennant une promesse d'amnistie pour ses troupes, consentait à sexpliquer avec les États. Le drame qui s'annonçait s'acheva en comédie bourgeoise jouée par des acteurs médiocres. Les États se montrèrent aussi débonnaires envers le vaincu, qu'il avait été lui-même conspirateur inoffensif. Ils se bornèrent à l'envoyer tenir les arrêts à la citadelle d'Anvers. Au lieu de sang répandu, il n'y eut, après des péripétes si menaçantes, qu'un nouveau déchaînement de la populace. Le peuple de Namur se souleva contre les officiers patriotes et désarma la garnison. Vonck se réfugia en France ; d'Ursel alla demander asile à son oncle, le prince Lobkowitz, évêque de Gand, au château de Loochristy.

Cette fois la victoire des États et du Congrès était définitive. Du groupe de Vonck et des novateurs, il ne subsistait que des débris. Tous ses chefs, tous ses partisans les plus ardents et les plus convaincus émigraient. Incapables de s'entendre, les partis s'étaient entre-déchirés. Et, au cours de la lutte, leurs tendances, en s'exaspérant, s'étaient transformées. A partir du printemps de 1790, il n'est plus guère question ni de Joyeuse- Entrée ni d'assemblée nationale. Les appellations de Vandernootistes et de Vonckistes commencent à disparaître. Des

noms nouveaux les remplacent, ne laissant plus apercevoir que l'opposition essentielle des principes en présence : iciles aristocrates, là les démocrates (1). La Révolution belge, analogue à ses débuts à la Révolution française, aboutissait à une restauration complète de l'Ancien Régime.

Mais l'Ancien Régime était bien mort, et l'impuissance des États, après leur triomphe, en est la preuve éclatante. Ils ne comprenaient pas que la vigueur dont ils avaient fait preuve sous Joseph II ne leur avait été donnée que par la nation, groupée autour d'eux contre le despotisme de l'empereur. En perdant le contact avec elle, ils perdaient la force qu'elle leur ava.t communiquée. Ils n'étaient plus que des corps privilégiés, isolés dans leur égoïsme, et que leur attachement même aux const tutions surannées dont ils se réclamaient, rendait incapables de gouverner. On les voit s'épuiser inutilement aux services publics les plus indispensables. Tout se détraque sous eux. Les comités organisés en mai par le Congrès, comté des finances, comité politique, comité de guerre, s'agitent dans le vide. Nulle initiative, nul courage, nulle compétence. On craint trop le peuple, dont on a confisqué le pouvoir politique, pour oser frapper les impôts que les circonstances exigeraient. Les Etats-Généraux savent qu'ils ne peuvent se maintenir que par sa tolérance, et les flatteries qu'ils lui prodiguent prouvent qu'ils ont conscience de leur faiblesse. « Nous devons nous mettre en état de défense, disent-ils le 1" février, et ménager l'intérêt de nos frères, surtout de cette classe si utile à l'État quoique la moins aisée, et ne pas leur imposer de charges nouvelles; bien au contraire, notre étude doit être, comme c'est notre désir, de les décharger autant que possible» (2). Dès lors les voilà réduits, pour parer au déficit du trésor, à ouvrir pathétiquement des souscriptions patriotiques. Malheureusement les privilégiés qu'ils représentent ne les soutiennent que

(1) Le sobriquet de « figues « donné à ces derniers par leurs adversaires est emprunté, serrible-t-il, à un texte de Jérémie, où les mauvais citoyens sont comparés à des figues pourries. Voy. A. Bergman, Geschiedenis der stad Lier, p. 373.

(2) Gachard, Documents sur la révolution belge de 1790, p. 202.

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