‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 164 sur 218 · LÉOPOLD II · texte numérisé non relu

LÉOPOLD II

Le pays s'était abandonné à tel point que l'empereur eût pu le traiter en province conquise. Sa déclaration du 14 octobre ne le liait plus, puisqu'on n'en avait tenu aucun compte. Mais il n'était pas dans sa manière d'employer la rigueur. D'ailleurs il s'était engagé envers les puissances à respecter les constitutions. 11 s'exécuta le 10 décembre. Allant plus loin même qu'il ne l'avait fait tout d'abord, il ne garantit pas seulement l'exercice du gouvernement tel qu'il avait été pratiqué sous Marie-Thérèse et le maintien des institutions nationales, il promit encore de ne jamais introduire en Belgique la conscription militaire, de consulter les États et les tribunaux sur toutes les lois d'un intérêt général et notamment sur celles qui pourraient contenir des modifications aux tarifs des douanes, de replacer sous les ordres et la dépendance des gouverneurs généraux le ministre plénipotentiaire et le commandant général des troupes, enfin, s'il se présentait dans l'exécution des stipulations constitutionnelles « des cas douteux, sujets à des interprétations difficiles », de s'en rapporter à la décision d'arbitres nommés par lui et les États (1).

Des concessions si étendues ne s'expliquent évidemment pas toutes par le désir de redevenir « l'objet de l'amour des Belges ». En s'engageant à ne jamais recourir à la conscription militaire et en limitant son droit de fixer les nouveaux tarifs des douanes, l'empereur obéissait certainement à la nécessité de rassurer les puissances. 11 se résignait à n'être pour elles dans les Pays-Bas qu'un voisin inoffensif. Il se liait les mains et rétablissait en somme, à son détriment, les clauses essentielles du traité de la Barrière.

Avec un manque de perspicacité vraiment étonnant, ses partenaires, fidèles à la conception traditionnelle de l'équilibre européen, n'avaient songé qu'aux intérêts égoïstes de leurs cours. Pas un d'eux n'avait prévu que quelques mois plus tard, la France, qu'ils considéraient dédaigneusement

(1) Borgnet, op. cit., t. I, p. 231.

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comme mise hors de cause par ses agitations politiques, allait jeter le gant aux monarchies et commencer, par l'invasion des Pays-Bas, où ils s'ingéniaient à paralyser les forces de l'Autriche, son assaut triomphant contre l'Ancien Régime.

Ne pouvant plus songer à amalgamer la Belgique à l'État autrichien, comme Joseph II l'avait rêvé, Léopold devait renoncer facilement à y étendre ses droits de souverain. L'absolutisme de son frère avait visé tout ensemble à faire le bonheur des hommes et à consolider la puissance de la monarchie. Indifférent au premier et hors d'état de réaliser la seconde, Léopold n'ambitionna que de rendre le calme à un pays dont il ne savait plus guère que faire. De là, ses étonnantes concessions, et l'établissement d'un régime qui, replaçant le ministre plénipotentiaire sous les ordres des gouverneurs généraux, brisait le ressort essentiel du pouvoir central et transformait les provinces en une sorte de viceroyaume soumis à un simple protectorat. De là encore, la douceur d'une restauration qui n'inquiéta quasi personne, remit en liberté le général van der Mersch, s'abstint soigneusement de poursuites et ne tira d'autre vengeance du cardinal de Franckenberg que la satisfaction de lui faire célébrer à Sainte-Gudule un service solennel d'actions de grâces pour le retour de l'empereur. De là enfin, le renvoi à Bruxelles, en attendant le retour des gouverneurs, du comte de Mercy-Argenteau, grand seigneur humain, libéral, éclairé et, par surcroît, d'origine liégeoise.

Léopold espérait sans doute que le long séjour de ce diplomate à Paris, où il avait vu poindre la Révolution, lui faciliterait la tâche d'apaiser un peuple encore grisé d'idées de liberté et secoué par les convulsions des partis. Et sans doute, si cette tâche eût été réalisable, le tact et la finesse de Mercy en fussent venus à bout. Mais au moment et dans les circonstances où elle s'accomplissait, une restauration pacifique du régime autrichien était impossible. Les rancunes des « statistes » aristocrates étaient trop cuisantes, les défiances du clergé restaient trop vives pour qu'il fût

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