‹ Histoire de Belgique (volume 2)Chapitre 166 sur 218 · INTRANSIGEANCE DES LIÉGEOIS · texte numérisé non relu

INTRANSIGEANCE DES LIÉGEOIS

prince l'abolition des points essentiels du règlement de 1684. Le Tiers-État rejeta avec mépris de telles bases de négociations. Il y répondit en offrant de payer une pension à Hoensbroech, pour prix de son abdication, et en exigeant que le peuple fût libre de décider souverainement de la forme de ses institutions. Il était certain désormais que toute entente serait impossible. D'ailleurs quand la députation liégeoise arriva à Francfort, elle se trouva en face d'une décision prise. Les cours intéressées s'étaient mises d'accord sur le retour du prince, moyennant la proclamation d'une amnistie, après quoi on s'occuperait du redressement des griefs.

L'analogie ou plutôt l'identité est frappante entre ces conditions imposées aux Liégeois à Francfort et celles que vers la même date, la Conférence de La Haye dictait aux Belges. Elle se continua de part et d'autre avec une étonnante rigueur. A Liège comme à Bruxelles, le peuple se jeta aussitôt en travers des négociations. Elles échappent aux États pour suivre la direction que leur imposent les fureurs de la foule. La Société des Amis de la Liberté et la plupart des membres du Conseil municipal prennent la direction de la résistance. Le 4 octobre, les soixante sections de la ville rejettent à l'unanimité les propositions de Francfort. Les compagnies bourgeoises formées en carrés pour en entendre la lecture, les repoussent également. Leurs décisions sont rédigées dans un style de forcenés. On y traite d'imbéciles, d'infâmes, de traîtres à la patrie, les partisans de la conciliation; d'absurdes, d'injustes, de déraisonnables, les propositions des directeurs du Cercle. Dohm, accouru à Liège, recommande vainement le calme et la claire appréciation des choses. Il suggère d'offrir à la Conférence de se rallier à ses vues, moyennant l'engagement « que la nation sera représentée par des députés librement élus et choisis par elle, sans aucune influence ni concurrence de l'évêque-prince, et que ce sera dans les États qui, de cette façon, représenteront le sens du pays, que le pouvoir législatif résidera » (1). Il assure que S. M. prussienne fera passer cet

(1) Borgnet, Histoire de la Révolution liégeoise, t. I, p. 410.

amendement qui, en fait, établit la souveraineté nationale. Les meneurs ne l'écoutent qu'avec ironie, et il se désole en reconnaissant « que le peuple liégeois, si capable de ne soutenir que la raison quand il est bien instruit, l'ait été si mal dans un moment si important» (1). Rohan et la plupart des membres du Tiers laissés libres d'agir, adopteraient sans doute la conduite qu'il leur propose. Mais le peuple les terrorise absolument comme il terrorise le Congrès de Bruxelles, et devant l'émeute qui gronde dans la rue, ils n'ont pas le courage de se décider (11 octobre).

Cependant, et tandis que les « aristocrates » se félicitent de l'aveuglement de leurs ennemis, de nouveaux députés partent pour Francfort. Sous la pression de la Prusse et loin de celle de la foule, ils acceptent les propositions du Cercle, à condition que leurs commettants les ratifient. Délai leur est laissé jusqu'au 1" novembre. Mais, acculés à ce terme fatal, les États, toujours comme à Bruxelles, au lieu de se résoudre, se flattent de gagner du temps. Aussi bien informés que van Eupen de la situation de l'Europe, plusieurs d'entre eux prédisent une conflagration générale qui va tout remettre en question. La veille du terme fixé, le 31 octobre, on délègue une mission à Berlin ! Cette fois, le roi en avait assez. Aux obstinés auxquels ses agents s'évertuaient à ouvrir les yeux depuis si longtemps, il ne répondit que par un refus net de s'intéresser encore à leur cause. Le lendemain, 1^"^ novembre, la Commission exécutrice chargée par le Cercle de terminer l'affaire, sommait les Liégeois de déclarer leur soumission avant le 3.

Elle ne reçut aucune réponse. Bien que l'armée patriotique ne comptât plus que 2,000 hommes, les exaltés n'hésitèrent pas à répondre à la force par la force. Les troupes du Cercle, toujours cantonnées à Maeseyck, rongées par la désertion et l'indiscipline, n'étaient guère plus nombreuses que celles des patriotes et elles avaient achevé de se démoraliser dans l'oisiveté. Il suffit de l'approche d'un corps de volontaires pour les

(1) Borgnet, Histoire de la Révolution liégeoise, t. I, p. 414.

rejeter, le 9 décembre, devant Visé, sur la rive droite de la Meuse. Pour la troisième fois, le Saint-Empire Romain reculait devant une poignée de révolutionnaires. La Chambre impériale, après avoir lancé tant de sentences solennelles et de « déhortatoires » menaçants, se serait trouvée grotesque si elle avait eu le sens du ridicule.

Pour les Liégeois, l'Empire leur inspirait tant de mépris qu'ils ne songèrent pas même à se glorifier de leur victoire. Mais ils apprenaient que Wetzlar, abdiquant tout amour-propre et infligeant aux princes-exécuteurs un affront dont ils ne semblèrent pas même s'apercevoir, venait de leur adjoindre l'empereur Léopold en sa qualité de directeur du Cercle de Bourgogne (20 décembre).

Il y avait beau temps que le Cercle de Bourgogne n'était plus qu'un souvenir archaïque. Mais la Chambre connaissait mieux le passé que le présent. Ici du moins son pédantisme conservateur la servait à propos (1). Les troupes autrichiennes venaient d'accomplir la facile restauration de la Belgique. Un simple mouvement sur leur droite suffirait à accabler les Liégeois, et l'Empire pourrait se vanter d'avoir mis ces insolents à la raison, puisque, voilant son impuissance par une subtilité juridique, Wetzlar affectait de ne voir que des troupes de Cercle dans les beaux régiments de Bender et les assimilait ainsi aux tristes et cocasses milices de Westphalie.

Si lamentable qu'il fût, cet expédient mettait fin à la révolution liégeoise. 11 était trop évident que l'armée autrichienne écraserait au premier choc tout ce qu'on pourrait lui opposer, A la nouvelle de l'intervention de l'empereur, personne, sauf quelques forcenés, ne parla plus de résistance. Pourtant tout espoir n'était pas perdu. On savait Léopold éclairé; on avait applaudi jadis à ses réformes en Toscane, à la protection qu'il avait accordée à l'évêque de Pistoie, Scipion Ricci, dans sa lutte

(1) La Prusse qui, sous Frédéric II, niait que la Belgique fît partie de l'Empire, avait changé d'avis en 1789, pour faire pièce à l'Autriche. Voy. Gérard, Rapédius de Berg, t. II, p. 282. Cette fois, l'ombre falote du Cercle de Bourgogne fut évoquée par Wetzlar au profit de cette même Autriche, qui avait eu grand soin de n'en jamais parler depuis le traité d'Utrecht.

contre l'ultramontanisme. Sa longanimité à l'égard des Belges semblait aussi de bon augure. Peut-être ne serait-il pas impossible de le gagner à la cause de la liberté et de l'amener, comme jadis le roi de Prusse, à interposer sa médiation entre un peuple revendiquant ses droits et un évêque têtu et réactionnaire. Dès le 23, les États et le Conseil de la cité écrivaient à Metternich qu'ils s'en remettaient « à la volonté suprême de l'empereur». Ils envoyaient des députés à Vienne et à Bruxelles. Mais Léopold refusait de les recevoir, et ils n'obtenaient de Mercy et de Bender, avec de bonnes paroles, que le conseil de se soumettre. On apprenait qu'un corps autrichien sous le commandement du général Alvinzy se mettait en mouvement. A son approche les plus compromis vidèrent la place. Dès le

10 janvier, le mambourg Rohan s'éclipsait. Le 12, les membres du Conseil municipal et leurs amis, accompagnés des débris de l'armée patriotique, prenaient la route de France.

Le même jour, les Autrichiens s'installaient tranquillement à Liège. Une « Commission impériale » assuma l'administration du pays en attendant le retour de l'évêque, qui s'effectua le 12 février 1791. La maladie avait achevé de paralyser chez Hoensbroech une volonté qui n'avait jamais été bien forte. 11 s'abandonna à la direction de cette partie du chapitre qui, dès les premiers jours, avait rompu avec les États, et il n'eut pas l'énergie de contenir ses rancunes.

Bien différente de celle des Pays-Bas, si bénigne et si oublieuse du passé, la restauration liégeoise fut revêche et soupçonneuse. Malgré les instances de l'Autriche, on ne proclama pas d'amnistie. Un « Édit fondamental » publié le 10 août, remania la constitution en faveur des prérogatives princières.

11 reconnut à l'évêque le pouvoir législatif dans les limites des lois de l'Empire et des « paix » du pays. Les États qui, à l'avenir comme par le passé, se réuniraient une fois par an, conservaient le droit de voter l'impôt et de donner des avis au prince.

C'était donc à ce replâtrage de l'Ancien Régime qu'on aboutissait après tant d'agitations. On n'avait goûté un instant de la souveraineté nationale et des droits de l'homme que pour en revenir au temps de Maximilien de Bavière ! Et non seule-

Page 1