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CHAPITRE III

Ce que la Révolution française et la politique prussienne furent pour la Révolution brabançonne, elles le furent aussi pour la Révolution liégeoise. Elle éclate à la nouvelle de la prise de la'Bastille et elle dure grâce à l'appui du cabinet de Berlin. Pourtant, en dépit de la similitude extérieure, les événements de Liège diffèrent totalement de ceux de Bruxelles. Ici, le soulèvement provoqué par le despotisme ne devait amener qu'une restauration de l'Ancien Régime, tant en politique qu'en religion ; là, au contraire, du commencement à la fin, l'insurrection reste fidèle aux mêmes principes : les droits de l'homme, et aux mêmes chefs : les démocrates. Déterminée par la

(1) On possède sur la Révolution liégeoise deux travaux d'inégale valeur, mais riches tous deux en renseignements puisés aux sources et parus presque en même temps. Le premier et le plus important est celui d'Ad. Borgnet, Histoire de la Révolution liégeoise (Liège, 1865, 2 vol.). L'auteur y a mis en œuvre, en un récit malheureusement confus et embarrassé, un» quantité extraordinaire de documents inédits. Son point de vue, dont il avertit franchement le lecteur, est celui des démocrates modérés. Mais s'il prend parti pour eux, il fournit partout les moyens de contrôler ses jugements. Pour J. Daris, au contraire, qui a consacré à la Révolution le tome II de son Histoire du diocèse et de la principauté de Liège de 1724- 1852 (Liège, 1872), les révolutionnaires liégeois sont des " déistes •• ennemis de l'Église et toute leur conduite s'explique par leur anticléricalisme. La violence avec laquelle il prend parti contre eux fait penser à celle des pamphlets du temps. Mais il a mis en œuvre beaucoup de documents, surtout d'origine ecclésiastique, qui complètent l'information fournie par Borgnet.

grande commotion parisienne, elle en suit toutes les phases^ comme un satellite détaché d'une planète et entraîné dans son mouvement. Le même heurt qui a ébranlé les Belges et les Liégeois a ramené les premiers en arrière, tandis qu'il poussait les seconds en avant.

D'où vient cette différence? L'attribuer à la race, c'est ne rien dire. L'instinct ethnique a précisément en histoire la même valeur que la vis dormittva, par quoi le médecin de Molière explique le sommeil. Comment d'ailleurs opposer l'un à l'autre le conservatisme flamand et le libéralisme wallon, quand on voit les. Wallons du Hainaut et du Namurois, au cours de la Révolution brabançonne, bien plus éloignés des tendances liégeoises que les Flamands de Flandre qui ont fourni au Vonckisme la plupart de ses partisans? C'est dans la constitution politique et dans l'état social des populations qu'il faut chercher la solution du problème, et elle apparaît dès lors assez simple.

Remarquons tout d'abord que la question religieuse qui, à la fin du XVill* siècle, se pose avec tant d'àpreté dans les Pays- Bas, n'existe pas dans le pays de Liège. Ici, l'État n'inquiète ni la piété des masses, ni les intérêts de l'Église. Le peuple n'est pas menacé dans sa foi et le clergé n'a aucun motif de le soulever contre le gouvernement. D'ailleurs le chapitre, par sa richesse, ses privilèges et le monopole qu'il possède de représenter seul aux États le clergé de la principauté, au lieu d'attirer à lui l'opinion publique, est en butte à une impopularité qui l'empêchera d'agir sur elle au moment du péril. L'Église n'a donc à Liég3 ni l'occasion ni les moyens de diriger un mouvement qui éclate sans qu'elle y soit pour rien. Partant, elle laissera libres ^'agir les « philosophes » et les démocrates, auxquels, dans les Pays-Bas, elle s'est opposée dès le premier jour, et quand, effrayée de leurs progrès, elle voudra les arrêter, l'avance qu ils auront prise sur elle les aura mis hors de sa portée. Si du moins elle pouvait compter sur la noblesse! Mais outre que la noblesse lui est hostile par rivalité d'intérêts et jalousie de prépondérance, l'ordre équestre ne compte à Liège que quelques familles de fortune médiocre.

CARACTÈRE DE SES TENDANCES 5o5

Son ascendant sur le peuple est nul. Vis-à-vis du Tiers-État^ auquel il s'unira un moment contre le chapitre, il se sentira bientôt tellement impuissant qu'il lui abandonnera la place sans chercher à rivaliser avec lui.

Ce Tiers-État lui-même, par sa composition et en conséquence par ses tendances, présente le plus éclatant contraste avec celui du Brabant. Depuis que le règlement de 1684 a supprimé les métiers comme corporations politiques, il ne se recrute plus que dans cette bourgeoisie aisée et lettrée, où s'infiltrent si facilement les idées nouvelles. Le prince, en y étouffant le particularisme économique et les privilèges corporatifs, qui restent si vivants dans les « nations » de Bruxelles et expliquent leur enthousiasme pour van der Noot, l'a préparé lui-même à subir l'action des principes libéraux dont les Vonckistes brabançons se sont faits les impuissants interprètes. Au fond, dans les deux révolutions de Belgique, on rencontre les mêmes partis. Le dosage seul en est différent. Toutes les circonstances qui d'un côté travaillent au succès des conservateurs, se retournent de l'autre en faveur des démocrates. Au lieu d'être formé d'artisans conservateurs et privilégiés ou de grands propriétaires que leurs idées comme leurs intérêts attachent au régime établi, le Tiers-État liégeois abonde en hommes dont les intérêts et les idées sont également favorables à une transformation de la société. N'oublions pas que le caractère essentiellement industriel de la principauté y a fait pénétrer dans la bourgeoisie quantité de parvenus et d'hommes nouveaux, aussi ennemis des privilèges, aussi impatients des vieilles traditions sociales, aussi amateurs de progrès et d'égalité, que les avocats et les hommes de lettres qui, aux séances de l'Émulation, sous la présidence d'honneur de Velbruck, applaudissent les « philosophes » de Paris, et comme eux s'enthousiasment pour la réforme de l'humanité et la confusion des préjugés et du « fanatisme » devant les lumières de la raison. Ainsi, le contraste de la Révolution brabançonne et de la Révolution liégeoise correspond au contraste même des deux sociétés qu'elles ont agitées. Il n'est pas jusqu'à la différence de leur structure économique qui ne

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s'y manifeste. La prépondérance de la grande propriété foncière dans les Pays-Bas a autant favorisé les conservateurs que celle de l'industrie a aidé les novateurs dans le pays de Liège.

Velbruck était mort le 30 avril 1784, au milieu du calme le plus profond. On ne voit pas que le pays se soit intéressé le moins du monde à l'élection de son successeur (1). La France et l'Autriche se la disputèrent pourtant avec une certaine âpreté. Rien n'eût été plus agréable à Joseph II, au moment où il préparait le troc des Pays-Bas et la réouverture de l'Escaut, que de pouvoir compter sur le prince de Liège. La nomination de son frère, l'archiduc Maximilien, comme coadjuteur de Cologne en 1780, assurait déjà son influence aux bords du Rhin et le poussait à l'étendre également sur la vallée de la Meuse. D'ailleurs, à défaut de tout cela, les considérations économiques eussent suffi à éveiller son attention. « Les Liégeois, disait Belgiojoso, pourraient couper notre transit et nous faire plus de mal que tous nos autres voisins », et il déclarait que la nomination du nouvel évêque « touchait nos intérêts les plus essentiels ». On ne pensait pas autrement à Versailles. Inquiet des projets de l'empereur, le gouvernement de Louis XVI ne pouvait négliger l'occasion de le tenir en échec et de l'empêcher de prendre pied dans la principauté. Deux candidats étaient en présence, tous deux étrangers : le prince de Salm-Salm, évêque de Tournai, et le prince de Rohan- Guémenée, archevêque de Cambrai, qui avait déjà brigué le diocèse en 1772. L'Autriche soutenait le premier. La France abandonna bientôt le second. Vergennes n'ignorait pas que le chapitre souhaitait nommer l'un des siens, le comte Constantin-François de Hoensbroech, et, pour se le gagner, il lui accorda son patronage. Les chanoines « susceptibles de

(1) Sur celle-ci, voy. F. Magnette, Les dessous d'une élection épiscopale sous l'Ancien Régime. Ballet, de l'Acad. roy. de Belgique, 3^ série, t. XXXI [1896], p. 163 et suiv.

HOENSBROECH Soy

grâces » furent sollicités avec munificence; l'un d'eux, le baron de Sluse, obtint pour sa part 10,000 livres de pension. De tels arguments étaient irrésistibles. Hoensbroech fut élu à l'unanimité le 21 juillet. Par précaution, Sa Majesté très chrétienne lui fit signer l'engagement, « pour reconnaître la part qu'elle a prise à son élection », de ne pas s'adjoindre de coadjuteur sans s'être entendu avec elle.

Hoensbroech fut accueilli sans la moindre défaveur. Les « philosophes » ne retrouvaient point en lui, il est vrai, un second Velbruck, mais il n'avait rien pourtant qui pût leur déplaire. Sans manifester pour les « lumières » la prédilection de son prédécesseur, il était fort loin d'être le bigot fanatique pour qui on a voulu le faire passer plus tard. 11 avait étudié à Heidelberg, et ses tendances religieuses étaient, comme celles des prélats allemands de son temps, très éloignées de l'ultramontanisme. Il ne protesta pas contre les édits de Joseph II et les laissa appliquer dans les territoires autrichiens du diocèse. Trautmansdorff le louait de ne pas considérer l'enseignement de la théologie comme une prérogative exclusive de l'épiscopat. En 1788, il interdisait à Liège l'impression de libelles dirigés contre l'empereur (1). Somme toute, c'était un esprit médiocre, assez faible, soumis à l'influence de ses conseillers. Il laissa aller le cours des choses sans rien y changer. Il jura la même capitulation que Velbruck, administra de la même manière, montra, lui aussi, de la sollicitude pour le progrès des lettres et des sciences. Il paraît avoir songé à l'érection d'une Université dans sa capitale, il resta protecteur de l'Émulation, il s'intéressa aux écoles gratuites.

Pas plus que le caractère et la conduite de l'évêque, la situation du pays ne présageait une révolution. Tout marchait à l'ordinaire. L'industrie ne se ressentait pas de la crise qui s'annonçait dans les Pays-Bas ; aucun conflit politique n'était à craindre, aucune mesure exceptionnelle à prendre ; comme toujours, l'état financier se trouvait en équilibre ; bref on n'aper-

(1) Voy. Verhaegen, Le cardinal de Franckenberg, p. 204; Cf. Daris, op. cit., p. 427, 430.

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çoit pas le moindre motif de mécontentement. Ni le gouvernement, comme en France, ne se débattait contre le déficit, ni le peuple, comme dans les Pays-Bas, ne s'irritait contre le gouvernement.

Et pourtant, à peine Hoensbroech est-il monté sur le trône, l'opinion, naguère si satisfaite, devient cr.tique, mordante et hargneuse. Elle surveille avec malveillance tous les actes du prince, l'accuse de comploter contre la liberté du peuple, de violer la constitution, et crie sans cesse à la tyrannie. Les jeunes « philosophes » qui, avec Bassenge, avaient applaudi sous Velbruck au despotisme éclairé de Joseph 11, n'ont plus à la bouche que les droits de l'homme. La cons:itution liégeoise, dans laquelle ils saluaient deux ou trois ans auparavant l'harmonieux équilibre des droits du souverain et des droits du peuple, ne leur apparaît plus aujourd'hui que comme un « contrat social » réservant au peuple l'entièreté du pouvoir législatif et faisant du prince un simple agent d'exécution. Le pouvoir souverain, qu'ils louaient jadis de combattre l'intolérance et la superstition, est devenu leur ennemi, parce qu'il est le pouvoir. Des théories de Rousseau, qu'ils connaissent surtout à travers les déclamations de Raynal, ils semblaient tout d'abord n'avoir retenu que l'anticléricalisme. On s'aperçoit maintenant qu'ils se les sont assimilées en entier. Ils étaient « anti-moines », et les voilà démocrates et « régénérateurs ». Comme leurs maîtres, ils professent que le gouvernement n'a de droits que ceux qu'il tient de la souveraineté nationale, que ses lois artificielles violentent les lois de la nature, que la société tout entière, pour parvenir au bonheur et à la justice, doit secouer le joug de la « tyrannie », et, qu'après avoir anéanti les prêtres et les princes, elle réalisera l'égalité primitive dans l'innocence et la paix, sous l'œil de l'Être Suprême (1).

(1) Pour apprécier leurs tendances, il suffit de parcourir le Journal patriotique (Liège, 2 vol., 1789) ou de lire {'Adresse à S. M. l'empereur [Léopold] au nom des Liéi^-eois, rédigée par M. Bassenge (Sedan, 1791). Voy. encore V.-J. Levoz, Recherches sur la constitution du pays de Liège (Liège, 1788). Le point de vue des conservateurs est défendu entre autres par J.-J. Piret, De la souveraineté du prince-évêque de Liège et du pouvoir de ses États (Liège, 1787).

l'affaire des jeux de spa 5o9

Évidemment, il faut faire dans tout cela la part de la mode efde l'imitation. Les « philosophes » de Liège répètent les leçons qui leur viennent de Paris et ils s'en imprègnent d'autant plus facilement qu'autour d'eux les presses liégeoises les répandent à l'envi. Mais l'agitation que les réformes de Joseph II soulèvent dans les Pays-Bas, ne manque pas d'agir sur eux. Ils se laissent entraîner dans la campagne qui, sur leurs frontières, se déchaîne contre l'ordre établi. Ils ne cherchent qu'une occasion de prendre part aussi au bon combat et de « régénérer » leurs concitoyens. L'affaire des jeux de Spa la leur fournit à point nommé.

Depuis le commencement du XVlll^ siècle, Spa était devenu, par excellence, la ville d'eaux de l'Europe. Ses fontaines n'attiraient pas seulement les malades. La société élégante, et à sa suite, les aventuriers, les oisifs, les travailleurs surmenés par l'étude ou les affaires venaient y chercher la distraction, le plaisir, l'intrigue ou le repos, dans l'air pur et vivifiant qui souffle des hautes Fagnes. Encore bien rustique quelques années auparavant, le petit bourg ardennais se mettait à la mode du bel air. Un club anglais y organisait des courses de chevaux. On y bâtissait des hôtels dont les noms indiquent leur clientèle cosmopolite : hôtel d'Angleterre, de France, de l'Aigle noir, de Prusse, etc. Le jardin des Capucins ouvert au public devenait la « Promenade de sept heures ». Renoz construisait le Waux-Hall en 1774. A partir de 1768, la grand'route qui aboutit aux superbes ombrages de la promenade du Marteau, permettait aux voyageurs d'atteindre la ville sans risquer de se rompre le cou dans les mauvais chemins de la montagne. Naturellement une villégiature aussi fréquentée par des gens riches ou faisant semblant de l'être ne pouvait se passer de salle de jeu. On en avait installé une, en 1763, dans la salle de la Redoute et une autre, en 1774, dans les locaux du Waux- Hall. Toutes deux avaient reçu en bonne forme un octroi du prince et étaient administrées par la même société. Plus abondants d'année en année, leurs bénéfices suscitèrent naturellement la concurrence. En 1785, un certain Levoz, commandité par un groupe d'étrangers, fondait pour les joueurs un nou-

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veau club. La société fermière protesta, et le Conseil Privé de l'évêque étant intervenu en sa faveur, Levoz interjeta appel à la Chambre impériale de Wetzlar. Puis, sans attendre la sentence et en dépit d'un mandement du prince interdisant le jeu en dehors des deux maisons patentées, il inaugura son établissement. Le procureur-général Fréron reçut l'ordre de mettre fin à une insubordination d'autant plus grave qu'elle enhardissait tous les teneurs de tripots. L'un d'eux ayant été arrêté dans son domicile et condamné à l'amende, assigna le procureur, du chef de violence illégale, devant le tribunal des XXII (1). A son tour, Fréron sollicita de Wetzlar un arrêt défendant aux XXII de recevoir la plainte.

Quelques jours plus tard, en vertu d'un nouvel édit de l'évêque, il faisait occuper par ses soldats le club de Levoz. Cependant les XXII, ayant décidé de juger malgré la Chambre impériale, étaient cités devant elle (24 novembre). Au lieu d'obéir, ils saisirent les États du conflit. Il était évident que s'il suffisait d'en appeler à Wetzlar pour arrêter leur juridiction, c'en était fait de celle-ci, et avec elle de la garantie séculaire que la constitution liégeoise accordait aux habitants contre les officiers du prince. Les États blâmèrent unanimement la conduite du procureur-général. Le chapitre, heureux de se poser en protecteur des droits de la nation, alla jusqu'à critiquer les termes employés par l'évêque dans son dernier édit et jusqu'à lui rappeler la stipulation de la paix de Fexhe qui autorisait les chanoines à résister au prince de commun accord avec le pays, s'il agissait contre elle. Hoensbroech céda; le malencontreux édit fut retiré. Mais l'affaire qui, en d'autres temps, eût été close par cette capitulation, ne faisait que commencer.

Levoz et ses conseils s'étaient hâtés d'en saisir le public. L'appel du cabaretier Bovy aux XXII avait été imprimé. L'impopularité de Fréron aidant, il ne fallait pas grand effort pour apitoyer l'opinion sur cette victime des privilèges et

(1) Sur la juridiction de ce tribunal, voy. Histoire de Belgique, t. II, 2« édit., p. 153.

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