EXIGENCES DU TIERS-ÉTAT
et l'évêque (1). Le Tiers pria aussitôt les deux autres ordres d'accepter les avances de S. M. prussienne. La noblesse se rangea de son avis, mais il n'en fut pas de même du chapitre. Visiblement il commençait à se repentir de l'aventure où il se voyait compromis. Il ne s'y était lancé que pour redevenir, comme il l'avait été au moyen âge, le toutpuissant conseil de l'évêque et le modérateur de la principauté. Il entendait partager la souveraineté avec le prince, tandis que le Tiers resterait confiné dans son droit de voter l'impôt. Or, il était visible que ce Tiers, sous la conduite des démocrates, aspirait à se transformer lui-même en souverain. Pour lui tenir tête, l'appui de la Chambre de Wetzlar était le seul recours. C'eût été un marché de dupe que de se brouiller avec elle au profit du roi de Prusse. Les chanoines déclarèrent que par respect pour la neutralité et déférence pour les deux autres directeurs du Cercle de Westphalie, il leur était impossible de profiter de la médiation de Frédéric-Guillaume.
Le jour même où ils prenaient cette résolution, le Tiers arrêtait la liste des « points fondamentaux » à introduire dans la réforme constitutionnelle. C'était un simple décalque des décisions prises durant les derniers mois par l'Assemblée Constituante de Paris. On y rencontrait l'égalité de tous les citoyens devant l'impôt et devant la loi, la suppression, moyennant rachat, des droits féodaux nuisibles au peuple, l'élaboration d'un code criminel, l'assujettissement de la dîme à toutes les charges qu'elle devait supporter conformément aux canons du concile de Trente. C'était donc à une transformation complète de l'ordre social qu'aboutissait l'innocente prétention de restaurer la paix de Fexhe. Manifestement, le Tiers s'inspirait du mot de Sieyès, et sans tenir compte des privilèges séculaires de la noblesse et du clergé, s'identifiait avec la nation tout entière. L'égalité qu'il réclamait foulait aux pieds les prérogatives que les deux premiers ordres con-
(1) Dès le 10 septembre, une lettre écrite à de Chestret par un de ses correspondants de Wetzlar, dit que le roi a déclaré qu'il ne ferait pas entrer ses troupes dans le pays en cas d'exécution de celui-ci par l'armée du Cercle de Westphalie. Papiers de Jean-Remi de Chestret, t. II, p. 23 (Liège, 1882).
sidéraient comme la garantie de leur liberté. Ils n'osèrent pourtant protester formellement contre des prétentions auxquelles plus d'un des leurs avait applaudi tant qu'elles n'avaient été développées que par d'inoffensifs théoriciens. Ils se bornèrent à rappeler que, suivant la paix de Fexhe, le consentement unanime des trois États permettait seul de modifier la constitution. Contre le Tiers, ils recouraient ainsi à ce vieux principe de l'unanimité que le Tiers avait lui-même si souvent invoqué contre le prince. Le chapitre, au surplus, ne crut pas pouvoir s'abstenir de proclamer que l'égalité de tous devant la loj « serait contraire aux paix les plus solennelles du pays, et aux lois et usages du Saint-Empire » (1).
Mais, pendant qu'au sein des États la bourgeoisie stupéfiait les privilégiés par sa hardiesse, le peuple, qui l'avait portée au pouvoir, s'exaspérait de ne point jouir encore du bonheur qu'elle lui avait promis. Non seulement les impôts continuaient à être perçus comme avant 1' « heureuse révolution » du 18 août, mais le prix du pain haussait sans cesse. La misère attisait l'impatience : elle y joignit bientôt le soupçon.
La création d'un corps de volontaires, la garde patricienne, recrutée parmi les fils des bourgeois aisés et chargée de maintenir l'ordre dans la « cité », ne cachait-elle pas un complot contre les pauvres? Déjà, dans certaines paroisses, la foule exigeait que les curés lui rendissent compte de l'emploi des fondations charitables. Çà et là, on commençait à signaler des violences. Le 23 août, dans les quartiers ouvriers de Sainte- Marguerite et d'Outre-Meuse, des rassemblements tumultueux réclamaient l'abolition des impôts. Devant ces dispositions de ceux-là même qui l'avaient introduit à l'hôtel de ville quelques jours plus tôt, le nouveau Conseil municipal. capitula.
Toutes les taxes communales furent supprimées le 25. Et cette faiblesse, naturellement, n'eut d'autre résultat que d'enhardir les pauvres gens et d'augmenter tout ensemble leur confiance dans la justice de leur cause et dans leurs forces. Ils savaient qu'en 1743, le prince Georges-Louis de Berghes
(1) Journal patriotique, t. I, p. 31.