ÉMEUTES POPULAIRES
avait légué sa fortune aux pauvres de Liège (1). On avait pu, grâce à la « tyrannie », les en frustrer jusqu'alors, mais maintenant qu'ils étaient libres, le moment était venu de leur partager ce bien qui leur appartenait. Ils ne répondirent que par des menaces et des brutalités aux curés qui cherchèrent à leur faire comprendre le testament de l'évêque. Distinguer • entre un capital et son revenu passait les capacités financières de gens vivant au jour le jour, poussés par l'aiguillon de la faim et les excitations des meneurs que suscitent toujours les émotions populaires. Le 6 octobre, la foule, se croyant victime d'une machination des riches, exigeait, en même temps que son argent, la dissolution de la garde patricienne. Le lendemain, des bandes envahissaient l'hôtel de ville, en brisaient les portes à coups de hache et, pour la seconde fois, le Conseil, terrorisé, cédait devant elle. Le bourgmestre de Chestret avait failli être assassiné, et les gardes, menacés de mort, un de leurs camarades tué, n'avaient pu disperser l'émeute qu'à, coups de fusils.
Au dehors, la situation n'était guère plus rassurante. A Verviers, vers la fin de septembre, les tisserands prennent les armes et obligent les fabricants à hausser leur salaire d'un sou par aune et à leur abandonner les « queues et pennes ». Comme de Chestret à Liège, le bourgmestre Fyon est rudoyé et échappe avec peine aux émeutiers (2). La révolution semble tourner à l'anarchie. Déjà la panique s'empare des conservateurs. Des nobles, des propriétaires, des industriels se retirent à l'étranger. Les revendications politiques de la bourgeoisie se sont transformées dans les esprits populaires en convoitises sociales; l'égalité des droits semble entraîner nécessairement l'égalité des biens.
Au reste, dans la bourgeoisie elle-même, des tendances démocratiques se révèlent qui inquiètent les représentants du Tiers aux États. Le Conseil de la cité demande, au nom de la souveraineté nationale et des droits de l'homme, que le plat
(1) Voy. plus haut, p. 346.
(2) J'emprunte ces détails à la correspondance inédite du fabricant Pierre Dethier, conservée à la Bibliothèque communale de Verviers.
pays soit admis à désigner comme les villes les délégués de l'Assemblée. Le Congrès franchimontois est plus pressant encore. Le 5 octobre, il décide de suspendre la perception des impôts aussi longtemps que justice n'aura pas été rendue aux habitants des campagnes. Le même jour, et sans doute d'accord avec lui, les capitaines des faubourgs de Liège viennent déposer le même vœu à l'hôtel de ville. Dans la principauté de Stavelot, les paysans, à l'exemple de leurs voisins du Franchimont, réclament du prince-abbé une constitution populaire. En revanche plusieurs villes, notamment dans le pays de Looz, où l'absence d'industrie laisse la tradition dominer les idées, s'effrayent de voir les populations rurales participer au pouvoir politique.
Il n'en faut pas davantage pour faire sortir l'évêque de l'expectative prudente dans laquelle il s'est confiné jusqu'alors. 11 demande l'appui des directeurs du Cercle, tandis qu'il refuse de ratifier la conduite des États « aussi longtemps qu'on n'aura pas rétabli l'ordre, la constitution et la paix » (1).
C'est donc la rupture entre lui et le peuple. Pour Hoensbroech, au lieu d'avoir restauré la constitution, on l'a violée. Et le plus grave est que le chapitre, terrorisé et rudoyé par.les démocrates, se rejette maintenant du côté du prince. Sa défection accentue les dissentiments qui travaillent le Tiers. Les modérés, se flattant de l'illusion d'un replâtrage, s'accrochent plus obstinément à la paix de Fexhe ; les avancés, au contraire, ne gardent plus de ménagements et parlent de se constituer en république. L'évêque, dépouillé de son pouvoir temporel, ne serait plus, comme ses collègues des Pays-Bas, qu'un simple dignitaire ecclésiastique réduit à l'administration du diocèse. Les uns et les autres, d'ailleurs, fondent leurs espoirs sur l'intervention de la Prusse. Les plus ardents voudraient en obtenir la promesse d'une « protection illimitée » (2), comme si le cabinet de Berlin était aussi enthousiaste qu'eux-mêmes des droits de l'homme et de la souveraineté nationale.
(1) Journal patriotique, t. I, p. 109.
(2) Borgnet, op. cit., t. I, p. 157.
Fabry, qui lui fut envoyé en mission le 17 octobre, se contenta de lui rappeler sa promesse de médiation. 11 eût désiré que le roi pesât sur Hoensbroech pour lui arracher des concessions, en même temps que, par son influence dans la direction du Cercle, il empêcherait l'exécution militaire dont le pays était menacé. Hertzberg et Finkenstein lui firent le meilleur accueil. Ils se montrèrent pleins de sympathie pour les patriotes. Le projet que l'on prêtait à Hofensbroech de prendre comme coadjuteur l'archevêque de Cologne, frère de Joseph II, était pour les ministres prussiens un nouveau motif de désirer réduire l'évêque à l'impuissance. D'autre part, les événements du Brabant, où van der Mersch venait d'envahir la Campine, attiraient plus vivement que jamais leur attention vers la Belgique. « Je ne me serais jamais prêté, écrivait Frédéric-Guillaume, à exciter ou fomenter pareille révolte, mais je me garderais bien de déranger par de fausses démarches une révolution qui tend à affaiblir si essentiellement mon ennemi naturel » (1). Or, pour éviter ces « fausses démarches », rien de mieux que de s'introduire à Liège, de l'occuper en douceur et de s'y affirmer comme le protecteur des droits du peuple contre la « tyrannie » épiscopale et partant contre la tyrannie autrichienne. Il ne fut pas difficile à Hertzberg de gagner Fabry à ses desseins. II lui garantit que la Prusse, en prenant part, avec deux autres directeurs du Cercle, à l'occupation militaire de la principauté, procéderait avec tous les ménagements possibles. La constitution serait mise à l'abri des empiétements du prince. Le ministre prenait l'engagement de faire abolir définitivement le règlement de 1684. En attendant, le Conseil révolutionnaire de la cité serait remplacé par un Conseil intérimaire de « gens sages et respectables » (2).
Fabry rentra à Liège le 16 novembre. II croyait avoir assuré l'avenir de la révolution. L'appui de la Prusse la protégeait, en effet, et contre les menaces du Cercle et contre les tentatives de l'évêque et contre les impatiences et les témérités des
(1) Schlitter, Geheime Correspondenz, p. 755.
(2) Borgnet, op. cit., t. I, p. 158.
« extravagants ». Ceux-ci, se sentant joués, ne parlaient de rien moins que de courir aux armes et d'empêcher de vive force l'intervention prussienne. Les États eux-mêmes n'envisageaient pas sans appréhension l'arrivée de l'armée exécutrice. Ils proposèrent d'ouvrir des conférences à Aix-la-Chapelle avec les directeurs du Cercle.
Cependant les succès de la révolution brabançonne poussaient la Prusse à agir vite. Le 3 novembre, van der Noot avait sollicité l'alliance du Conseil de la cité « pour défendre la religion de nos pères, nos droits et notre liberté ». Il lui rappelait qu'en 1347 un traité avait été conclu entre Liégeois et Brabançons, et il réclamait, le plus promptement possible, « l'aide et l'assistance promises » (1). Ni ce pieux langage, ni cet archaïsme n'étaient pour plaire aux démocrates du groupe de Bassenge. D'ailleurs, le 3 novembre, rien ne présageait encore la chute du gouvernement autrichien, et il eût été imprudent de se lancer dans une aventure si étrangement patronnée. Mais quelques jours plus tard Gand tombait, les gouverneurs étaient en fuite et d'Alton aux abois. Des bandes de volontaires vonckistes traversaient la principauté, et aussitôt les têtes s'échauffèrent. Unis par les mêmes principes, patriotes liégeois et patriotes belges fraternisaient. Déjà, dans l'enthousiasme général, s'ébauchait l'idée d'une république embrassant les deux peuples et les dressant côte à côte contre leurs princes. Mettant leurs forces en commun, ils seraient irrésistibles. Dès le 24 novembre, des gardes patriciennes et des patriotes brabançons juraient, « le verre à la main, de se défendre réciproquement » (2).
Cette belle ardeur éveilla tout de suite les défiances de la Prusse. Les ministres de Berlin n'entendaient pas laisser les révolutionnaires des Pays-Bas se passer de leur appui. Rien ne serait plus préjudiciable « aux vues de Sa Majesté » que leur union en un seul corps (3). Car, exaltés par l'adhésion des démo-
(1) Borgnet, op. cit., t. I. p. 174.
(2) Schlitter, G^heime Correspondenz, p. 788.
(3) F.-C. Wittichen, Preussen und die Revolutionen in Belgien und Liittich, p. 49. En revanche, il semble que des agents autrichiens aient poussé à l'union des
crates liégeois, les Vonckistes l'emporteraient sûrement dans la nouvelle république, et il y avait tout lieu de craindre qu'ils ne fissent ensuite cause commune avec la France. Dès la fin de novembre, le plan de Hertzberg est arrêté. Le 24, il écrit au général Schlieffen, gouverneur de Wesel, de prendre ses mesures pour entrer à Liège « avant que les Liégeois ne tiennent trop fortement avec les Brabançons » (1). 11 importe de séparer « ces gens-là » avant qu'ils ne se soutiennent. Dohm jouera habilement, pour amener Hoensbroech à un accommodement avec ses sujets, du péril que lui ferait courir leur liaison avec les Belges. « Si l'évêque y souscrit, comme on peut l'attendre, écrit-il au roi le 30, les troupes de Votre Majesté peuvent rester dans le pays de Liège sous un prétexte aisé à trouver, comme celui de conserver la tranquillité, et elles seraient ainsi à portée de donner de la jalousie à l'empereur et d'assister même les Brabançons en cas qu'Elle vienne à se brouiller avec ce prince ». Ainsi la Prusse sera l'arbitre de la situation. L'impuissance de ses protégés les obligera de recourir à son aide, et, leurrés par son libéralisme de commande, ils feront son jeu contre l'Autriche.
La Chambre de Wetzlar, il est vrai, a bien chargé Frédéric- Guillaume de rétablir, de commun accord avec les deux autres directeurs du Cercle de Westphalie, le pouvoir de l'évêque sur ses sujets. Sous prétexte de lui obéir, il va donc trahir le mandat qu'il en a reçu. Il sait que l'Électeur de Cologne et l'Électeur palatin prennent au sérieux leur mission et sont aussi favorables à l'évêque qu'il lui est hostile. Mais il sait aussi que leurs forces sont insignifiantes. Les contingents impériaux qu'ils s'occupent à mettre sur pied, empêtrés dans une organisation archaïque, sont aussi lents, aussi'lourds, aussi engoncés, que l'armée prussienne est prompte, alerte et disciplinée. Rien de plus aisé que de les gagner de vitesse, d'être prêt au bon
révolutionnaires belges et liégeois « afin de pouvoir faire regarder l'insurrection comme une, et d'obliger, selon la constitution de l'Empire, les princes qui le composent à s'armer pour l'apaiser ". Sur ces démarches peu connues, voy. de Bray, Considérations, p. 17.
(1) Schlitter, loc. cit., p. 789.
HiST. DE Belg. 34
53o LA RÉVOLUTION LIÉGEOISE
moment, et, étant seul capable d'agir, d'agir seul et de ne pas s'occuper de collaborateurs qui sont méprisables puisqu'ils sont faibles. Le 24 novembre, tous les ordres donnés sont exécutés, et 5,000 hommes, concentrés dans le pays de Clèves, attendent le moment de se mettre en marche.
L'imminence de l'occupation a jeté Liège dans le désarroi. La Prusse n'ayant lancé aucune proclamation officielle, on peut, on doit croire qu'elle vient exécuter la sentence de Wetzlar. Fabry lui-même ne sait plus que penser. Les démocrates s'abandonnent au désespoir ou à la fureur. On se croirait revenu au moment où Charles le Téméraire apparaissait devant la cité, et comme alors l'excès de la colère et de l'angoisse porte aux résolutions extrêmes. Les plus acharnés parlent de « mettre en flammes cette ville qu'on menace d'accabler par la force » (1).
Au moment où ils s'agitaient ainsi, à quelques lieues plus loin, à Aix-la-Chapelle, Dohm dévoilait confidentiellement à Donceel, leur délégué, les plans de Berlin. Le roi se proposait tout simplement de duper ses co-directeurs pour le bien du peuple. On s'était attendu à une tragédie : on aboutissait au dénouement d'une fine comédie politique. « Tenez ferme, disait Dohm. Étourdissez de vos plaintes les Munstériens et les Palatins. De la fermeté, même jusqu'à l'excès, et ayez confiance dans l'amitié du roi ». 11 n'est question « d'opprimer ni la nation ni les individus, mais de rétablir l'harmonie nécessaire au bien-être de tout État par des moyens de conciliation équitables ».
Des conférences devaient avoir lieu le 26 novembre au chapitre de Sainte Elisabeth à Aldenghoor entre les ministres directoriaux et les députés liégeois. Mis au courant de la situation, ceux-ci jouèrent leur rôle à merveille. Ils acceptèrent de se soumettre pourvu qu'on leur promît de n'inquiéter personne et de ne pas rétablir un régime incompatible avec leur constitution. Ils offraient la démission du magistrat nommé le 18 août; à sa place on établirait un Conseil intéri-
(1) Borgnet, op. cit., t. I, p. 173.
LES PRUSSIENS A LIÈGE 53l
maire; le règlement de 1684 serait abrogé et l'on pourvoirait ensuite à loisir à son remplacement.
Les choses se passèrent comme si elles avaient été réglées d'avance. Les ministres de Munster et de Juliers exigèrent une obéissance sans condition. Mais la Prusse, par la voix de Dohm et de Schlieffen, s'indigna de tant d'intransigeance et déclara qu'elle acceptait les avances des Liégeois. Le tour était joué. La générosité prussienne écrasait les sombres desseins de la « tyrannie » et lui gagnait les cœurs des démocrates. Mais elle lui permettait surtout de s'installer seule à Liège et d'y agir à sa guise contre l'Autriche. La cité illumina; des sérénades furent données au baron de Senfft; le 29, l'adjudant du général Schlieffen qui venait préparer le logement des troupes, fut accueilli par les acclamations de la foule. Le lendemain 4,000 Prussiens, auxquels s'étaient joints 1,000 Palatins, occupaient le pays. Deux bataillons s'installèrent dans la capitale, l'un dans la citadelle, l'autre au faubourg de Vivegnis. La popularité de la Prusse était à son comble. On ne parlait de M. de Dohm qu'avec « des expressions de respect et d'amour ». Dans les rues « il avait peine à se dérober aux embrassements des charbonniers » (1).
Pour l'évêque, pour le chapitre, l'occupation prussienne était une catastrophe. En confisquant à son profit l'intervention du Cercle, la diplomatie de Berlin dissipait leurs espoirs de restauration. Assurés de l'appui de Frédéric-Guillaume, quelle apparence y avait-il encore que les démocrates consentissent à céder? Il ne restait qu'à protester en attendant un retour des choses. Hoensbroech, encouragé par ses conseillers, rejeta toutes les propositions d'entente. Il déclarait le 8 décembre qu'il ne reconnaîtrait jamais le nouveau régime.
Pourtant, faute de mieux, les conservateurs, jadis si malmenés par la foule, bénéficiaient aujourd'hui de l'ordre maintenu
(1) G. Fôrster, Voyage, t. I, p. 287. Fabry n'appelait Schlieffen que l'adorable général et Hertzberg, le grand Hertzberg. En février, on célébra avec enthousiasme la saint Guillaume à Liège. Un transparent représentait la Prusse protégeant le perron. Papiers de J.-R. de Chestret, t. II, p. 73, 75, 79.
par les troupes. Ils en profitèrent pour fonder un comité aristocratique et organiser la propagande contre leurs adversaires. Les polémiques de presse, les pamphlets substituèrent à l'agitation de la rue, l'agitation des esprits. Foerster, qui visita Liège vers cette époque, s'étonne de l'intérêt passionné qu'y excite la politique. « On voit partout dans les auberges, dans les cafés, dans les plus chétives tavernes, d'habiles commentateurs de gazettes; l'hommî même le moins instruit, le moins lettré en apparence, disserte, assis vis-à-vis un pot de bière, tant sur les droits de l'homme que sur les autres questions de morale publique, en un mot, sur les grands principes de liberté qui, dans l'espace de dix-huit mais, ont pénétré jusqu'ici » (1). Et à mesure que les passions s'échauffent, la colère grandit contre l'évêque qui s'obstine dans son attitude de « tyran », |et contre les princes de l'Empire qui le soutiennent. « Leur rage, car il est impossible de donner un autre nom au sentiment qui les anime, leur rage est telle qu'ils ne parlent de lui qu'en l'accablant des épithètes lesplusinjurieuses et qu'ils le traitent comme le plus scélérat des hommes couronnés. Leur fureur va jusqu'à envelopper dans la mène proscription h Chambre de Wetzlar, ainsi que les princes allemands qui regardaient leur résistance à l'oppression comne une révolte » (2). Mais elle se tourne aussi contre le chapitre, et, du chapitre, s'étend à l'Église qu'il représente. Chez plusieurs même, l'anticléricalisme s'en prend à la religion, et le mépris qui frappe le clergé commence à atteindre aussi les dogmes qu'il enseigne.
Cette exaspération s'explique sans peine. On ne pouvait plus se dissimuler, en effet, le péril auquel l'obstination de l'évêque à ne pas céder exposait la révolution. Le roi de Prusse avait déclaré ne venir à Liège au nom du Cercle de Westphalie que pour réconcilier Hoensbroech avec son peuple. En s'obstinant à y demeurer, toute chance d'aboutir ayant disparu, il
(1) Voyage, t. f, p. 289.
(2) Ibid., p. 288. Fabry qualifie les membres du chapitre de ■' tartufes " ; il appelle l'évêque " le vilain mitre -. Il n'est pas loin d'approuver ceux qui parlent de » réverbériser - les ennemis de la patrie. Papiers de J.-R. de Chestret, t. II, p. 80, 83.