DÉTRESSE FINANCIÈRE DU GOUVERNEMENT
interne, ils en laissent la direction aux gens du pays. A cet égard, le seul point qui les intéresse et qui parfois fasse naître des conflits, est le vote régulier des subsides. Encore n'osent-ils que bien rarement demander des impôts extraordinaires. Malgré le déficit permanent des finances, ils se contentent, par crainte d'exciter des troubles, d'une aide qui, dans chaque province, ne varie plus guère d'année en année. Aussi vivent-ils continuellement dans la détresse, obligés de recourir à des « anticipations » perpétuelles, c'est-à-dire d'engager à l'avance les impôts à percevoir. Si attentifs qu'ils soient à respecter les constitutions locales et surtout cette épineuse Joyeuse-Entrée que les États de Brabant leur opposent sans cesse, la pénurie du trésor les contraint à des abus qui font constamment jeter les hauts cris. On leur reproche de laisser les gouverneurs militaires violer les privilèges des villes, de détourner les impôts de leur destination, de vendre les offices de justice. Et ils ne répondent que par de bonnes paroles à l'aigreur de ces remontrances. Ils n'osent sévir quand les « nations » de Bruxelles prétendent empêcher par leur seul refus le vote des subsides. A la moindre apparence de révolte, ils capitulent, quittes à grapiller de nouveau comme ils le pourront, au retour du calme, pour faire vivre leurs soldats déguenillés ou réparer les murs des places fortes qui croulent dans les fossés sans eau.
Et comment pourraient-ils parler en maîtres quand ils n'ont plus guère d'autres ressources que les subsides des provinces? Le refus du vote de l'impôt serait la pire des catastrophes. Car le domaine est entièrement vendu ou engagé; la décadence du commerce et les tarifs imposés par la Hollande diminuent d'année en année le produit des droits d'entrée et de sortie, et d'Espagne ne viennent plus que de loin en loin de maigres secours. Si réduite, d'autre part, que soit l'armée, ses besoins absorbent et au delà les cinq ou six millions de florins qui, annuellement, arrivent avec peine dans la caisse de l'État (1). Aussi vit-on dans
(1) Van Kalken, La fin du régime espagnol, p. 99, 111 n.
une gêne perpétuelle et faut-il lésiner sur tout. Sauf le prince de Parme, tous les gouverneurs ont vécu à Bruxelles plutôt comme des généraux en campagne que comme des lieutenants du roi. Il arrive souvent que leur traitement ne soit pas payé. A plus forte raison en va-t-il de même de ceux des fonctionnaires civils (1). D'ailleurs, périodiquement, on supprime par économie quantité d'emplois, de gages et de pensions. A l'extérieur, il devient impossible, faute d'argent, de faire bonne figure. Quoique le gouvernement ne se lasse pas d'implorer l'appui de l'Empire, il cesse depuis 1673 de lui envoyer le montant de la matricule du Cercle de Bourgogne. Les envoyés à la diète, qui ne reçoivent pas un sou pour leurs frais de représentation, se rongent de dépit en voyant le luxe déployé par les ambassadeurs de Louis XIV; ils vont jusqu'à demander leur rappel; « nostre équipage, écrivent-ils, estant entièrement ruiné, nous allons estre bientôt exposés à la risée de nos adversaires » (2).
Tombé à ce degré d'impuissance, le pouvoir monarchique renonce forcément à toute initiative, à toute réforme. Sa devise semble être quieta non movere. Il se résigne par nécessité à laisser subsister dans le pays la routine des institutions traditionnelles. On ne voit guère à signaler que deux « nouveautés » dues à son initiative pendant la seconde moitié du XVII« siècle : l'impôt du scel en 1677 (3), et, en 1671, l'institution de l'Académie de mathématiques, créée sous Monterey pour l'instruction des officiers (4). Pour le reste, l'organisation politique subsiste sans changements. Rien n'est plus bénin 'que le gouvernement des derniers
(1) En 1698, le procureur-général de Namur n'a'pas été payé depuis dix ans, L. Lahaye, Inventaire analytique des pièces et dossiers contenus dans la correspondance du Conseil provincial et du procureur-général de Namur, p. 80 (Namur, 1892). En 1685, le receveur de Namur déclare n'avoir pas d'argent en caisse pour payer les gages des fonctionnaires]; et notamment du gouverneur. Ibid., p. 67.
(2) E. de Borchgraeve, Histoire des rapports de droit public, etc., p. 293.
(3) Placcaeten van Brabant, t. IV, p. 341.
(4) A. Rodriguez-Villa, Noticia biograflca de D. Sébastian Fernandez de Medrano, director de la Real Academia militar de Bruselas (Madrid, 1882).