‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 165 sur 218 · MÉCONTENTEMENT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

MÉCONTENTEMENT GÉNÉRAL

permis d'espérer de ce côté une réconciliation indispensable (1).

Restaient les Vonckistes-démocrates qui, par haine de leurs adversaires, se rapprocheraient peut-être du pouvoir moyennant quelques avances. Mercy essaya, en effet, de les gagner. Les plus distingués d'entre eux, le comte de La Marck, le vicomte Walckiers, repentants et un peu gênés de leur participation à une révolte qui avait si mal tourné, se montraient pleins de bonne volonté et prêts à aider le ministre à diriger le gouvernement dans les voies d'un libéralisme sage et d'un constitutionnalisme bourgeois et moderne. A la fin de février 1791, Walckiers fondait à Bruxelles la société des Amis du Bien public, sur le modèle des clubs parisiens. Malheureusement, il fallut bientôt se rendre à l'évidence et constater que, là aussi, l'entente ne se ferait pas. Pour gagner les démocrates, il ne suffisait pas de témoigner une sympathie platonique aux droits de l'homme : il fallait les appliquer, et tout d'abord substituer aux États l'assemblée nationale qu'ils exigeaient depuis si longtemps et avec tant d'énergie. Or, c'est justement à quoi le gouvernement ne pouvait, ni ne voulait consentir, et cela moins encore par principe que par nécessité. Ne venait-il pas, en effet, de garantir solennellement le maintien des constitutions nationales et, par conséquent, de s'interdire toute nouveauté ? Mercy avait beau trouver les États grotesques et nuisibles, bon gré mal gré, il devait les conserver tels qu'ils étaient. Mais dès lors, par impuissance de les satisfaire, il se brouilla avec les démocrates comme avec les conservateurs. Les deux partis qui s'étaient déchirés si cruellement pendant la Révolution brabançonne allaient de nouveau s'unir contre l'ennemi commun, l'Autriche.

Le retour des gouverneurs, le 15 juin, la nomination du

(1) Pour ne citer qu'un seul épisode, mentionnons ici l'interminable et exaspérante querelle qui s'ouvrit entre le gouvernement et les États de Brabant, à propos de sept conseillers au Conseil de Brabant, jadis obéissants à Joseph II, et que ce Conseil refusait obstinément de recevoir dans son sein. Voir sur cette affaire l'Exposé historique de la situation des affaires au duché de Brabant au mois de décembre 1791 (Bruxelles, 1792).

comte de Metternich-Winneburg comme ministre plénipotentiaire, l'inauguration de Léopold et la proclamation d'une amnistie générale ne pouvaient rien changer à la situation. A part les évêques, qui cherchaient à rentrer en faveur, presque tout le monde était mécontent. Seuls, quelques impérialistes, anciens fonctionnaires ou pamphlétaires à gages, s'acharnaient à défendre le gouvernement. Mais leur zèle ne faisait que le discréditer davantage. Ils se flattaient de ramener les démocrates, auxquels on ne pouvait offrir de satisfactions politiques, en les entraînant dans une campagne anticléricale. Ils leur montraient en Léopold un souverain éclairé, ennemi du fanatisme et protecteur de la liberté civile. Pourquoi ne pas se grouper autour de lui ? Pourquoi ne pas s'allier contre les moines et les fauteurs d'une nouvelle tyrannie théocratique ? « Royalistes, Vonckistes, s'écriait l'un d'eux, c'est-à-dire bons citoyens, ne souffrez pas davantage qu'on vous insulte ! Si on réitère, prouvez à l'instant que vous êtes les vrais amateurs de la liberté et du souverain. Redonnez-vous le baiser de paix civique. Que l'offense d'un seul devienne celle de tous » (1).

Le vent emportait ces déclamations. Sans doute, l'ardeur avec laquelle le clergé les avait combattus avait profondément ulcéré les démocrates. Sans doute, beaucoup d'entre eux ne cachaient plus à l'Église une hostilité qu'elle avait elle-même fomentée en leurs esprits (2). Mais sous la pesanteur du joug retombé, on ne sentait plus la morsure de

(1) Colère et grande colère du frère Batau, p. 6 (Bruxelles, 7 juin 1791). Voy. encore, parmi les innombrables pamphlets par lesquels les royalistes essayent de rallier les Vonckistes à Léopold en opposant les hommes éclairés et les « bons citoyens <> aux moines et aux États : L'Olivier ou discours prononcé à l'arrivée de S. A . R. l'archiduc Charles à Bruxelles, le 30 septembre 1791, et surtout, Het verlost Nederland vereerlijkt door de lang gewenschte aenkomst hunner K. Hoogheden de Arts-hertogin Maria-Christina en den Koninklijken prias Albertus Casimirus, par C.-M. S[panoghe], longue diatribe grossière et pédantesque contre le clergé et les Vandernootistes, entremêlée de récriminations contre les ennemis de l'auteur et de basses flagorneries à l'adresse de l'empereur et des archiducs.

(2) Schlitter, Briefe der Erzherzogin Marie Christine, p. 114.

IMPOPULARITÉ DE l'aUTRICIŒ 649

ces rancunes. D'avoir joui un instant de l'indépendance, la nation conservait un souvenir si cher qu'elle en oubliait ses vieilles querelles (1). Elle prenait conscience d'elle-même et, souffrant des mêmes maux, s'apercevait maintenant que ses luttes intestines de l'année précédente n'avaient été au fond que les manifestations d'un même amour de la liberté et de l'autonomie. Elle préférait encore, à la morne régularité autrichienne, l'intempérance, le bruit et la chaleur des discussions des partis. Elle voulait gérer ses affaires elle-même, sûre de se trouver plus heureuse en se conduisant à sa guise qu'en s'abandonnant docilement à la direction de l'autorité. Ce n'était pas en vain qu'en dépit du particularisme, de la divergence des intérêts et de la différence des langues, depuis tant de siècles, à travers tant de péripéties et tant de régimes, sous les princes du moyen âge, sous les ducs de Bourgogne, sous Charles- Quint, sous Philippe II et sous Joseph II, elle avait toujours disputé à ses souverains le droit de disposer d'elle et de la traiter en sujette. Ce qu'il y avait en elle de plus profond, l'instinct social, confusément élaboré par l'histoire au fond des âmes wallonnes, comme au fond des âmes flamandes, l'unissait en une même communauté, pleine de variété sans doute et même de contrastes, mais vivant de la même vie (2). Deux fois, tout entière, sous la pression du patriotisme, elle s'était soulevée. La Révolution dont elle était encore frémissante avait ravivé chez elle le souvenir glorieux de sa révolution du XVF siècle. Et voilà que, sur sa frontière du sud, elle voyait une nouvelle révolution appeler le monde à la liberté ! Comment n'eût-elle pas suivi, avec le plus passionné des intérêts, le drame grandiose qui se jouait en France ? Elle n'en recevait pas seulement les échos, déjà elle y était entraînée. L'émigration qui, depuis la fuite de Louis XVI à Varennes,

(1) Pour le rapprochement des partis, voy. ibid., p. 147, 155, 181, 183, 214, 231.

(2) C'est ce que Mercy, exaspéré par la mauvaise humeur, ne comprend pas quand il accuse la Belgique de n'être pas une " nation ". Zeissberg, Zwei Jahre, t. I, p. 56. C'est un reproche que lui ont fait plus d'une fois les gouvernements qui n'ont pu la réduire, sans s'apercevoir qu'ils affirmaient par cela même son esprit national.

55o LA RESTAURATION

grandissait de jour en jour, emplissait toutes les villes belges de nobles, d'officiers et de belles dames (1). Leur frivolité, leur jactance, la confiance qu'ils affichaient d'être bientôt soutenus par Léopold embarrassaient autant les gouverneurs qu'elles irritaient le peuple. On ne parlait que des affaires de France. Elles tournaient toutes les têtes. « Tous nos mal-intentionnés, écrit Marie-Christine le 3 août,se flattent de la possibilité d'une nouvelle révolution » (2). Et tout le monde, à l'en croire, — et elle n'a que trop raison, — est mal-intentionné. Les États font maintenant cause commune contre le gouvernement avec les démocrates. « Le clergé est si aveugle, que loin de sentir le danger qu'il court en se détachant du souverain, il ne pèse pas même celui dont le système français le menace » (3). Sans la présence des troupes, qui maintiennent dans les villes une soumission au moins apparente, il faudrait s'attendre au pire. La police n'ose sévir contre les émissaires qui viennent de Paris travailler et exciter les masses. Au mois de décembre, Théroigne de Méricourt, arrivant de Vienne, soulève à Bruxelles un tapage déplorable par ses allures d'amazone révolutionnaire, et se vante d'avoir vu l'empereur et de l'avoir converti « à ses principes et sentiments » (4).

Mais le plus grave est que dans la Flandre française, à Lille, d'anciens Vonckistes et des démocrates, associés à des patriotes liégeois, fondent des clubs, recrutent des partisans et, sous la protection de l'Assemblée Législative de Paris, se vantent d'envahir bientôt la Belgique et d'en chasser les Autrichiens. Ce ne sont pas là de simples rodomontades de politiciens exaspérés. Car, de jour en jour, l'attitude de la France se fait plus belliqueuse. Dès le mois de décembre, elle se prépare visiblement à la guerre. Et c'est ce moment que les États choisissent pour refuser les impôts et subsides!

(1) Voy. F. Mag;nette, Les émigrés français aux Pays-Bas, 1789-1794. Mémoires in-8'^ de l'Acad. roy. de Belgique, 2« série, t. IV ("1907J.

(2) Schlilter, Marie Christine, p. 147.

(3) Ibid., p. 148.

(4) Ibid., p. 211.

LES DÉMOCRATES LIÉGEOIS 55l

On ne peut plus se le dissimuler — et les gouverneurs ne le cachent pas à Vienne — les tentatives de conciliation de Léopold ont lamentablement échoué. Il doit s'attendre à une nouvelle révolution ou dompter le peuple par la force. Sa mort inopinée, le 1'' mars, laissa son successeur François II devant cette alternative. Au reste, il n'eut pas à la résoudre. Le 20 avril 1792, la déclaration de guerre de la France à l'Autriche la supprimait.

Presque au même moment où le régime autrichien était rétabli dans les Pays-Bas, Hoensbroech se réinstallait à Liège. Des deux côtés, la restauration ne fut pas seulement simultanée ; elle passa par des phases identiques. Les démocrates liégeois firent preuve d'autant de maladresse dans les pourparlers, d'autant d'obstination dans l'illusion, d'autant d'intransigeance dans l'impossible, que les aristocrates brabançons. Si éclatant que soit le contraste de leurs principes, les uns et les autres, dans la crise qu'ils traversent, semblent atteints de la même folie, parce qu'ils s'abandonnent aux mêmes passions.

Après la convention de Reichenbach qui réconciliait l'empereur et le roi de Prusse, il n'était plus permis de compter sur la protection de Berlin. Les Liégeois se trouvaient à peu près dans la même situation où ils s'étaient vus trois siècles auparavant lorsque Louis XI et Charles le Téméraire avaient conclu le traité de Péronne (1). Aujourd'hui comme alors, ils agirent de même. Au lieu d'accepter l'inévitable, ils se laissèrent entraîner par les violents à s'insurger contre lui. Aveuglés par la haine qu'ils portaient à Hoensbroech comme le Congrès de Bruxelles l'était par sa rancune contre l'Autriche, ils ne songèrent qu'à empêcher à tout prix son retour. En 1465, pour échapper à Louis de Bourbon, ils avaient élu un mambourg, Marc de Bade. Ce vieux souvenir de l'époque la plus tragique de leur histoire remonta aux cerveaux les plus exaltés.

(1) Histoire de Belgique, t. Il (2« édit.), p. 306.

Le 7 septembre, le Conseil de la « cité » proposait de confier la régence au prince de Rohan (1). Le Tiers-État se rallia aussitôt à cette décision, et ce qui restait du chapitre et de la noblesse fut contraint d'approuver son vote.

En choisissant Rohan comme mambourg, on n'avait pas seulement voulu braver la Chambre de Wetzlar et l'Empire. Cet ambitieux vulgaire et sans consistance était français, et l'on espérait l'appui de la France. Tout y engageait le peuple : et la longue influence que la France exerçait sur lui, et surtout la communauté des aspirations et des principes. Déjà au mois de décembre 1789, le congrès de Polleur avait laissé entendre qu'il demanderait la réunion à la France s'il n'était pas possible de « régénérer » la constitU|tion, et, au mois de juillet, il avait envoyé des délégués à Paris pour s'associer à la « fête sublime » de la fédération (2). Au même moment, le Tiers-État et le Conseil de la cité, sous prétexte de réclamer une vieille créance de fournitures militaires, chargeaient Reynier de sonder les dispositions de l'Assemblée Nationale. On lui adjoignit bientôt Henkart, et tous deux, le 18 septembre, au milieu des protestations de la droite et des applaudissements de la gauche, lurent devant l'Assemblée, qui les admit aux honneurs de la séance, une note où l'on sollicitait clairement l'appui de la France contre l'oppression. Mais la France n'était pas prête. Il fallait se contenter provisoirement de sa sympathie.

Si résolu que l'on fût à ne pas rentrer sous le pouvoir de Hoensbroech, on négociait à Francfort, où les ministres directoriaux du Cercle de Westphalie s'étaient transportés à l'occasion du prochain couronnement de Léopold II comme empereur. Quoique le roi de Prusse ne pût et ne voulût plus intervenir seul en faveur des Liégeois, il continuait a leur montrer de la bienveillance. Il promettait d'obtenir du

(1) Sur le semblant de gouvernement de ce personnage, voy. H. Sage, Une république de trois mois. Le prince de Rohan Guémenée, arclievêque de Cambrai, régent de la nation liégeoise. Ballet, de la Soc. Verviétoise d'histoire et d'archéologie, t. VIII [1909].

(2) Code de droit public des pays réunis de Franchimont, Stavelot et Logne, t. I, 2e partie, p. 4, 67.

Page 1