LA PAIX DE RYSWYK
prendre le commandement de la place. Incapable d'en faire lever le siège dirigé par Coehorn, l'émule hollandais de Vauban, Villeroi tenta une diversion sur Bruxelles. Maximilien y était accouru pour soutenir le courage des bourgeois. Animés par sa présence et son entrain, ils subirent stoïquement le bombardement qui, du 13 au 15 août, ne cessa ni jour ni nuit et détruisit 3,830 maisons. Trois semaines après cette inutile barbarie, le 5 septembre, Namur capitulait.
Cependant, de part et d'autre, les belligérants étaient épuisés et des négociations de paix venaient de s'ouvrir. Si Maximilien fit bombarder Givet en 1696 et si Catinat s'empara d'Ath en 1697, en réalité on évita durant ces deux campagnes toute rencontre décisive, se bornant à s'observer dans l'attente d'un dénouement que l'on sentait proche.
Enfin les traités de Ryswyk (1) mirent fin à une lutte entamée depuis huit ans et qui avait couvert de ruines l'Allemagne rhénane et les Pays-Bas. Pour la première fois, Louis XIV reculait devant l'Europe coalisée contre lui. 11 restituait au roi catholique la ville de Luxembourg avec son duché et le comté de Chiny, Charleroi, Mons, Ath, Courtrai, plus toutes les localités réunies à la France depuis la paix de Nimègue, à l'exception de quatre-vingt-deux à propos desquelles une commission était chargée de statuer ultérieurement, et il remettait Dinant à l'évêque de Liège. Cette fois, le traité arraché à l'épuisement du grand roi ne devait être suivi d'aucune chicane. Le 3 décembre 1699, les travaux de la commission des limites étaient terminés et une convention de frontières signée à Lille entre la France et l'Espagne (2).
Mais l'avenir était gros d'une nouvelle et terrible tempête. De jour en jour le déclin physique du misérable Charles II rendait plus imminente l'ouverture de la succession d'Espagne. Cette angoissante question pesait sur les puissances à peine réconciliées; les chancelleries en travail cherchaient tour à tour à s'entendre ou à se tromper mutuellement. L'empereur
(1) Vast, Les grands traités du règne de Louis XIV, t. II, p. 214.
(2) Dumont, Corps diplomatique, t. VII, 2» partie, p. 470.
46 jusqu'à la mort de CHARLES II
d'une part, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies de l'autre élaboraient des projets, le premier résolu à conserver à sa maison l'immense héritage de son neveu, les secondes ralliées à l'idée d'un partage qui sauvegarderait l'équilibre européen.
Entre celui-ci et celles-là, Maximilien-Emmanuel ne balança point. Depuis quelques années déjà, il se détachait de Léopold. Sa femme était morte le 28 octobre 1692 en lui donnant un fils, Ferdinand-Joseph, mais ulcérée par ses éclatantes infidélités, elle avait encore, avant de fermer les yeux, renouvelé sa renonciation à la succession d'Espagne, et déshérité son mari. Le dépit de l'Électeur se reporta sur la cour de Vienne. Il augmenta lorsque la paix de Ryswyk ne lui apporta aucun dédommagement en retour de ses services et de ses dépenses. Son mariage en 1694 avec Thérèse- Cunégonde, fille de Jean Sobieski, avait encore excité l'âpre désir qui le tourmentait de se tailler un royaume dans les Pays- Bas. Puisque l'empereur semblait se désintéresser de son ambition, il résolut de tenter la fortune en se tournant vers Guillaume 111 et les Provinces-Unies. Il n'ignorait pas que ces dernières s effrayaient à l'idée de voir l'empereur succéder à Charles II dans les Pays-Bas dont, plus que jamais, elles entendaient se faire une barrière. Aussi dès le mois d'octobre 1697, leur avait-il permis de tenir garnison à Mons, Ath, Charleroi, Namur, Luxembourg, Nieuport, Courtrai et Audenarde. La confiance qu'il leur témoignait ainsi fut récompensée. Le 11 octobre 1698, le projet de partage de la monarchie espagnole conclu par Louis XIV, Guillaume III et la République attribuait à son fils Ferdinand-Joseph tout l'héritage de Charles II, sauf la Sicile et Milan assignés respectivement au dauphin et à l'archiduc Charles, fils de l'empereur : lui-même devait être régent du jeune prince électoral jusqu'à sa majorité et lui succéder s'il mourait sans enfants. Quelques semaines plus tard, cette brillante perspective devenait plus glorieuse encore. Charles II, indigné du dépeçage de sa monarchie, instituait pour héritier universel Ferdinand-Joseph (28 novembre 1698).
Tous ces beaux rêves allaient bientôt s'envoler en fumée. Le 6 février 1699, l'enfant dont ils auréolaient la petite tête, mourait à Bruxelles d'une fièvre muqueuse ou d'une méningite .. Au mois de mars de l'année suivante, un nouveau projet sortait de l'entente des trois puissances, donnant le Milanais au dauphin et tout le reste de la monarchie espagnole, y compris les Pays-Bas, à l'archiduc Charles. La ruine des espérances de Maximilien-Emmanuel était complète. Brouillé avec l'empereur, abandonné par le roi d'Angleterre, il était, par surcroît, devenu odieux à la cour de Madrid. Pour achever de le perdre aux yeux de celle-ci, Qu'i'os mettait en circulation en 1699, des prétendus traités par lesquels les Provinces-Unies garantissaient au prince de Bavière, moyennant d'importantes concessions économiques dans les Pays-Bas, l'intégrité de la succession du roi catholique (1). 11 intriguait aussi à Bruxelles, et l'on surprend son intervention dans la révolte qui éclata la même année dans cette ville et causa de grands soucis à l'Électeur.
Quelques mois plus tard, le 1" novembre 1700, le pauvre Charles II s'éteignait enfin. Ce dernier descendant d'une race épuisée, qui avait consumé son existence à la fois tragique et grotesque, au milieu des intrigues diplomatiques et Jdes intrigues d'alcôve, à faire et à déchirer ses testaments de roi et d'époux impuissant, s'était décidé le 2 octobre, pour maintenir l'unitéj de sa monarchie,; à la léguer tout entière à Philippe d'Anjou, second fils du dauphin de France, et petit-fils de Louis XIV. Si la maison de Bourbon recueillait l'héritage des Habsbourg, du moins n'allait-il pas' à la France. Les Pays-Bas ne seraient pas annexés par le grand roi.
Le dernier descendant de Charles-Quint s'était préoccupé avant de mourir de maintenir le lien qui, depuis la fin du XV^ siècle, rattachait à sa dynastie les pays de par delà. 11 n'avait pas oublié^qu'il était le successeur légitime de ces
(1) Th. Bussemaker, De onechtheid van het zoogenaamd verdrag tusschen de Republiek en den keurvorst van Beieren van Augustus 1698.
48 jusqu'à la mort de Charles ii
ducs de Bourgogne dont pourtant, depuis 1680, il ne portait plus le titre ! Mais ce que sa volonté chancelante avait décrété, l'Europe devait le défaire. Une crise formidable allait s'ouvrir, dont une fois de plus la Belgique serait le théâtre et l'enjeu. En réalité, le régime espagnol y prit fin avec le dernier soupir du moribond de Madrid.