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CHAPITRE II

Ce régime avait duré cent cinquante ans. Car si l'union personnelle des Pays-Bas et de l'Espagne date de la prise du titre de roi de Castille par Philippe le Beau (1504), ce n'est qu'à partir du jour où, le 25 octobre 1555, Charles-Quint légua ses provinces héréditaires à son fils que celles-ci perdirent pour tout de bon leur autonomie. Ne voyant en elles qu'une base d'action de sa politique dans le Nord de l'Europe, Philippe II avait prétendu non seulement les gouverner de Madrid sans tenir compte de leurs libertés traditionnelles et de leurs intérêts, mais encore s'en faire une place d'armes pour ses guerres contre l'hérésie, contre la France et contre l'Angleterre. Il n'avait pas fallu longtemps d'un tel système pour soulever l'État bourguignon contre l'État espagnol. Bientôt l'intervention du calvinisme avait décuplé l'énergie de la résistance et transformé la révolte nationale en une guerre de religion. La neutralité de l'Empire, la complicité de l'Angleterre et enfin l'appui de la France avaient favorisé l'héroïsme des rebelles. Après une lutte de quatre-vingts ans, l'Espagne avait dû reconnaître l'indépendance des sept provinces septentrionales.

50 DERNIÈRES ANNÉES DU RÉGIME ESF'AGNOL

Au reste, elle ne s'y était résignée que pour pouvoir se tourner contre la France, désormais acharnée à sa ruine. Mais si elle s'obstine à lui disputer ce qu'elle conserve des Pays-Bas, ce n'est pas qu'elle se soucie encore de leur possession. Réduits aux dix provinces catholiques du Sud, ruinés par la fermeture de l'Escaut, ravagés par les guerres, ils ne lui fournissent plus ni ascendant ni ressources. Néanmoins ils lui restent précieux parce qu'ils intéressent l'Europe à sa cause et parce que, en attirant sur eux les coups de Louis XIll et de Louis XIV, ils les détournent des Pyrénées et de l'Italie, voire même de l'Amérique (1). Barrière des Provinces-Unies, ils constituent en même temps un dérivatif pour l'Espagne et établissent entre elle et la République calviniste une solidarité dont le roi catholique sent de mieux en mieux l'importance à mesure que sa faiblesse s'accentue. Peu à peu, on l'a vu, il se décharge sur son alliée du soin de les défendre ou plutôt de s'en servir comme d'un bouclier dans lequel, à chaque reprise du conflit, l'épée de la France taille de larges échancrures.

Et pourtant, ce pays que le roi d'Espagne sacrifie ainsi aux intérêts de sa défense lui reste inébranlablement fidèle. Il est fier d'appartenir à l'illustre Maison d'Autriche et, même aux plus mauvais jours, son loyalisme ne se dément pas un seul instant. S'il en est ainsi, ce n'est pas seulement parce que l'on voit dans Philippe IV et Charles II les représentants de la dynastie légitime, les héritiers naturels du pays : c'est aussi que le titre de rois catholiques leur donne, dans cette Belgique où l'influence de l'Église est sans rivale et où la religion tient lieu de patriotisme, un prestige incomparable. Ils bénéficient de l'aversion qu'inspirent la Hollande calviniste et la France gallicane. Ils ont pour eux l'opinion publique parce qu'ils ont pour eux les moines qui la dirigent, ces moines que Louvois traite avec tant de mépris, et

(1) Voy. dans P. Margry, Mémoires et documents pour servir à l'histoire des origines françaises des pays d'Outremer (Paris, 1879), t. I, p. 75 et t. H, p. 365, des textes de 1665 et 1683 où l'opinion est exprimée que les Espagnols comptent détourner les Français de l'Amérique par des concessions dans les Pays-Bas.

FAIBLESSE DE L'iNFLUENCE ESPAGNOLE 5l

que Saint-Simon a vus pleurer de douleur après la prise de Namur (1). Ils touchent le cœur de leurs sujets, mieux peutêtre qu'ils ne l'exalteraient par des victoires, en les mettant sous la protection de l'Immaculée Conception et de saint Joseph (2).

Aussi bien les malheurs qui accablent la nation ne viennent-ils pas du roi, mais de ses ennemis. Le 'peuple n'a rien à reprocher à la monarchie, si ce n'est sa faiblesse. Mais de cette faiblesse il retire par contre-coup des avantages qui compensent à ses yeux . les catastrophes qu'elle entraîne. Le temps est passé sans jretour où la cour de Madrid prétendait imposer sa volonté aux Pays-Bas. Aujourd'hui, attentive seulement à y faire vivre les débris de ses armées, elle ne s'immisce plus dans l'administration intérieure des provinces. On ne rencontre plus guère « d'Espagnols naturels » que dans les bureaux de la guerre et de la secrétairerie d'État. Tout le reste, Conseils Collatéraux, conseils de justice, gouvernements locaux, fonctions d'administration ou de finances, est abandonné aux indigènes. Après le gouvernement de Castel-Rodrigo, on ne découvre plus la moindre tentative d'espagnolisation. L'Espagne qui a régné si longtemps sur la Belgique, n'y a rien laissé d'elle, si ce n'est quelques noms de forteresses (Charlemont et Charleroi), quelques mots de la langue administrative (jointe, consulte), quelques appellations de familles dues à l'alliance d'un noble castillan avec une héritière ou d'un soldat avec une paysanne. A part cela, de même que son sang ne

(1) Mémoires, t. I, p. 7 (Paris, 1856). Mêmes sentiments chez les moines de Dunkerque, après la prise de la ville par les Français (H. Malo, Les corsaires de Dunkerque, t. II, p. 21 [Paris, 1913]). De même à Tournai, cf. G. F. Desmons, L'épiscopat de Gilbert de Choiseul, 1671-1689. Annales de la Société Hist. et Archéolog. de Tournai, nouv. série, t. XI [1906], p. 61. Sur l'hostilité des habitants du pays pour la France, voy. encore A. de Saint-Léger, La Flandre maritime et Dunkerque sous la domination française, p. 79 (Paris, 1900).

(2) Le 3 décembre 1678, Charles II mande aux provinces qu'il a placé tous ses États sous la protection de saint Joseph et qu'elles aient à le tenir pour " titulaire de nos Estats d'illeq ". Ballet, de la Comm. roy. d'Hist., 2° série, t. I [1851], p. 429.

s'est pas mêlé à celui du peuple, elle n'a exercé aucune action ni sur l'art, ni sur la littérature; elle n'a même passé aucun terme de son vocabulaire aux dialectes flamands ou wallons. Les deux nations ont vécu l'une à côté de l'autre sans se pénétrer, ni se comprendre. C'est à peine si dans les drames militaires, si nombreux, dont les écrivains castillans ont placé la scène aux Pays-Bas, on surprend, çà et là, une allusion ou une plaisanterie à l'adresse des habitants (1). A la haine qui, au XVI« siècle, avait animé les uns contre les autres Belges et Espagnols, a succédé une indifférence complète. A proprement parler, ce que l'on appelle le régime espagnol, c'est le régime du roi d'Espagne, ou mieux encore du roi catholique.

A ce régime continue de présider le gouverneur et capitaine général, envoyé de Madrid comme lieutenant du roi. Conformément aux stipulations de la paix d'Arras, ce gouverneur devrait être un prince de sang. En fait, après don Juan, faute de représentants mâles de la dynastie, on s'est contenté, jusqu'à la nomination de l'Électeur de Bavière, de simples gentilshommes, dont Caracena ouvre la longue série fermée par le marquis de Gastanaga (2). Presque toujours des intrigues de Cour ont décidé de leur envoi comme de leur rappel, et bien rares sont ceux d'entre eux qui ont séjourné assez longtemps dans le pays pour y acquérir quelque autorité (3). D'ailleurs leurs pouvoirs sont des plus restreints et ne s'étendent guère qu'au commandement des troupes. Pour la politique extérieure, ils s'inspirent des avis de l'ambassadeur espagnol à La Haye; pour la politique

(1) Qossart, La Révolution des Pays-Bas au XVI<^ siècle dans l'ancien théâtre espagnol. Bullet. de l'Acad. roy. de Belgique, classe des Lettres, 1910, p. 577 et suiv.

(2) Cependant le principe n'est pas oublié. Les lettres royales annonçant leur nomination la donnent toujours comme provisoire et en attendant celle d'un prince du sang. Voy. Bullet. de la Comm. roy. d'Hist., 2^ série, t. I [1851], p. 403, 409, 415, 422. 423.

(3) Jean de Witt, en 1670, déplore qu'on rappelle trop souvent les gouverneurs, et souvent au moment où ils commencent à connaître les affaires. Fruin-Japikse, Brieven van Jan de Witt, t. IV, p. 13.

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