‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 158 sur 218 · PROGRÈS DES DÉMOCRATES · texte numérisé non relu

PROGRÈS DES DÉMOCRATES

courait risque de se compromettre irrémédiablement aux yeux de l'Empire et de donner barre sur lui à ses adversaires. Aussi bien, les événements de mars le rassuraient-ils sur la situation de la Belgique. Le vonckisme y était définitivement écrasé et avec lui disparaissaient les chances d'une coopération des Belges avec la France. D'ailleurs Schoenfeldt dirigeait l'armée des États. Un plus long séjour des troupes prussiennes à Liège devenait donc inutile. Dès le commencement du printemps leur départ ne faisait plus mystère pour personne. Elles évacuèrent le pays le 16 avril, et Dohm s'empressa de publier, pour calmer les princes allemands, un mémoire justifiant la conduite de son maître (1).

On se retrouvait exactement au même point que cinq mois auparavant. Car, si l'occupation prussienne avait donné un temps de répit aux patriotes, elle n'avait rien résolu. La sentence de Wetziar restait suspendue sur eux, et les deux directeurs du Cercle que le roi avait dupés, le colonais et le palatin, attendaient le moment de prendre leur revanche.

Loin de les décourager, ce péril enhardit et exalte les patriotes. Sachant qu'ils n'ont plus rien à attendre du prince, ils ne gardent plus aucun ménagement. Désormais il n'est plus question de paix de Fexhe, ni de constitution nationale. On ne cherche plus à moderniser le passé, on en fait table rase. C'est l'Assemblée Constituante de Paris que l'on prend comme modèle. Le moment est venu de « régénérer » enfin la nation sans tenir compte davantage des prétentions surannées de ses ennemis. Dès le 11 avril, le Conseil de la cité exige du peuple un serment de fidélité à la révolution. Le soir, une émeute éclate contre le chapitre et les aristocrates. Presque tous quittent la ville ou émigrent. C'est à peine si une dizaine de chanoines et autant de membres de l'État noble restent à leur poste. Mais il est clair que ces quelques débris des deux

(1) Exposé de la révolution de Liège en 1789, par M. de Dohm, traduit par M. Reynier (Liège, 1790). Voy. aussi dans de Bray {Considérations, etc., p. 42 et suiv.) une justification de la Prusse, que l'on déclare n'avoir eu en vue, en intervenant dans la principauté, que de la conserver à l'Empire.

premiers ordres ne peuvent plus jouer aucun rôle aux États. Sous la pression des événements la vieille assemblée s'est dissoute ou, pour mieux dire, s'est transformée. La place que la tradition y réservait aux privilégiés reste vide. A quel titre le clergé et la noblesse y revendiqueraient-ils encore des prérogatives condamnées par les droits de l'homme? Ils doivent ou disparaître ou accepter de se confondre dans l'ensemble des citoyens. Le Tiers seul compte encore, mais il faut que lui-même, pour devenir l'organe de la souveraineté nationale, s'élargisse et brise le moule que lui a imposé une constitution sociale disparue. Car lui aussi repose en réalité sur le privilège, puisqu'il ne comprend que les délégués des villes, comme si les gens des campagnes ne participaient pas aux droits ds la nation. Et en effet, au mois de mai, les représentants du plat pays viennent y prendre séance. Ainsi l'égalité politique est réalisée. En fait, les « ordres » sont anéantis et le Tiers lui-même, dont le nom rappelait l'antique subordination, a vécu comme les deux autres.

En même temps le régime municipal est réformé suivant les principes français. Au mois de juillet, la ville de Liège est répartie en soixante sections renfermant tous les citoyens « actifs », c'est-à-dire tous les électeurs. Est électeur tout Liégeois âgé de vingt-cinq ans et payant 3 florins de contribution. Comme la majorité de l'Assemblée Constituante, les révolutionnaires liégeois ne vont donc pas jusqu'au bout dans l'application des droits de l'homme. S'ils estiment que l'égalité civile est le bien commun de tous les citoyens, ils croient avec Sieyès que « ceux-là seuls qui contribuent à l'établissement public sont comme les vrais actionnaires de la grande entreprise sociale » (1). Leur libéralisme, si démocratique qu'il soit, s'arrête aux limites du prolétariat.

Au reste, ce prolétariat qui leur a donné le pouvoir n'en demande pas davantage et continue à les soutenir. C'est grâce à lui qu'ils se maintiennent, car, dans son ensemble, la nation qu'ils prétendent affranchir se laisse mener sans enthou-

(1) A. Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 61 (Paris, 1901).

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