IMPUISSANCE DU CONGRÈS
Congrès en mauvaise posture auprès des puissances. Le 17, leurs ministres, réunis en conférence à La Haye, lui avaient proposé un armistice. Au lieu de saisir cette occasion de se concilier leur bienveillance, il avait risqué l'aventure. Il n'avait voulu ou plutôt il n'avait osé écouter ni la voix des sages qui conseillaient de profiter du moment pour amener Léopold à ériger la Belgique en protectorat ou en vice-royauté, ni celle des généraux qui déclaraient indispensable une suspension d'armes. C'est que terrorisé par la populace bruxelloise, le Congrès ne délibère plus librement. La ville est en proie au délire religieux. Tous les jours des processions la parcourent, où l'on porte le portrait de van der Noot entre les images des saints. L'exaltation patriotique s'est muée en un mysticisme brutal. Le 6 octobre, un malheureux, qui, au passage du cortège escortant Notre-Dame de Laeken, a risqué quelques plaisanteries, est mis en pièces par la foule. Dans les esprits troublés et fanatisés, la haine de l'Autriche, plus encore qu'il y a quelques mois celle des démocrates, se confond avec la foi. D'ailleurs le peuple est gorgé de mensonges par les journaux et les libelles qui lui font croire les puissances prêtes à reconnaître son indépendance. 11 est clair que la moindre concession à l'empereur exposera le Congrès aux fureurs de la foule. Déjà il a entendu des paroles menaçantes, et il n'a pas assez de courage civique pour les mépriser. Ses délégués à La Haye ont beau lui écrire (5 octobre) que les puissances déclarent unanimement le retour de l'Autriche indispensable, qu'elles offrent toutefois de l'entourer de garanties telles « que nous serons plus libres que les Anglais », et qu'elles demandent l'envoi d'une députation qui puisse les mettre au courant des constitutions nationales, dont elles avouent « n'avoir quelques notions que par l'ouvrage de M. le comte de Nény », on ne répond qu'en offrant de discuter, maintenant qu'il est trop tard, les conditions d'un armistice « propre à calmer les inquiétudes du peuple à l'égard d'une religion et d'une liberté qu'il chérit trop pour les compromettre » (20 octobre) (1).
(.1) Gachard, Documents, p. 361.
Si évident que soit le péril, on ne veut pas le voir. On laisse van Eupen déclamer « qu'il ne croit rien de la marche des troupes autrichiennes et qu'il y a tout à espérer d'une alliance prochaine entre la Prusse et la France ». Et pourtant les résidents du Congrès à Paris font savoir que le comité diplomatique de l'Assemblée Nationale leur a affirmé que la France « souffrira pour le moment, n'étant pas prête, la descente des troupes autrichiennes » (1).
Pendant que l'on perd ainsi un temps que l'on croit gagner, Léopold, sûr du succès, prend méthodiquement ses mesures. On a laissé passer l'instant où, grâce à la bonne volonté des puissances, on eût pu lui poser des conditions. Désormais il dicte sa volonté. De l'ardent libéralisme qui s'exprimait si largement dans son manifeste du mois de mars, plus la moindre trace dans la « déclaration » qu'il publie le 14 octobre. C'est qu'alors il n'était encore que grand-duc de Toscane et héritier présomptif d'une monarchie chancelante. Aujourd'hui, réconcilié avec la Prusse et tout fraîchement ceint de la couronne impériale (30 septembre 1790), il s'adresse en souverain magnanime à ses sujets révoltés. Il leur rappelle que la divine providence les a placés sous son gouvernement héréditaire, il les somme de reconnaître son autorité légitime. Qu'ils cessent de couvrir « du prestige d'une liberté chimérique l'affreuse licence sous laquelle tous les bons citoyens gémissent en silence ». Pour lui « persuadé que c'est de l'amour des peuples que les trônes reçoivent leur plus grand éclat et leur plus solide appui, il se propose de ne rien négliger pour en devenir l'objet ». Il s'engage de la manière la plus solennelle, et sous la garantie des cours de Londres et de Berlin et de la République des Provinces-Unies, à gouverner ses provinces belgiques conformément au régime des constitutions qui étaient en vigueur pendant le règne de feu S. M. Marie-Thérèse. Il promet une amnistie générale à tous ceux qui déposeront les armes avant le 21 novembre. Mais à cette date 30,000 hommes de troupes entreront dans les Pays-Bas. C'est là le dernier terme qu'il
(1) Gachard, Documents, p. 364.