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MOUVEMENTS DÉMAGOGIQUES

sibilité d'agir, il les déclina sous prétexte « qu'ayant donné des preuves et en Amérique et dans ces derniers temps en Europe de son attachement pour le système populaire » (1), il ne pourrait s'entendre avec van der Noot et van Eupen ; « qu'une conduite pareille le compromettrait et l'exposerait même à être soupçonné d'approuver le gouvernement actuel des États, si opposé à celui de la France ». Entre les aristocrates et les démocrates les haines et les rancunes en étaient d'ailleurs arrivées au point de rendre tout raccommodement impossible. Les conférences de Lille n'aboutirent pas.

Leur échec abandonna le Congrès à la direction des fanatiques qu'il désapprouvait sans avoir ni l'énergie de le montrer ni la force de les contenir. Il est désormais débordé par les moines et les curés qui, pour sauver la religion des attentats qu'ils accusent l'Autriche et les démocrates de préparer contre elle, prêchent la guerre sainte aux paysans. Ils proclament du haut de la chaire que les impies complotent l'assassinat de l'archevêque et des citoyens attachés aux États. Des gravures montrent Dieu foudroyant les incrédules en même temps que l'aigle autrichienne. Il semble que l'on en soit revenu aux plus mauvais jours des guerres de religion. Il n'est pas d'invention absurde qui ne trouve créance. Un libelle raconte qu'un capitaine autrichien a promis à ses soldats de leur donner des hosties consacrées comme pain de munition (2). Le torrent des passions religieuses emporte les sympathies que les paysans avaient tout d'abord manifestées çà et là aux réformes de l'empereur ou aux promesses des démocrates (3).

Et les États qui, jusqu'alors, n'avaient pris en considération que la population des villes, s'adressent à leur tour aux masses rurales. Le 26 juin, les États de Flandre les appellent aux armes

(1) Schlitter, Briefe der Erzherzôgin Marie-Christine, p. 291.

(2) Borgnet, Histoire des Belges à la fin du XVIII'' siècle, t. 1, p. 183.

(3) Au commencement de la Révolution, les paysans, du moins en Flandre, étaient, grâce à l'état florissant de l'agriculture, favorables au gouvernement. C'est pour les convertir que l'avocat Serlippens composa Den bekeerden boer ofsamensprake tusschen eenen patriot ende eenen boer (Gand, 1790), dont, d'après un renseignement contemporain (Bibl. de l'Univ. de Gand, G. 12773), on vendit environ 6,009 exemplaires.

contre un ennemi qui projette le pillage de la province, l'incendie des fermes et l'anéantissement de la liberté séculaire du peuple flamand (1). Sous la direction du clergé, une levée en masse s'organise dans le plat pays. Les hommes de chaque village, armés de vieux fusils, de sabres, de fourches, de bâtons, les bannières de leurs confréries en tête et conduits par leur curé ou quelque moine chevauchant au premier rang le sabre ceint sur la soutane ou le froc, se mettent en marche vers la capitale de leur province, pour y faire hommage aux États. De la fin de juin à la fin de juillet, ces manifestations se suivent presque de jour en jour, avec accompagnement de revues, de messes solennelles, de harangues patriotiques. Commencé aux environs de Bruxelles, le mouvement a bientôt gagné tout le pays. Après les habitants de la prévôté de Binche, qui défilent à Mons le 30 juin, on voit arriver successivement, ceux des environs de Soignies, ceux du Borinage, ceux des alentours de Braine-le-Comte, de Leuze, d'Ath, d'Enghien, de Hal, de Beaumont. Le chapitre de Soignies offre quatre canons de six livres, et quelques abbayes se signalent comme lui par des dons volontaires en argent et en nature (2).

Au milieu de tout ce tumulte, le Congrès cherche désespérément des ressources. L'entretien de l'armée exige 400,000 florins par semaine et, plus que jamais, le trésor est à sec. Le 31 juillet, il supplie les États des provinces de lui envoyer des fonds. Mais partout ils ont arrêté la perception des subsides ordinaires, ils n'osent la remettre en vigueur, et « ils abhorrent de créer des impôts qui seraient à charge des habitants peu moyennes » (3). Force est bien de leur proposer le 15 août un emprunt forcé de dix millions de florins. Vains efforts ! L'évidence et l'imminence du péril ne peuvent avoir raison de leur particularisme. Ils n'entendent pas abdiquer leur souveraineté au profit du Congrès et se laisser conduire par lui. Au mois d'octobre, sauf les souscriptions de quelques

(1) Gachard-Verhaegen, Ordonnances des Pays-Bas Autrichiens, t. XHI, p. 54L

(2) Paridaens, Journal, t. 1, p. 245 et suiv.

(3) Gachard, Documents, p. 241.

ANARCHIE 5oi

nobles, membres du Congrès, aucune somme n'a encore été fournie.

Non seulement l'impuissance du pouvoir central et l'impéritie des pouvoirs locaux rendent impossibles toutes mesures de défense, mais elles abandonnent encore le pays à l'anarchie. A Gand, le 22 juillet, les démocrates envahissent l'hôtel de ville au cri de : Vive le Tiers-État!, et forcent les États à approuver un nouveau règlement municipal affirmant que tout pouvoir réside dans la nation. Pour réagir, les aristocrates s'appuient sur les corporations de métiers. Aussitôt celles-ci réclament la restitution de tous leurs privilèges. Les bateliers exigent leur ancien monopole de navigation sur la Lys et l'Escaut; en attendant, ils empêchent le déchargement des barques venant du Hainaut, si bien que, privés de charbon, quantité d'ateliers sont réduits au chômage. Leurs prétentions exaspèrent en outre leurs collègues de Tournai, qui, pour y résister, parlent de barrer le cours du fleuve (1). On se croirait revenu à cinq siècles en arrière, au temps de la politique urbaine du moyen âge.

La catastrophe finale n'est plus désormais qu'une question de temps. Déchirée et épuisée par ses luttes intestines, la République ne subsiste évidemment que parce que l'empereur ne se décide pas encore à l'attaquer. Mais il n'est pas douteux qu'elle s'effondrera au moindre choc. Dès que la situation de l'Europe se sera débrouillée, rien ne pourra plus empêcher une restauration autrichienne. Dumouriez qui, lors des pourparlers avec La Fayette, a visité Bruxelles au mois de juin, l'a clairement constaté, et les plus clairvoyants des démocrates le prévoient depuis longtemps. Dégoûtés et désabusés, ils seraient prêts à reconnaître l'empereur moyennant la promesse de donner au pays une constitution libérale qui écarterait pour toujours la tyrannie aristocratique des États. Walckiers,à la fin du mois d'avril, cherche à gagner les gouverneurs à ce projet. Puis le comte de la Marck et les d'Arenberg s'y rallient. Dans le courant de juillet, ils se mettent en rapport

(1) Gachard, Documents, p. 159, 163, 168.

à Paris avec l'ambassadeur autrichien, comte de Mercy-Argenteau, et, de commun accord avec lui, s'efforcent de convaincre Vonck et ses amis de Lille de recourir à Léopold II (1).

Mais celui-ci peut se passer de leur concours. Le 27 juillet, ses laborieuses négociations avec la Prusse aboutissent enfin à la convention de Reichenbach. Frédéric-Guillaume n'ayant plus besoin des Belges, les abandonne. Le pouvoir impérial sera rétabli dans les Pays-Bas, à la seule condition d'en respecter, conformément aux traités d'Utrecht et de Rastadt,les privilèges et les constitutions. L'ordre part immédiatement de Vienne de diriger des régiments vers le Luxembourg. « Enfin cher frère, je respire, écrit Marie-Christine, en apprenant la bonne nouvelle ; voilà donc l'armée tant désirée en marche et le retour des Pays-Bas à votre maison bien assuré » (2).

(1) Schlitter, Briefe der Erzherzôgin Marie-Christine, p. 39, 298.

(2) Ibid. p. 79. Sur la conversion du comte de La Marck, voy. M. de Pradt, De la Belgique de 1789 jusqu'en 1794, p. 63 et suiv. (Paris, 1820).

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