IMPUISSANCE DU CONGRÈS
par intérêt, et l'intérêt ne porte pas au sacrifice. Malgré la propagande du clergé, les souscriptions ne produisent que des sommes ridiculement insuffisantes, et le trésor reste à sec.
Pourtant il faudrait profiter du moment pour chasser de Luxembourg les Autrichiens qui n'attendent que des renforts pour prendre l'offensive. On pourrait les bouter dehors par un coup de force. Mais sans argent, comment organiser une armée? Onfait bien appel aux volontaires dont les engagements sont assez nombreux. Le généralissime Schoenfeldt voudrait les rompre à la discipline avant de les envoyer à l'ennemi. Par prudence, on n'ose obéir à ses conseils pour ne pas mécontenter les recrues. Aussi, en dépit de leur bonne volonté, manquent-elles totalement de cohésion. L'armée n'est qu'une cohue multicolore de contingents locaux armés à la diable, vêtus à leur guise, et où les hommes de chaque paroisse cherchent surtout à éclipser leurs voisins par la rutilance d'un uniforme mirifique. Le règlement qu'on lui a donné le 24 mars paraît mieux fait pour un collège que pour une armée : pas de châtiments corporels, les officiers déclarés responsables des soldats qui ne payeraient pas l'habitant, appel de toutes les condamnations prononcées par le conseil de guerre, billet de confession obligatoire (1). On n'ose refuser des congés aux hommes qui désirent visiter leurs parents. Bref, on pourrait peut-être employer de telles troupes dans des combats de rue ; il ne faut pas espérer leur faire affronter une bataille.
Schoenfeldt essaya cependant de les aguerrir par des escarmouches. La première tentative (23 mai) fut déplorable. Dès qu'ils entendirent le canon, les soldats se jetèrent à plat ventre et n'avancèrant plus. On réussit un peu mieux le 17 juin, dans un petit engagement à Freyr, où l'on captura une pièce d'artillerie. Toutefois il était évident qu'il fallait renoncer à l'offensive. Avec l'aide de son compatriote Kôhler, Schoenfeldt disposa les troupes le long de la Meuse et attendit avec désintéressement la fin de la campagne. Son rôle n'était-il pas d'inspirer
(1) Gachard-Verhaegen, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XIII, p. 473.
496 LA EÉVOLUTION BRABANÇONNE
aux États, dans l'intérêt du roi de Prusse, une confiance dont il connaissait mieux que personne toute linanité ?
La situation était d'autant plus critique qu'à Lille, dont ils avaient fait leur centre d'action, les démocrates, au lieu de renoncer à la lutte, déployaient une activité menaçante. Jamais encore les partis n'avaient travaillé l'opinion publique avec autant d'acharnement et de cynisme. Le nombre des pamphlets, des caricatures, des chansons que le flot fangeux des passions politiques emporte des presses clandestines de Lille et de Bruxelles, rivalise, du moins en quantité, avec la littérature polémique de Paris (1). Aristocrates et démocrates font assaut de grossièreté, de platitude, d'obscénité, parfois même d'infamie, et le ton auquel ils s'abaissent témoigne autant du déchaînement de leurs passions que de l'état moral et intellectuel de leurs lecteurs. Il n'est pas de calomnies qu'ils n'emploient contre leurs adversaires. Les plus cultivés d'entre eux ne rougissent pas de justifier les pires violences. Feller se croit spirituel en félicitant les capons du rivage de n'avoir fait qu'exercer les droits de l'homme en pillant et en rossant les démocrates. Au reste, si cette littérature est répugnante, elle n'est pas atroce. Elle se contente de l'injure et de la calomnie : elle ne va pas jusqu'à exciter au massacre, et quand elle parle d'accrocher les gens à la lanterne, ce n'est que pour suivre la mode parisienne. Si la Révolution brabançonne a fait couler des torrents de boue, la débonnaireté des mœurs nationales y a fait reculer presque toujours, même les plus acharnés, devant l'effusion du sang.
Cependant les démocrates de Lille ne se bornent pas à écrire. Pour arracher le pouvoir à leurs ennemis, que la Prusse favorise, ils comptent sur la France. Les plus avancés d'entre eux sollicitent leurs correspondants de l'Assemblée Constituante d'intervenir. La Fayette, qui, dès le mois de février, leur envoyait des émissaires, s'intéresse à leur cause et les encourage. Mais au milieu du tragique enfantement de la Révolution, comment la France pourrait-elle s'occuper des
(1) Fôrster, Voyage philosophique, t. II, p. 73.